Culture

«Ixcanul», «Une histoire birmane»… Deux bonnes nouvelles de l'exotisme

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.11.2015 à 11 h 01

Généralement très mal vu, le film «exotique» produit aussi de très belles œuvres quand il sait dépasser le cliché pour se confronter à l'altérité. Deux exemples en salle cette semaine.

«Ixcanul» I © ARP Sélection

«Ixcanul» I © ARP Sélection

L’exotisme a mauvaise presse, le mot est presque toujours employé de manière péjorative. Le sens qu’il a pris de folklore superficiel dissimulant les réalités d’un pays ou d’une culture éloignée de «la nôtre» (c’est quoi, la nôtre?) est négatif. Mais, dans son principe, le fait d’être confronté aux mœurs et usages fort différents de ceux auxquels on est accoutumés n’a rien de répréhensible, bien au contraire.

En ce qui concerne les films, le reproche d’exotisme s’accompagne souvent d’un deuxième grief, supposé encore plus infâmant: l’idée que les films ainsi qualifiés seraient faits pour les étrangers, les Occidentaux, et pas pour les spectateurs de leur pays d’origine.

Émerveillements et clichés

Étrange reproche en vérité: il faudrait donc impérativement que les Chinois fassent des films «pour les Chinois» (c’est quoi, «les Chinois»?), les Bulgares pour les Bulgares, les Guatémaltèques pour les Guatémaltèques. La France aux Français, quoi. Et qui a décidé que ce qui intéresse les uns n’intéresse pas les autres?

Fort heureusement, le cinéma, quasiment depuis sa naissance grâce aux opérateurs Lumière envoyés dès la fin du XIXe siècle dans le monde entier, comme leurs collègues de chez Gaumont, Pathé ou Albert Kahn, ont fait exactement le contraire. Exotiques, ils le furent, ah ça oui. Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ils ont montré le monde au monde –et, partout, tout le monde a été passionné, émerveillé, amusé par ça. Même si au passage ont été mis en circulation d’innombrables clichés, simplismes et visions condescendantes qu’il convient de repérer et de combattre, voilà tout de même une idée plus généreuse et plus dynamique que l’injonction du repli sur soi sous-jacente à la haine par principe de l’exotisme.

«Ixcanul», rebondissements et émotion

Les festivals de cinéma sont, et c’est heureux, des machines à produire de l’exotisme. Ils sont par excellence des carrefours où se croisent, se confrontent, consonnent ou dissonent des réalisations venues des innombrables coins du monde. Et ils sont aussi, parfois, les pistes d’envol vers une distribution en salles et/ou une diffusion télé. C’est exemplairement le cas d’Ixcanul du jeune réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante. Depuis son Ours d’argent au Festival de Berlin en février, il a raflé pas moins de quinze récompenses dans autant de manifestations un peu partout sur la planète. Ce qui veut dire d’abord qu’il a été vu pas des milliers et des milliers de gens du monde entier. Mais surtout sa réalisation en offre quasiment un cas d’école en matière d’exotisme bien compris, pour «nous», spectateurs français, européens, Nord-Occidentaux.


Très vite, alors que l’intrigue du film n’est pas encore lancée, les plans sont tournés de telle sorte qu’on s’étonne et se rend attentif à tout ce qu’on perçoit –des visages et des corps «différents», une langue aux sonorités particulières et dont on ne saura pas le nom même si on se doute que c’est celle d’Indiens de cette partie de l’Amérique centrale. Mais aussi des fruits, des tissus, des manières de manger et de s’habiller, une forme particulière de syncrétisme religieux…

© ARP Sélection

Ixcanul n’est pas un traité d’ethnologie chez les Mayas, c’est une histoire pleine de rebondissements et d’émotions. Et assurément si le film en restait à la description simplificatrice (forcément simplificatrice) d’un mode de vie, il tomberait sous le sens négatif du mot «exotisme».

Au lieu de quoi, il met en place autour de la famille dont il conte l’histoire tout un jeu articulant le proche et le lointain, la relation aux populations urbaines hispanophones, le mirage du voyage vers les États-Unis, le rapport complexe, et le cas échéant dangereux, à des croyances qui sont d’abord des moyens de faire avec l’état de la nature et les contraintes du travail, et de la collectivité.

D’autant plus émouvant qu’il est d’une grande sécheresse, sans un gramme de sentimentalisme, Ixcanul donne bien, en effet, le sentiment de découvrir des humains, des paysages, des pratiques auxquelles on n’a pas l’habitude d’avoir affaire –et dès lors qu’on croit pouvoir affirmer que ni les personnages ni les spectateurs ne sont traités de manière infantilisante ou manipulatrice, c’est un réel bonheur que de faire cette rencontre-là.

«Une histoire birmane» sur les traces d'Orwell

La situation est entièrement différente avec Une histoire birmane. Ici, l'exotisme, au sens de rencontre de deux lointains, ne concerne pas seulement la vision «ici» d’un film de «là-bas». Elle est au principe même du scénario et de la réalisation. Triple exotisme même. Alain Mazars suit avec attention, caméra en main, les effets de la confrontation entre un regard occidental, celui de l'écrivain anglais George Orwell, et une situation orientale, la Birmanie, où Orwell a servi comme jeune officier de sa Majesté et qui servait de décors et de sujet à son premier roman, déjà intitulé Une histoire birmane


Mais il s’agit aussi de la confrontation entre passé (Orwell y était dans les années 1922-1927, il a publié son livre en 1935) et présent, et du rapport entre la littérature et de la réalité sociopolitique du Myanmar, à la veille des élections de novembre, et dans le sillage de la longue et atroce dictature qu'a subi le pays. Mais la littérature d’Orwell, c’est bien sûr surtout le grand classique consacré à l’oppression totalitaire, 1984, et le moins qu’on puisse dire est que côté totalitarisme les Birmans en connaissent un rayon.

Une histoire birmane I © CDP

Cinéaste excellent connaisseur de l'Asie (Souvenirs de printemps dans le Liao-ning, Lhassa, Le Pavillon aux pivoines, Ma Sœur chinoise, Lignes de vieLa Moitié du ciel, Sur la route de Mandalay, La Chine et le réel), Alain Mazars organise une circulation entre ces pôles, méditation poétique plutôt qu’enquête journalistique dont le personnage central serait une réincarnation birmane et actuelle d’Orwell lui-même. Attentif aux lieux, aux visages, à la musicalité de la langue, le film voyage à travers les paysages, rencontre de multiples protagonistes, digresse pour mieux approcher des vérités complexes.

Parti de ce qui pouvait paraître presqu’une coïncidence –la présence d’Orwell, futur grand écrivain de la terreur étatique, dans un pays passé presqu’immédiatement de l’oppression coloniale à cinquante ans de dictature militaire–, Une histoire birmane se révèle plutôt comme une opération magique. Une incantation qui, entre passé et présent, là-bas et ici, littérature et actualité, ferait émerger les spectres de l’oppression et de la soumission, mais aussi les fantômes de la liberté.

Ixcanul

de Jayro Bustamante, avec Maria Mercedes Croy, Maria Telon, Manuel Antun, Justo Lorenzo. Durée: 1h30. Sortie le 25 novembre

Les séances

Une histoire birmane

d’Alain Mazars, avec Soe Myat-thu, Thila Min, U Win-tin. Durée: 1h27. Sortie le 25 novembre

Les séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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