Parents & enfantsFrance

Pourquoi nous avons besoin d’écouter les enfants après les attentats

Louise Tourret et Marie-Caroline Missir, mis à jour le 25.11.2015 à 12 h 44

La parole d’enfants est de plus en plus médiatisée. Mais devons-nous continuer à nous tourner vers les gamins quand l’actualité est tragique?

Emmanuel Probst et son fils Étienne, emmitouflé dans un drapeau français, devant le consulat français à Los Angeles, en Californie, le 14 novembre 2015 | REUTERS/Lucy Nicholson

Emmanuel Probst et son fils Étienne, emmitouflé dans un drapeau français, devant le consulat français à Los Angeles, en Californie, le 14 novembre 2015 | REUTERS/Lucy Nicholson

Après le 13 novembre nous nous sommes beaucoup parlé: ceux qui le pouvaient, journalistes, blogueurs, anonymes ont pris la plume, parfois pour la première fois; nous nous sommes lus et écoutés les uns les autres. Ceux qui témoignaient. Ceux qui voulaient dire qu’ils se sentaient perdus. Ou déterminés. Ceux qui réfléchissaient. Parfois tout cela dans le même temps. Et puis, singulièrement, les médias se sont tournés vers les enfants, donnant à leurs paroles un écho inédit.

Dès samedi 14, dans le drame et l’inquiétude absolue a émergé une question brûlante. Comment aborder les attentats sanglants de la veille avec les enfants? Comment recevoir leur parole et apporter des réponses en tant que parents et en tant que société. Il y a eu des dizaines d’articles, des émissions, des conseils sur des sites web. Le Petit Quotidien a sorti une édition spéciale et gratuite dans le week-end.

On s’est mis aussi à écouter les enfants, à observer leurs réactions. À en discuter entre nous. Nous avions en tant que parents l’impression d’être dans une situation inédite, malheureuse et déroutante.

Mais c’est aussi dans le cadre d’articles que l’on a pu trouver des témoignages d’enfants et d’adolescents. Comme sur l’Obs.fr, au lendemain du drame:

«Gabrielle, 10 ans, s’est réveillée ce samedi matin, hantée par les terroristes enfermés dans le Bataclan avec des centaines d’adolescents en otage: “Je ne comprends pas comment on peut accepter de mourir pour tuer d’autres gens.”

 

Et au petit déjeuner, Jeanne, 10 ans et demi, a partagé avec ses parents ses débats intérieurs: “Si on est avec un terroriste et qu’on est sûr qu’il va nous tuer, est-ce qu’il faut se cacher et attendre, ou est-ce qu’il faut essayer de l’arrêter?” Des questions trop lourdes pour elle, auxquelles ses parents tentent de répondre sans lui faire peur.»

Dans l’émission Le Supplément, diffusée le dimanche sur Canal Plus, on a pu voir un reportage dans lequel on entendait des enfants parler de leur ressenti et de la manière dont ils comprenaient les événements.


(à partir de 85 minutes)

Comme si la parole des enfants documentait l’état d’esprit de la ville. Du pays. Même des mois après le drame, comme l’illustre ce reportage de TF1 dans lequel on entendait des enfants évoquer les attentats de janvier huit mois plus tard.

Raphaël Glucksman, présent sur le plateau du Supplément, avait commenté ainsi le reportage: «On est tous face à un événement comme celui-là… comme des enfants.» Et, c’est juste. C’est l’effet , pervers ou non, de paroles d’enfants, de plus en plus amplifiée et médiatisée: elle nous infantilise.

Dire l’inacceptable

Il y a quelque chose de très paradoxal dans cette mise en avant de la parole de l’enfant dans un contexte aussi douloureux. Nous cherchons à comprendre. Pourquoi ces paroles sont-elles médiatisées? Pourquoi aurions-nous besoin d’entendre des enfants s’exprimer publiquement? Hélène Romano, psychologue et ancienne coordinatrice de la cellule d’urgence médico-psychologique du Val-de-Marne, est très sollicitée par les médias sur la manière d’aborder le terrorisme avec les enfants; elle est très sceptique sur les cause de la mise en avant de la parole des enfants:

«En fait, il faut d’abord que les adultes mettent des mots sur leur propre ressenti. Les adultes peuvent avoir tendance à se projeter dans la parole des enfants. À en faire un étendard. Et à rester seulement dans l’émotion.»

Difficile de ne pas y voir une forme d’instrumentalisation de leurs sentiments et de leurs émotions, miroir effrayant de nos propres angoisses. Comme si souligner combien les enfants sont touchés par ce drame, chausser ses lunettes d’enfance en quelque sorte pour en mesurer la portée, était une forme aboutie de l’horreur, de l’inacceptable susceptible de provoquer un paroxysme émotionnel. Méfions-nous donc.

Espace de confiance

De plus. Il faut s’interroger sur la valeur des propos tenus par des gamins, d’enfants petits, qui ne sont pas aptes, nous semble-t-il, à analyser des événements dramatiques. Et pourtant, la presse scrute également les réactions, dans les écoles et les collèges.

Certes, il est légitime d’entendre des questions, parfois gênantes, en classe ou en famille, et pourquoi pas de les partager sur les réseaux sociaux. Mais leurs inquiétudes «sonnent» un peu bizarrement quand elles sont portées dans l’espace public, ce que semble souligner ce tweet:

Nous avions observé à quel point l’école était une caisse de résonance de l’actualité la plus terrible après le 7 janvier. Et nous avons scruté la parole des enfants dans les écoles et collèges. Comme si chaque débordement était très significatif en soi. Il y avait une attente presque malsaine après les attentats. Heureusement, ce 16 novembre, comme me le confiait un principal de collège parisien, «tout s’est bien passé, très bons retours des collègues dans Paris. Gamins au top».

Un enfant qui s’exprime avec des adultes n’est pas dans une logique de témoignage public

Hélène Romano, ancienne coordinatrice de la cellule d’urgence médico-psychologique du Val-de-Marne 

Fort bien donc. Mais devons-nous continuer à nous tourner vers les gamins? Le dimanche 14, dans le cadre de l’émission Rue des écoles, nous entendions trois enseignantes tirer les leçons du passé. En particulier que les élèves devaient pouvoir parler dans un espace de confiance. Un espace dont leur parole n’était pas censée sortir. En off.

Mots d’enfants

Hélène Romano en appelle à la prudence générale sur le sujet:

«Un enfant qui s’exprime avec des adultes n’est pas dans une logique de témoignage public. Au contraire, il a besoin que sa parole soit recueillie par des personnes de confiance. Elle n’a pas vocation à sortir sur la place publique.»

Le psychiatre Boris Cyrulnilk, que nous avons également contacté, nous met en garde:

«Il faut parler “autour” de l’enfant mais attention: les enfants trop jeunes, jusqu’à 7 ans, ils ne font que répéter ce qu’ils croient avoir compris et récitent des fantasmes et des stéréotypes des adultes qui les entourent.»

Il faudrait donc remettre un peu les propos des plus jeunes à leur place et les considérer pour ce qu’ils sont: des mots d’enfants qui s’adressent à des adultes, pas au monde entier.

Enfants rassurants

Nous le savons bien mais, au fond de nous-mêmes, nous avons toujours et encore besoin d’écouter les petits… Et comment ne pas penser à la séquence du Petit Journal qui a fait le tour du monde, celle du petit Brandon et de son papa:

 

Cette séquence, qui a énormément ému, illustre bien la situation un peu paradoxale dans laquelle nous nous trouvons. Nous voudrions que nos enfants sachent ce qui est arrivé tout en gardant intact, sécurisé ce territoire mental, et que nous portons tous en nous, qui est celui de l’enfance. Un monde dans lequel le bien triomphe toujours du mal, même avec des fleurs et des bougies.

Nous voudrions que nos enfants sachent ce qui est arrivé tout en gardant intact ce territoire mental qui est celui de l’enfance

Ce que nous dit ce petit garçon, ce que veut à toute force refuser son père, c’est l’idée que ce territoire a été piétiné.

Et, dans le même temps, ce père nous réconforte parce qu’il a des réponses et qu’il est extraordinairement rassurant. Et parce que son fils lui dit que «ça va mieux». C’est pour cela que cette séquence a tellement fonctionné. Vous pensez sincèrement qu’on va arrêter des terroristes avec des bougies et des fleurs? Nous, non. Mais visiblement c’est ce que nous avions collectivement un peu (beaucoup) besoin d’entendre dans la bouche d’un enfant de 6 ans. Cela dit indubitablement quelque chose de notre époque.

Aujourd’hui, chacun essaye de mesurer les conséquences de cette actualité tragique sur sa propre vie et son futur. Nous sommes perdus car nous n’avons pas de repères, pas vraiment d’équivalent dans notre enfance même s’il y a eu des attentats dans les années 1980 et 1990, les débats étaient différents. Et nous, adultes d’aujourd’hui, nous devons élever nos enfants dans un pays traumatisé. Ce n’était pas au programme quand nous avons décidé de devenir parents. Nous n’avons pas fini de nous inquiéter.

Louise Tourret
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Marie-Caroline Missir
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