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France Télécom: Didier Lombard en panne de social

Le patron de France Télécom est un homme de stratégie et de chiffres.

Jeudi 1 Octobre 2009
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Quatre ans de trop. Didier Lombard a pris les rênes d'une grande entreprise à l'âge ou d'autres prennent leur retraite. Il  fêtait ses 63 ans le jour où il prit la succession de Thierry Breton qui lâchait la présidence de France Télécom pour le ministère de l'Economie et des Finances. C'était en 2005. Etait-il l'homme de la situation?

Un rad'soc plutôt débonnaire

Ayant intégré l'entreprise deux ans auparavant pour en définir la stratégie, il représentait la continuité, la solution la moins dérangeante pour tout le monde. Pour Thierry Breton qui organisait sa succession, il était le candidat qui poursuivrait sa politique à France Télécom, et sur qui il conserverait un ascendant. Pour Jean-Pierre Raffarin alors à Matignon, il était pétri du «bon sens» si cher à l'ancien Premier ministre. On aurait effectivement bien imaginé Didier Lombard sous la troisième République, radical socialiste à l'allure débonnaire attaché à la fois à l'esprit public et à la propriété privée, nouant des alliances de circonstances avec la droite ou avec la gauche pour finalement gouverner au centre avec le pragmatisme comme unique référence.

Grand commis de l'Etat

C'est d'ailleurs ainsi que Didier Lombard mena sa carrière, bardé de diplômes en télécommunications et en économie. Son itinéraire est celui d'un parfait grand commis de l'Etat, de grandes administrations en ministères techniques, en charge de missions où il se distingua mais pour lesquelles il n'eut jamais sur les épaules la charge d'un capitaine d'industrie. Avec l'existence de milliers de femmes et d'hommes sous sa responsabilité. C'est un homme de la technologie, des chiffres et des stratégies. Mais a-t-il perçu la réalité de ces chiffres transformés en objectifs pour les collaborateurs qui doivent les atteindre?

L'homme à abattre

Il est aujourd'hui le patron à abattre, celui qui n'hésite pas à mettre en péril la santé et la résistance psychologique de ses collaborateurs au nom de performances, celui qui est si peu empreint de la situation qu'il parlera même de «mode» pour qualifier le suicide de 23 collaborateurs de l'entreprise en 18 mois, avant un 24éme drame. Certes, il s'en est excusé et on ne peut imaginer qu'il considère ces suicides avec légèreté. Et les causes peuvent être multiples et complexes. Mais ce lapsus en dit assez long sur un manque de maîtrise et de compréhension de la profondeur de la situation, sur la distance qui existe aujourd'hui entre le patron de France Télécom et les salariés de l'entreprise.

Porté par le courant

L'itinéraire de Didier Lombard reflète en outre l'évolution de la société française au cours des dernières décennies. Quand il entre dans le monde du travail aux PTT, il intègre une administration qui est un des bastions du service public à la française. Quant il y revient quarante ans plus tard, les structures d'antan ont volé en éclat, la poste et les télécommunications ont été scindées, et France Télécom est devenue une entreprise commerciale avec un capital et une autonomie de gestion, après la loi de libéralisation des télécommunications portée en 1995 par un certain François Fillon dans le gouvernement Balladur.

L'ancienne administration des télécom très franco-française s'est muée en un champion qui défie les plus grands à l'international.  Pour  l'ingénieur à l'origine du premier satellite français de télécommunications (Télécom 1), il pouvait paraître logique de devenir lui-même un chef d'entreprise, suivant le même genre d'évolution.

Entre le conseil et la stratégie

Entre temps, on l'aura vu conseiller des ministres de gauche au ministère de la recherche, et définir des stratégies industrielles au ministère de l'économie. Sous le gouvernement d'Edith Cresson, il est une des artisans des meccanos industriels qui visent soit à transformer Thomson pour consolider la filière électronique, soit à relancer Bull pour restaurer une filière informatique en déclin. Dans les deux cas, le succès n'a pas été vraiment au rendez-vous. Avec Abel Farnoux, l'homme de confiance du Premier ministre, il forme un duo hyperactif, Didier Lombard apportant au premier sa connaissance des cabinets et sa caution scientifique. C'est ensemble, par exemple, qu'ils se rendent au siège d'IBM, le temple de l'informatique mondiale de l'époque, pour négocier un accord en faveur de Bull. Ils en reviendront conquérants, avec en poche un accord... vide de réel contenu et inopérant pour l'avenir de l'entreprise informatique. Une grande époque pour Didier Lombard qui se maintiendra aux conseils d'administration des deux entreprises. Et qui poursuivra son itinéraire de grand commis de l'Etat en présidant l'agence française des investissements internationaux, une mission d'ambassadeur de l'industrie française à l'étranger que lui confiera la droite.

Ingénieur, conseiller, fonctionnaire, homme de cabinet et d'influence... mais pas chef d'entreprise.  Et lorsque Thierry Breton, qui le connaît bien notamment depuis son passage à la direction générale de Bull, accède à la présidence de France Télécom, il l'appelle à son côté: à Breton la renégociation de la dette qui risque d'entraîner le groupe dans les abysses, à  Lombard la stratégie et le développement. Avec une priorité sur Internet et le haut débit, secteur où la France avait accumulé les retards. On perçoit bien les motifs qui, au nom de la continuité, ont porté Didier Lombard à la tête de France Télécom.  Mais, pour mener des hommes et fédérer des énergies plutôt que de les soumettre, d'autres qualités aussi sont requises.

Aveu d'échec

Aujourd'hui, lâché par ses pairs qui ne veulent s'exprimer sur son mode de management, Didier Lombard déclare «anormal» que l'humain ne soit pas en tête des préoccupations du management du groupe. Au 24éme suicide. Il signe là un aveu d'échec. Car si un patron n'est pas, à son poste, celui qui peut organiser les tâches de tout un chacun, il lui incombe d'organiser la gouvernance, d'insuffler un mode de management, de mettre en place les systèmes de retour d'informations, et de prendre le pouls du terrain. C'est là que, implicitement, Didier Lombard reconnaît avoir failli. Une stratégie ne se définit pas seulement par des objectifs, mais aussi par des méthodes.

Successeur désigné

La crise est aiguë. La démotivation est contagieuse. Une solution se présente pour France Télécom avec l'arrivée dans le groupe - annoncée en mai - de Stéphane Richard, directeur de cabinet de Christine Lagarde et successeur désigné de Didier Lombard. Un homme d'une génération plus jeune, qui fit également ses premières armes au ministère de l'Industrie auprès de Dominique Strauss-Kahn (et où il côtoya obligatoirement Didier Lombard) mais qui obliqua très vite vers le monde de l'entreprise jusqu'à diriger Veolia Transports (que d'ex-Veolia dans l'actualité des entreprises!).  Avant de se retrouver aux manettes, Stéphane Richard devait prendre le temps de découvrir le groupe. Peut-être n'en aura -t-il pas le temps... car Didier Lombard pourrait être contraint de quitter le groupe plus tôt que prévu. Certes, Christine Lagarde lui a renouvelé sa confiance... le temps d'apaiser la situation pour ménager son successeur. Mais il fait un fusible idéal si la situation à France Télécom continue à se dégrader.

Gilles Bridier

Lire également: La France malade du dialogue social et Suicides liés au travail: la pression des «évaluations» en question.

Image de Une: Didier Lombard  Charles Platiau / Reuters

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Comments

Ah oui ?

Quelques remarques sur le fond et la forme.
Votre article, par ailleurs très bien documenté et clair est...gentil.
"On ne peut imaginer qu'il considère ... avec légèreté " ben si ,justement c'est ce qu'il fait !
"Il n'avait pas les épaules ", sans doute, sans doute, d'autres s'en sont rendu compte ailleurs et en ont tiré des conclusions.
Le portrait que vous faites de cet homme correspond tout à fait au prototype de ces "grand commis de l'État ( que le monde entier ne nous envie pas ) capables sans état d'âme d'appliquer une politique ou son contraire, l'histoire est pleine de ces petits messieurs, et souvent dans des périodes dramatiques.
L'État d'ailleurs ne s'y trompe et fait bloc pour le défendre.
Lombard est un homme de chiffres sans doute, mais aussi malheureusement un homme de paroles, dans le sens où ce qu'il dit, il n'y croit pas.
Pour finir, avant, quant notre démocratie n'était pas une république bannière, quant un "Grand Commis de l'État " était convoqué dans le bureau du ministre, c'était au minimum pour recevoir un savon ,et la dignité voulait que ça se solde par une démission.
L'incapable Lagarde vient de casser toute cette belle tradition, en le recevant pour "lui dire sa confiance".
Combien faudra-t-il de morts pour que cela cesse? Oh, certes, il faudrait virer toute la direction et revoir la "stratégie" de FT,mais au moins, quel le grand chef soit remercié.
C'est visiblement, trop demander.
On préfère attendre, pour pouvoir placer les petits copains.
Cette "stratégie " se paye en vie.

une nouvelle fois

Encore et encore un "grand commis" de l'état. L'état est par son son éloignement du quotidien un pur jus de l'incohérence, l'état n'est que chiffre et stratégie du SI.
Chaque jour les "grands commis" de l'état nous montre que la réalité est pour eux une situation inconnue, ils ont également tendance à tomber dans une forme de parano. Le procès Clearsteam montre la réalité des grand commis de l'état.
Le plus grave ce type de personnage mène notre pays au fur et à mesure de leur prise de position irréponsable dans un puits sans fond. Dans le cas de France Télécom, nous voyons par la confiance de Mme Lagarde à M. Lombard que nous sommes une nouvelle fois dans le copinage et non dans la réalité. Il est vrai que les discours et les chiffres communiqués à longueur d'année par la ministre montre la valeur d'un grand commis de l'état.

MAYOMBE

Bla bla bla

M Lombard a choisi d'accepter une feuillle de route, et d'accepter de la respecter : pour cela il n'avait que 2 options essentielles :

1 - Faire conduire les changements à la manière ancienne qui tient compte de l'individu impliqué sans renoncer à changer, ou bien, methode retenue car idéologiquement libérale et correcte pour le gouvernement et les actionnaires en ce moment,
2 - Destabiliser systèmatiquement les salariés pour obtenir soit leur depart volontaire, soit plus habituellement un arret maladie (depression, fracture spontanée, accident de voiture, chute accidentelle, etc ) afin de le voir payé non plus par l'entreprise mais par la Secu. Cela se pratique et s'est pratiqué dans toutes les grosses entreprises qui ont muté.

Les salaries de France Telecom sont plus résistants que les autres car leur passé professionnel de fonctionnaire, passé à construire les réseaux téléphoniques français aujourd'hui bradés au privé, les soutient dans l'épreuve.
Lorsqu'ils "craquent", ce n'est ni l'accident, ni la maladie, mais le suicide.

On peut soutenir que M Lombard et ses équipes exécutives dirigeantes sont totalement responsables de ces décès pour s'être contenté d'appliquer cette méthode de management sans en avoir vérifié la pertinence ni les conséquences.
Nul doute qu'ils en furent rémunérés, non pour cela mais pour avoir atteint les objectifs qui leurs furent assignés, en général très largement par primes et stock options.
Un jour, un proche de ces victimes s'en prendra - bêtement et inutilement - à un de ces dirigeants , ce ne sera pas justice, mais ce sera en toute logique.

Quelques vérités

@ Abelard, Mayombe et interesting times

1/ D. Lombard est dans le monde des Telecoms un de ceux qui ont une vision de ce que sera cette industrie dans 10 ans. Comment l’internet nous a tous transformé d’extrémité passive en point chaud, à la fois récepteur et émetteur d’informations. Comment l’architecture des réseaux (maillage) influe sur les rapports sociaux (le nouveau pouvoir d’internet, comme slate.fr par exemple) qui influe sur les réseaux qui seront de plus en plus symétriques (SDSL ou fibre) alors qu’ils sont aujourd’hui asymétriques (ADSL). Je recommande la lecture de son bouquin sorti au printemps 2008 pour comprendre sa vision.
Peut-être n’est-il pas à sa place en tant que chef d’entreprise, ce n’est pas une raison pour le considérer comme un incapable.

2/ Chaque suicide est un véritable drame humain. Mais quelle est la part des raisons propres à l’entreprise et propres à la vie personnelle de chaque suicidé de FT ? Je mets au défi quiconque de l’affirmer.

3/ Qu’un chef d’entreprise puisse être révoqué (ou même maintenu) par un état est scandaleux dans un pays libre. On n’est pas à Cuba ni à Libreville !

4/ Les méthodes dénoncées sont celles appliquées dans toutes les entreprises qui créent la richesse qui permet à l’état de prélever et redistribuer les impôts. Moins de rentabilité et de productivité = moins d’impôts = moins de services publiques. Le fait de prétendre que les anciens fonctionnaires de FT sont moins capables de vivre dans cet environnement est proprement insultant pour eux.

5/ FT a construit le réseau Telecom français avec les impôts des français. Qu’à la fin du cycle, chaque français puisse reprendre possession de sa ligne téléphonique pour choisir son opérateur n’est que justice financière. N’oublions pas que lorsque je dégroupe ma ligne vers un opérateur autre, cet opérateur paye toujours plusieurs Euros par mois à FT pour la maintenance de la paire de Cuivre. Service = paiement.

Désolé de m’emporter, mais il faut parfois rappeler des vérités.

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