France

Comment les intellectuels français peuvent-ils réagir au discours décliniste?

Slate.fr, mis à jour le 25.11.2015 à 13 h 03

La Fondation Jean-Jaurès et Slate ont invité Sudhir Hazareesingh, chercheur britannique auteur d'un brillant essai sur la tradition intellectuelle française, à revenir sur le tournant conservateur que connaît le monde des idées depuis une quinzaine d'années. Ses analyses ont une résonance particulière quelques jours après les attentats de Paris.

La Cité des livres, organisée en studio par la Fondation Jean-Jaurès en partenariat avec Slate.fr, recevait le 19 novembre Sudhir Hazareesingh, professeur à Oxford, pour la parution à la rentrée d'un essai sur la tradition intellectuelle française: Ce pays qui aime les idées: Histoire d'une passion française (Flammarion). Livre très remarqué, récompensé notamment par le Grand Prix du livre d'idées.

Alors que notre invitation avait été lancée depuis quelques semaines, nous l'avons enregistrée comme prévu initialement le 19 novembre, soit quelques jours après les attentats du 13 novembre. Dans ce contexte lourd d'émotion, nous avons voulu demander en premier lieu à Sudhir Hazareesingh comment ces événements allaient influencer un débat intellectuel qui prend, depuis une quinzaine d'années, une tournure conservatrice. Le «déclin d'une certaine forme de pensée progressiste en France», qui avait pourtant dominé l'esprit intellectuel pendant au moins deux siècles, se repère depuis plusieurs années aux succès à répétition d'ouvrages déclinistes, conservateurs, décrivant la société française comme un espace mis à mal par les effets du multiculturalisme.

«Ce débat va être certainement nourri par les événements tragiques que nous venons de vivre et il va certainement, je pense, réconforter ceux qui disent qu'il y a une incompatibilité fondamentale entre l'islam et la République», regrette le chercheur.

Réinvestir le terrain culturel

Dans le champ intellectuel, la pensée «progressiste» a-t-elle déjà rendu les armes? On peut en douter, comme en témoigne par exemple le succès de Thomas Piketty, best-seller international, qui montre s'il était besoin que les idées de gauche ont encore un vaste écho dans l'opinion quand il s'agit de questions socioéconomiques et de redistribution des richesses. Pourtant, le terrain culturel a eu tendance à être négligé, la gauche y devenant de moins en moins audible. Or «Il ne faut pas négliger le terrain culturel: si on le néglige trop, on laisse le champ aux néo-conversateurs», poursuit Sudhir Hazareesingh:

«Le danger, c'est de penser que pour occuper ce terrain-là, il faut épouser certaines thèses, ou épouser un certain type de langage qui est celui de la droite. C'est un piège dans lequel il ne faut absolument pas tomber. Il me semble tout à fait évident que la gauche doit parler de la nation, doit parler du patriotisme, mais en parlant de la nation, et en parlant du patriotisme, la gauche doit toujours se souvenir qu'elle a ses propres valeurs, qu'elle a son propre langage et ses propres codes, et c'est cette inventivité-là qu'elle doit retrouver pour pouvoir contrer efficacement les discours conservateurs que nous voyons aujourd'hui.»

La perte d'influence de l'intellectuel français

Sudhir Hazareesingh fait également le constat d'«un écart de plus en plus grand entre le monde des idées et les élites politiques». Leur engagement dans les combats politiques est moins fréquent, ou alors il ne touche plus autant l'opinion qu'avant:

«Il continue bien sûr d'y avoir une production intellectuelle et culturelle prodigieuse, mais elle se fait de plus en plus dans le cadre de la recherche, pour aller vite, et c'est ce que nous avons perdu. Ce qui existait en France jusqu'à la génération de Bourdieu, de Foucault, de Lévi-Strauss et de Derrida, c'était des gens qui étaient des spécialistes mais qui avaient aussi un discours public et universaliste, c'est ce qu'on doit retrouver.»

On a demandé à Sudhir Hazareesingh, pour conclure sur une note d'espoir, quelle idée pourrait être remise au centre du débat dans un contexte marqué par les risques de division de la société:

«Je vous ferai une réponse simple et elle est classique, c'est la question de la citoyenneté, parce qu'il me semble qu'elle est à nouveau à l'ordre du jour. [...] Mais il ne faut pas la regarder exclusivement du point de vue politique, ou du point de vue socio-économique, ou du point de vue culturel, il faut essayer de réfléchir à l'ensemble. La notion de citoyenneté a été un peu fragmentée, pendant ces quinze ou vingt dernières années. Il y a eu des débats un peu séparés et parallèles, qui se sont produits dans différentes sphères, l'essentiel aujourd'hui c'est d'essayer de recoller tous ces morceaux pour essayer de trouver une issue aux problèmes différents qui se posent mais qui sont souvent liés. Par exemple quand on pense aux minorités et à la manière dont elles s'intègrent ou ont des difficultés à s'intégrer, c'est un problème qui est à la fois politique, à la fois socio-économique, et à la fois culturel.»

Slate.fr
Slate.fr (9125 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte