Monde

L’avion russe abattu par la Turquie illustre la détérioration des relations entre les deux pays

Daniel Vernet, mis à jour le 25.11.2015 à 9 h 15

Depuis le début de l’intervention aérienne russe en Syrie, les incidents avec la Turquie se sont multipliés.

Avion russe abattu par des F-16 turcs dans le nord de la Syrie près de la frontière turque, le 24 novembre 2015 | REUTERS/Sadettin Molla

Avion russe abattu par des F-16 turcs dans le nord de la Syrie près de la frontière turque, le 24 novembre 2015 | REUTERS/Sadettin Molla

La visite de François Hollande auprès de Vladimir Poutine, le jeudi 26 novembre, s’annonçait délicate. Elle est rendue encore plus difficile par la destruction, ce mardi 24, d’un avion de chasse russe, de type Sukhoï-24, par l’aviation turque. C’est «un coup de poignard dans le dos de la part de complices de l’État islamique», a réagi le président russe, qui a menacé Ankara de «conséquences sérieuses». Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a annulé une visite en Turquie et a conseillé à ses concitoyens d’éviter les voyages dans ce pays.

La Turquie de son côté a demandé la réunion d’urgence de l’Otan. Elle accuse le chasseur russe d’avoir violé son espace aérien au-dessus de la province de Hatay qui jouxte la Syrie. Deux F-16 turcs auraient lancé dix avertissements en cinq minutes à l’équipage russe avant de tirer un missile air-air. La Russie, de son côté, assure que son avion volait à 6.000 mètres d’altitude, un kilomètre à l’intérieur du territoire syrien, et qu’il était en opération contre des «terroristes». Il s’est écrasé dans la province syrienne de Lattaquié. Les deux pilotes auraient réussi à sauter en parachute. L’un serait mort, l’autre serait aux mains des rebelles turkmènes qui peuplent le nord de la Syrie et se battent contre le régime d’Assad. Un hélicoptère russe parti à la recherche des deux hommes aurait été contraint d’atterrir par des tirs d’opposants à Assad.

Violations de l’espace aérien

Depuis le début de l’intervention aérienne russe en Syrie, fin septembre, les incidents avec la Turquie se sont multipliés. Le 3 octobre, au-dessus de la même province de Hatay, l’aviation turque avait pris en chasse un appareil russe et lui avait enjoint de quitter l’espace aérien turc. Sans dommage. Mais le représentant de Moscou à Ankara avait été convoqué au ministère des Affaires étrangères et s’était vu remettre une protestation contre les bombardements «indifférenciés des populations civiles». La Turquie se veut la protectrice des Turkmènes, minorité turcophone en Syrie.

Quelques jours plus tard, la Turquie avait abattu un drone russe de type Orlan-10 et le président Recep Tayyip Erdogan avait prévenu: «Même si c’est un oiseau qui viole notre espace aérien, il fera l’objet des mesures nécessaires.» Au début de ce mois, encore, la Russie avait reconnu une violation de l’espace aérien turc due «aux conditions météorologiques». Le pilote avait fait un détour pour échapper à un tir de missile sol-air.

Le gouvernement turc est devenu un adversaire aussi résolu de Bachar el-Assad que Moscou en est un soutien

Sur le site boulevard-exterieur.com, Nicolas Aggiouri remarque que les divers accrochages entre Turcs et Russes ont eu lieu au-dessus de la province de Hatay, dont le chef-lieu est Antakya (l’antique Antioche, berceau du christianisme). Cette province a été accordée en 1939 par Édouard Daladier à la Turquie pour prix de sa neutralité mais son rattachement au grand voisin du nord n’a jamais été reconnu par la Syrie. Le survol d’Hatay par la chasse russe est-il une manifestation de soutien, plus que symbolique, au régime syrien?

Coordination compliquée

L’escarmouche entre la Turquie et la Russie illustre en tous cas la détérioration des relations entre les deux pays. Ces derniers temps pourtant, de grands projets comme la construction d’une centrale nucléaire par Rosatom en Turquie et d’un gazoduc à travers ce pays, destiné à Syrie, a eu raison de ses bonnes intentions. Après avoir espéré jouer les intermédiaires, le gouvernement turc est devenu un adversaire aussi résolu de Bachar el-Assad que Moscou en est un soutien. En recevant mardi 24 le roi de Jordanie Abdallah II à Sotchi, Vladimir Poutine a implicitement accusé la Turquie de soutenir l’État islamique.

L’escarmouche souligne aussi la difficulté de créer une coalition «large et unique» contre Daech, pour reprendre l’expression de François Hollande. Même la «déconfliction» a des ratés. C’est le terme employé par les experts pour désigner l’ensemble des mesures prises pour éviter tout accident lié à la présence simultanée au sol ou dans les airs de plusieurs éléments armés appartenant à différents pays qui ne sont pas en conflit.

Les Russes et les Américains, comme tous les membres de la coalition arabo-occidentale y compris la France, se sont mis d’accord pour échanger des informations sur leurs opérations dans le ciel syrien et irakien afin d’éviter tout choc pouvant entraîner une escalade. Mais les nombreux belligérants, que ce soit les puissances extérieures, les puissances régionales et les groupes rivaux sur le terrain poursuivent des objectifs contradictoires qui rendent compliquée, sinon impossible, une coordination.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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