France

Non, Monsieur l'abbé Benoît, vous ne méritez pas l'absolution...

Henri Tincq, mis à jour le 25.11.2015 à 7 h 37

Réponse au prêtre de Lyon, auteur d’une tribune sur le site Riposte catholique faisant l’amalgame entre les terroristes et les spectateurs du Bataclan.

Devant le Bataclan, le 20 novembre 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Devant le Bataclan, le 20 novembre 2015. REUTERS/Christian Hartmann.

Monsieur l’abbé Hervé Benoît,

Je vous appelle ainsi parce que, dans les milieux traditionalistes que vous fréquentez, on aime cette formule de «Monsieur l’abbé», qui sent bon son Eglise d’autrefois, ses rites, ses pompes, ses dévotions, ses odeurs d’encens et ses génuflexions.

Il m’a fallu beaucoup de persévérance pour lire jusqu’au bout, sur le site Riposte catholique, vos anathèmes. Vous avez osé l’impensable: faire l’amalgame entre les terroristes et les spectateurs du Bataclan, victimes et rescapés, amateurs de rock! Des «frères siamois», dites-vous, également fascinés «par le diable et la mort». Avec leurs «ingrédients» qui, à vous suivre, seraient la «violence», le «sexe», la «défonce», la «jouissance», le «vacarme». Et cette «culture de masse» que vous vomissez.

Vous osez traiter les victimes et leurs bourreaux de «morts-vivants». Tués, écrivez-vous, par «le même déracinement, la même amnésie, le même infantilisme, la même inculture». Vous osez enfin faire le répugnant amalgame entre terrorisme et avortement: «Cent morts» en un jour, mais «six cents morts» par IVG!

Vous n'aimez pas le monde moderne

Faut-il vous prendre au sérieux? Si le ridicule tuait, vous auriez pu devenir la dernière victime des attentats du 13 novembre. Vous êtes devenu la risée des réseaux sociaux et un alibi commode pour les «bouffeurs» de curés. Pour ma part, je ne suis ni «Twittos», ni «laïcard». Je suis catholique, assidu à la messe, membre d’une Eglise dont j’ai arpenté, par pratique professionnelle, tous les coins et recoins, fréquenté les pécheurs et les saints, les despotes et les prophètes, les combattants et les savants.

Monsieur l’abbé, vous n’êtes pas n’importe qui. «Chapelain» de la basilique de Fourvière, dit votre carte de visite. Cette basilique de Fourvière qui surplombe tout Lyon, cette métropole qui féconda tant de résitants, de catholiques sociaux, d’immenses théologiens, de missionnaires envoyés dans le monde entier. Cette basilique qui résonnait, dans la bouche d’un cardinal Decourtray, d’appels à la tolérance, à l’amitié avec les juifs, les musulmans, les non-croyants, à la résistance aux «thèses» du Front national qui, disait-il de sa chaire, sont «étrangères à l’Evangile».

Monsieur le chapelain, votre tribune témoigne que vous avez de la flamme et du talent, mais n’est pas Léon Bloy qui veut! Je ne déteste pas une certaine violence verbale. Jésus lui-même n’était pas un pacifiste bêlant. Comme vous, il maniait l’imprécation, traitait ses contemporains de «race de vipères» (Matthieu 10,34). Il chassait les marchands du temple (Luc 19, 46). Mais c’est le même qui, lors de son arrestation, demande à Pierre de remettre son épée au fourreau et qui, par sa mort sur une croix, se fait la victime de la plus extrême des violences. Pour mieux la dénoncer.

Hervé Benoît, vous n’aimez pas le monde moderne, la génération bobo, les jeunes «festifs, ouverts, cosmopolites», ceux qui ont payé le prix du sang leur place à un concert de rock ou leur détente du vendredi soir à la terrasse d’un café parisien. Vous n’aimez pas leur «avachissement intellectuel et moral». Vous n’aimez pas leur joie de vivre, leur façon de s’habiller, de parler, de faire de la musique, de s’aimer. Vous n’aimez pas leurs modes de vie, leur culture que vous ne connaissez pas, que vous ne cherchez même pas à comprendre, mais que vous condamnez d’emblée par les stéréotypes les plus éculés: drogue, sexe, violence.

Dans quel monde vivez-vous?

Depuis des décennies, dans le discours rance de la droite réactionnaire, on entend ce refrain. Dans l’Eglise aussi, toujours prompte à dénoncer le «relativisme», l’«hédonisme», le «dévergondage» sexuel.

Monsieur l’abbé, vous êtes nostalgique de la société d’autrefois où le prêtre était le centre, le latin la langue sacrée, le vieux catéchisme le petit manuel d’une foi chrétienne fondée sur la soumission et la morale, l’armure contre un monde perverti. Vous êtes nostalgique du catholicisme d’avant-hier, arc-bouté sur ses certitudes, sa tradition, sa discipline, son magistère romain, celui qui dictait les consciences.

Mais dans quel monde vivez-vous? Oui, bien des repères, dans l’éducation, le travail, la famille, la sexualité, ont disparu. Oui, la modernité est dérangeante et le vide spirituel peut-être à la souce des radicalismes. Vous citez Philippe Muray, mais vous auriez pu citer aussi les textes d’une grande espérance croyante d’un Péguy ou d’un Clavel. Le repli malsain sur l’identité catholique, le nouvel «intransigeantisme» (attitude des papes anti-modernes du XIXe siècle) en matière de doctrine et de morale ne peuvent conduire qu’à des impasses.

Le pape François ne dit pas autre chose, dans un entretien à la revue jésuite Civilta cattolica de septembre 2013: «La tentation existe de chercher Dieu dans le passé, mais les lamentations ne nous aideront jamais à trouver Dieu. Ces lamentations qui dénoncent un monde moderne barbare finissent par faire naître des désirs d’ordre, entendus comme de la pure conservation ou comme une réaction de défense.» Monsieur l’abbé, est-ce trop vous demander d’aimer votre pape qui, le 8 décembre, va ouvrir une «Année sainte», justement appelée de la… «miséricorde»?

Votre évêque, le cardinal Barbarin, s’est dit «consterné» par votre tribune. Je ne sais pas quelle sera son attitude, mais à sa place je ne vous accorderai pas l’absolution!

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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