Culture

«Nous sommes descendus dans la fosse après le concert pour des embrassades»

Cédric Rouquette, mis à jour le 24.11.2015 à 18 h 23

Le «concert d’après» a été un moment important pour des milliers de spectateurs. Pour les artistes, davantage encore. Sing Sing, guitariste et chanteur d’Arlt, témoigne des craintes et des joies de son retour sur scène au Divan du monde, mardi 17 novembre.

Arlt sur la scène de Lieu Unique (Nantes), le 21 novembre 2015.

Arlt sur la scène de Lieu Unique (Nantes), le 21 novembre 2015.

Elle a dit non tout de suite. Trop d’émotion. Trop de risques de ne pas la maîtriser ou de la dissoudre dans un propos confus. Mais elle a accueilli l’idée avec calme et bienveillance. Elle s’est tournée sur sa gauche pour montrer celui qui est son compagnon à tous les sens du terme. «Demande-lui, il le fera bien.» Eloïse Decazes est la chanteuse d’Arlt. Avec Sing Sing, guitariste, compositeur et chanteur du groupe, ils sont remontés sur une scène mardi 17 novembre, moins de quatre jours après les attentats parisiens qui avaient pris pour cible explicite une salle de concert, le Bataclan, et ses centaines de spectateurs. C’était au Divan du monde, à 3 kilomètres et demi de là.

Sing Sing a dit oui tout de suite. Comme si le fait d’en parler avait autant de valeur que la reprise de la vie d’artiste au milieu d’âmes traumatisées. Parler de l’acte de remonter sur scène alors que les blessures sont à vif, c’était ça, la proposition d’interview. On envisageait de confronter les points de vue de différents artistes, pour diviser la charge. «C’est mieux si on fait ça tranquillement en tête à tête», réagit Sing Sing. On a suggéré de le faire après le concert pour ne pas altérer leur concentration. «Je crois que c'est mieux de le faire avant.» Il ne restait plus beaucoup de temps. «Viens, on le fait maintenant

«Tu visualises forcément ce à quoi ça peut ressembler»

Pour les milliers de spectateurs dont la fosse est une extension de leur chez-soi, le retour au concert fut (ou sera) un moment particulier. Pour les musiciens aussi, avec un rapport à l’événement très différent. 

«Vendredi 13, j’ai appris ce qui était en cours à Paris en sortant de scène, dans la loge, à Grenoble, raconte Sing Sing. Ces événements, j’ai l’impression de me les figurer d’une façon particulière –pas supérieure, attention– car j’étais dans cette situation cinq minutes avant. Tu visualises forcément ce à quoi ça peut ressembler. Quand tu remontes sur scène, ça marque d’une façon particulière.» 

La scène: vue imprenable sur les assaillants fantasmés et leurs victimes programmées. 

«Quand je suis monté devant la salle vide pendant la balance, ça m’est apparu, un peu… On a récupéré nos moyens très vite quand même. Le soir, nous sommes remontés avec mélange de stupeur et de joie, vraiment. J’oublie de le dire depuis tout-à-l’heure, mais c’est une vraie joie d’avoir joué au Divan du monde

Sing Sing parle alors depuis plus d’une demi-heure. Bien protégé de tous les regards, dans une loge vide du Lieu Unique à Nantes. Là, il peut enchaîner les clopes, hésiter, s’excuser, s’excuser d’hésiter et relever la mission parfois impossible de qualifier ses sensations et ses choix. Il réfléchit autant qu’il parle. C’est exactement ce qu’on lui demande.

Sing Sing

«Je me méfie de ce que je suis en train de dire»

Les mots les plus durs à sortir ne concernent ni la sécurité physique, ni le rapport avec le public, mais le feeling entre les quatre membres de son groupe. «Je ne sais pas quelle était la nature exacte du courant si spécifique qui est passé. Il y avait une plus grande attention à quelque chose de ténu et invisible. J’ai senti une pudeur qu’on n’a pas tous d’habitude sur scène. Pudeur, c’est le mot.» Il insiste: «Je me méfie de ce que je suis en train de dire. J’en suis encore à la réaction, et la réaction, ce n’est pas le début d’une pensée.» Deux fois, il demande: «Pardon, si je suis confus…»

Sing Sing est plutôt limpide en réalité. La peur de jouer ce soir-là n’était pas liée à un nouveau drame potentiel, c’était celle d’être une imposture particulièrement mal placée pour «la ramener» avec un futile propos artistique. 

«De façon pragmatique, je n’ai pas eu peur qu’il se passe quelque chose pendant ce concert, explique-t-il. Mais je me suis mis à craindre un mouvement de panique occasionné par je-ne-sais-pas-quoi. Il y a surtout aussi la peur d’être maladroit malgré tout, de commettre des impairs, sans savoir de quel ordre ils pouvaient être. Dans la matinée, j’ai passé les chansons en revue avant de me rendre au Divan du monde. Je me suis dis: “Merde, ça parle beaucoup d’enterrements.” J’ai eu peur de charger mes chansons d’un propos qu’elles n’ont pas, d’en faire des vecteurs d’émotions qui ne nous concernent pas. J’ai eu peur que des chansons que j’écris plus légèrement se gonflent de trucs obscènes.»

« On s’est interrogé sur l’indécence potentielle de déclamer nos choses personnelles sur scène»

La tragédie parisienne a surgi au cœur de la tournée d'Artlt. Concert à Grenoble le vendredi 13. Date annulée à Lyon le samedi 14. Prochaine date sur la liste: Paris, le 17, après trois jours de fermeture des salles de spectacle. 

«On a mis beaucoup de temps à se demander ce que ça allait impliquer pour nous de jouer, c’est-à-dire d’avoir à user de notre parole habituelle dans un contexte pareil. Nous avons su que le concert était maintenu à Paris la veille au matin. Avant cela, nous étions tous d’accord pour dire que si le Divan du monde était prêt à nous accueillir, nous maintiendrions la date. Puis on nous a confirmé qu’on pouvait le faire. Et là seulement, on s’est interrogé sur l’indécence potentielle de déclamer nos choses personnelles sur scène. Notre réponse, c'est que nous n’en savions rien mais que nous le ferions quand même, car nous n’avions pas d’autres choix. Nous voulions tous, je crois, laisser la possibilité aux gens qui avaient le cœur de venir d’avoir la possibilité de choisir. Nous étions prêts à jouer devant peu de gens

J'ai le souvenir ému d’avoir des gens émus en face de moi et cela m’a commandé de faire profil bas sur scène

De fait, ils seront tous là. Mais pas comme d’habitude. «L’émotion des gens ce soir-là est difficile à traduire. On ne sait pas trop par quelle combinaison elle finit par être aussi intense. J'ai le souvenir ému d’avoir des gens émus en face de moi et cela m’a commandé de faire profil bas sur scène.» Les chroniques du concert le diront tendu. Il précise. «J’ai surtout le souvenir de ne m’être mis qu’au service des chansons. Elle ne t’appartiennent même plus dans ce type de contexte. Ce qui était aussi bouleversant pour les membres du groupe, c’est qu’il y avait une énergie particulière entre le public et nous. Je fantasme peut-être ce lien, mais c’était une électricité assez douce. J’ai souvenir d’une fébrilité douce, pas si nerveuse

«Nous avons joué avec plus de retenue que jamais»

Sing Sing ne nie pas une tension intérieure particulière, un trac démultiplié, une sensation parfaitement inédite, pourtant gommée par l’exercice pour lequel il était convoqué. 

«J’étais plus tendu que d’habitude pendant la journée mais une fois montés sur scène, c’est vraiment la forme de concentration du public qui m’a rappelé qu’il se passait quelque chose. Je ne saurais pas la définir, cette concentration. Elle était très suspendue. Il n’y avait pas la même décontraction. Et nous, le groupe, nous avions tous très peur de fabriquer une émotion sur le dos des événements. Nous avons joué avec plus de retenue que jamais. Devant des gens émus, tu ne la ramènes pas. Nous avons donné comme représentation tout ce qui reste quand tu enlèves toutes ces postures qui pourraient paraître déplacées.» 

Pas de chorégraphie exagérée. Pas de vanne au micro. Sourire sous contrôle ; tout sous contrôle. «Tu enlèves tout, tu défais tout. Tu es au service du matériel ramené à l’os, a minima.»

Notre décision, c’était de continuer à faire ce qu’on sait faire. Il ne s’agit pas de dire: “Regarde comme on sait se battre.”

«Les gens nous remerciaient d'être là»

Pour s’imprégner de sa responsabilité, le groupe prend place parmi le public pendant que Soudure assure la première partie. «Après avoir reçu l’autorisation de jouer, je doutais de la légitimité de le faire; en présence des gens, ça ne faisait plus aucun doute. J’ai senti que les gens n’étaient pas venus juste parce qu’ils avaient acheté leur place ou toute autre mauvaise raison.» Il ne parle pas de soulagement. Il tente seulement d’expliquer comment «l’inconfort de la journée» est devenu «une sorte de brume» le soir venu. «Tout ce que j’explique là, ce sont des pensées hyper-furtives qui te traversent dans la journée, de trucs qui te passent par la tête, qui s’en vont mais qui fourmillent. Cela n’était pas une journée d’angoisse mais d’inconfort.»

Deux fois, Sing Sing vérifie qu’il n’a pas été mal compris quand il restitue un élément factuel pourtant nécessaire. «Les gens nous remerciaient d’être là, ils étaient contents qu’on le fasse. Nous sommes descendus dans la fosse après le concert pour des embrassades. Il était impossible de savoir ce qui appartenait à ce qu'on venait de faire et à l'émotion du moment.» Il craint l’incompréhension sur l'importance qu'il (ne) veut (as) se donner. Ce feeling désagréable est venu d’en haut. «J’ai entendu le discours de la ministre de la Culture Fleur Pellerin disant “les artistes sont des armes” (1). Certainement pas. Je ne suis absolument pas une arme, nous ne le sommes absolument pas et nous n’en avons pas envie. Notre décision, c’était de continuer à faire ce qu’on sait faire. Faire de la musique, des chansons, c’est juste notre seule façon d’être au monde. Il ne s’agit pas de répondre aux événements. On ne dit pas: “Regarde comme on sait se battre”. Je ne viens pas me battre, je réagis tout simplement en continuant, j’entends ne pas me priver de cette façon d’être au monde et de rester vivant

1 — La ministre a dit exactement: «La culture est une arme de destruction massive» et «Face à la barbarie, [...] la #culture est notre bouclier le plus grand, et nos artistes sont notre meilleure arme» Retourner à l'article

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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