Monde

Lorsque la Chine dominera les océans

James Holmes, traduit par Yann Champion, mis à jour le 16.12.2015 à 9 h 44

Les États-Unis ne sont plus la seule grande puissance navale mondiale.

Soldats de la marine chinoise devant l’USS Stethem (DDG 63) en visite officielle à Shanghai, le 16 novembre 2015 | REUTERS/Stringer

Soldats de la marine chinoise devant l’USS Stethem (DDG 63) en visite officielle à Shanghai, le 16 novembre 2015 | REUTERS/Stringer

Au mois de septembre 2015, une flottille de la marine chinoise est apparue dans les eaux américaines, quelques semaines avant la visite à Washington du président Xi Jinping, le 24 du même mois. Les dirigeants du parti communiste chinois avaient évidemment ordonné aux vaisseaux de prendre des raccourcis (légaux, m’empresserais-je d’ajouter) à travers les eaux territoriales américaines, au niveau des îles Aléoutiennes, au large de l’Alaska. En tout, cinq vaisseaux ont traversé le détroit de Béring, donnant lieu à une réaction simple et polie de Washington: «La Chine a une marine d’envergure internationale, a déclaré l’un des porte-paroles de la marine américaine, et nous l’encourageons, comme les autres marines du monde, à naviguer dans les eaux internationales en conformité avec les normes professionnelles et de sécurité, ainsi que dans le respect du droit de la mer.»

Pourquoi la Chine s’embêterait-elle à monter une expédition vers le nord de l’hémisphère occidental? Parce qu’elle trouve un intérêt à montrer sa présence dans des eaux éloignées. Et parce qu’elle peut le faire: Pékin ne dépend plus totalement de sa flotte militaire pour repousser les menaces en mer de Chine. Aujourd’hui, le pays dispose d’armes à longue portée qui lui permettent de tirer sur une flotte ennemie depuis la terre. Par conséquent, la flotte de la marine de l’Armée populaire de libération (MAPL) peut désormais croiser aux confins des océans Indien et Pacifique, ou même au-delà, sans compromettre les intérêts de la Chine à proximité de ses côtes. Pour la Chine, les avantages d’une stratégie maritime «longue portée» sont nombreux et éloquents. Et les inconvénients sont de moins en moins nombreux. La petite virée de la MAPL dans les îles Aléoutiennes n’est que la dernière expression du projet qu’a Xi Jinping de faire passer la Chine du statut de puissance continentale traditionnelle à ce qu’il appelle une «vraie puissance maritime» (et aider ainsi la nation à réaliser son «rêve chinois»). Ces aspirations ont sous-tendu les discussions du 24 septembre entre Barack Obama et le président chinois. L’enjeu? Un nouvel âge de la marine chinoise de haute-mer.

Stratégie maritime

Qu’aurait Pékin à gagner de cette stratégie maritime plutôt aventureuse? Beaucoup. Prenons d’abord l’emplacement de sa récente incursion: le détroit de Béring constitue l’entrée la plus pratique vers l’océan Arctique pour les navires marchands et militaires chinois. Compte tenu de la fonte des glaces due au réchauffement climatique, les voies de navigation polaires vont devenir plus courtes et plus directes (et donc moins onéreuses et problématiques) que les alternatives actuelles. On comprend donc aisément quel intérêt a la MAPL à s’établir le long de ces voies maritimes au nord de l’Eurasie.

Ensuite, cela présente des avantages pour la marine elle-même. Naviguer sur des mers lointaines développe «l’esprit marin», les capacités tactiques et l’allant. Ce n’est pas en restant au port que l’on apprend à naviguer. Si la Chine veut que la MAPL devienne une force comparable à la US Navy, aux forces japonaises d’autodéfense et autres marines d’importance, il faut que sa flotte entreprenne des déploiements plus ambitieux, plus complexes et d’une plus grande portée géographique.

Il y a encore peu, les officiers de la marine étaient hésitants lorsqu’il s’agissait d’envoyer des troupes au-delà du Pacifique ouest et de la mer de Chine. Cela a changé au fur et à mesure que la flotte s’est développée en termes matériels. La meilleure arme n’est jamais meilleure que celui qui l’actionne. Maintenant que la MAPL semble être pleinement satisfaite de son armement, il est temps de perfectionner le facteur humain. C’est pourquoi l’on voit désormais beaucoup plus la MAPL sur les mers du monde (outre l’escapade récente dans les îles aléoutiennes, il y a eu une visite portuaire en Égypte en septembre, un petit tour en mer Noire en mai et plusieurs autres aventures aussi nautiques que diplomatiques). Cela n’est bien sûr pas sans rappeler la manière dont l’US Navy s’est imposée en marine puissante il y a un siècle, en envoyant sa Grande flotte blanche à travers le monde. Amélioration du matériel, amélioration du personnel: c’est idéal d’un point de vue stratégique.

Facteur imitation

En dehors de tout cela, Xi Jinping et compagnie ont peut-être espéré faire avancer la cause de la Chine dans ses eaux territoriales en venant ainsi chatouiller les États-Unis dans leurs propres eaux territoriales. Les dirigeants et les officiers chinois pensent généralement que les Américains ne toléreraient jamais dans leurs eaux ce que la US Navy fait dans les eaux proches de la Chine (envoyer des avions de surveillance le long des côtes, mener des missions de surveillance sous-marines, faire décoller des avions tactiques depuis les porte-avions, etc.). C’est la raison pour laquelle ils invoquent sans cesse la doctrine Monroe ou la crise des missiles à Cuba ou tout autre épisode de l’histoire américaine censé prouver que les États-Unis s’accordent le droit de proscrire certaines actions dans leur environnement maritime.

La Chine doit encore s’acclimater aux règles du jeu: là où les nations nautiques voient un bien commun, les nations «terrestres» voient un territoire national à réguler comme s’il s’agissait de la terre ferme

Par souci de réciprocité, la Chine insiste pour que Washington accorde aux autres grandes puissances les mêmes prérogatives dans leurs environs. Et la Chine tient vraiment à ce que personne d’autre qu’elle n’impose les règles gouvernant les activités militaires dans ses eaux territoriales. En particulier, Pékin veut interdire la mer de Chine orientale aux vols de surveillance, aux inspections sous-marines et aux opérations de porte-avions étrangers (en n’autorisant que des passages à travers certaines voies maritimes régionales, d’un point A à un point B). Ces opérations que les potentats du parti souhaitent interdire sont aujourd’hui codifiées par les droits coutumier et conventionnel. Laisser la Chine s’en emparer reviendrait à abolir la liberté de circuler en mer dans ces eaux. Les navires étrangers n’utiliseraient les voies maritimes chinoises qu’avec l’autorisation de Pékin.

Avec le temps, la disparition de la liberté de circuler en mer dans le Sud-Est asiatique pourrait dégrader ce principe même partout dans le monde. La mer de Chine méridionale ne ferait plus partie des biens communs maritimes. Et cela encouragerait de puissants prédateurs ailleurs dans le monde à revendiquer les voies maritimes qui leur sont proches. Aujourd’hui la mer de Chine du Sud. Demain la mer Noire ou le golfe Persique?

Néanmoins, si Pékin espère énerver Washington ou l’inciter à abréger les opérations navales américaines dans la région asiatique, il risque d’être déçu. Certains suspectent les dirigeants chinois de penser que les Américains voient le monde comme les Chinois et qu’ils répondront de la même manière que le feraient les Chinois face aux actions des autres.

On est dessus, c’est à nous

C’est rarement une affirmation sans risque. Les Américains n’ont pas cette attitude revendicatrice par rapport à la mer qu’ont les Chinois. D’ailleurs, c’est à peine s’ils prennent la mer en considération dans leur territoire (ce n’est pas pour rien que l’étendue d’eau au sud du pays s’appelle le golfe… du Mexique). Même à l’apogée de l’activisme américain, sous la doctrine Monroe, au XIXe siècle, les États-Unis n’ont jamais tenté de réclamer le golfe du Mexique ou la mer des Caraïbes comme une propriété souveraine. Cela fait une différence flagrante avec la Chine, qui considère la mer de Chine méridionale comme son «sol national bleu», un territoire appartenant à la Chine et où s’applique le droit chinois.

Si l’on met de côté cette «vision» de la mer, la Guerre froide constitue l’épisode historique qui illustre le mieux de quelle manière les États-Unis répondront sans doute aux incursions de la MAPL dans les eaux américaines. Washington voit la présence de marines étrangères près des côtes américaines comme le prix à payer pour faire du commerce sur le grand bleu. La liberté de circuler en mer est une question de réciprocité. Restreignez la liberté de naviguer aux autres et ils risquent de vous la restreindre à vous aussi.

La marine soviétique, par exemple, manœuvrait régulièrement dans les eaux proches des États-Unis durant la Guerre froide. Les sous-marins nucléaires exécutaient des patrouilles de dissuasion au large. Les bateaux-espions (navires auxiliaires de renseignements, ou AGI – auxiliary general intelligence) et chalutiers soviétiques, bourrés de matériel électronique ultra sophistiqué, espionnaient les forces navales américaines. Les AGI étaient si omniprésents qu’il est arrivé plus d’une fois qu’un capitaine américain appelle un vaisseau soviétique qui s’approchait pour lui assigner une position dans la flottille. L’AGI manœuvrait ainsi avec les vaisseaux américains de manière à ce qu’il n’y ait aucune collision durant les changements de trajet ou de vitesse. De fait, il devenait donc compagnon d’une flotte hostile. Il y avait des mesures de courtoisie, même entre adversaires farouches.

La Chine doit encore s’acclimater aux règles du jeu nautique. Pourquoi? Parce que les puissances continentales comme la Chine ont tendance à considérer la mer différemment que les pays naturellement marins, comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne. Là où les nations nautiques voient un bien commun, un espace libre que chacun peut utiliser, les nations «terrestres» voient un territoire national à réguler comme s’il s’agissait de la terre ferme. Un véritable fossé sépare donc la manière de voir chinoise de celle des Occidentaux.

Pays tourné vers la terre

L’expérience de la Guerre froide n’a pas, en revanche, beaucoup changé cette façon de voir des Chinois. Souhaitant se convertir très rapidement en puissance industrielle moderne, le pays s’est tourné vers l’intérieur durant le règne de Mao Zedong, de 1949 à 1976. Sa marine était cloisonnée derrière un archipel occupé par les forces alliées et ne pouvait donc que se contenter de défendre les côtes chinoises contre une invasion amphibie. Obsédé par la compétition stratégique en cours avec l’Union soviétique, le gouvernement chinois était clairement plus préoccupé par la région sino-soviétique que par la mer. Avant le lancement de la réforme économique de la fin des années 1970, la Chine était principalement concentrée sur la terre. Au contraire des États-Unis ou de l’Union soviétique, la Chine ne s’est jamais adaptée à la concurrence stratégique en haute mer.

Mais Pékin semble aujourd’hui sur de nouveaux rails. Les dirigeants chinois ont fait entendre si souvent et avec tant de véhémence leurs revendications territoriales maritimes qu’ils risqueraient d’apparaître faibles et maladroits face à leur population s’ils faisaient marche arrière: on les imagine mal aujourd’hui abandonner leur prétention à restreindre la liberté de circuler en mer. Le problème des engagements publics inflexibles (la déclaration récente selon laquelle la mer de Chine méridionale «appartient à la Chine» en est un bel exemple) est qu’ils lient les mains de ceux qui les prennent.

Si la Chine se lance désormais dans l’aventure de la haute mer, c’est qu’elle le peut. Les armes déployées durant le défilé militaire du 2 septembre dernier à Pékin, en commémoration de la reddition du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont montré pourquoi les leaders du parti n’ont plus peur de dispatcher leurs flottilles (destinées originellement à protéger la Chine continentale tout en surveiller ce qui se passait dans l’espace marin asiatique) vers des mers éloignées: ils n’y voient plus grand risque. Grâce aux avancées technologiques du secteur de l’armement, les navires de guerre de la MAPL peuvent désormais voguer sur toutes les mers du monde sans craindre de compromettre la sécurité nationale.

Pour le dire plus clairement, l’armée de terre (Armée populaire de Libération, ou APL) peut de plus en plus faire face aux menaces pesant contre les intérêts chinois en haute mer sans avoir besoin des bateaux de la MAPL. Autrefois, il fallait généralement un bateau pour battre un autre bateau. La technologie a changé cela. Aujourd’hui, la Chine dispose de toute une panoplie de défenses «d’interdiction d’accès» (l’arsenal côtier qui lui permet de gérer les événements en mer) assez évoluées pour décourager la plupart des menaces.

Course à l’armement

Cela ouvre des perspectives stratégiques séduisantes à Pékin. La flotte de la MAPL peut croiser à portée de missiles de croisière antinavires et de batteries de missiles balistiques positionnés le long de la côte chinoise, ajoutant une lourde puissance de feu à terre à la sienne. Les missiles balistiques antinavires présentés lors du défilé du 2 septembre seraient capables d’atteindre des cibles aussi éloignées que les bases américaines de l’île de Guam dans le Pacifique ouest.

L’APL compte aussi dans son arsenal des avions de chasse armés de missiles antinavires. Eux aussi peuvent frapper à des centaines de kilomètres du littoral asiatique. Complétant les moyens aériens et missiles établis à terre, des sous-marins et des navires de patrouille en surface sont utilisés comme vigies —à la manière de sentinelles postées au large des positions d’une armée pour prévenir les assauts. Ensemble, ils constituent un réseau défensif particulièrement dense, qui constitue un cauchemar pour les États-Unis et les capitaines alliés, qui tentent de défendre les pays amis, de soutenir la liberté de la mer et d’accomplir d’autres objectifs dignes d’intérêt.

Les dirigeants chinois ont fait entendre si souvent leurs revendications territoriales maritimes qu’on les imagine mal abandonner leur prétention à restreindre la liberté de circuler en mer

Ce déploiement sur terre de la force navale permet donc à la MAPL de compenser la différence de puissance de feu qui existe entre les navires chinois et américains. L’interdiction d’accès confère des avantages indéniables. Si un combat devait avoir lieu dans l’ouest du Pacifique, les forces côtières seraient en mesure de frapper les forces américaines, renforçant donc la puissance de frappe de la MAPL. C’est pourquoi comparer le nombre de navires et d’avions dont disposent les deux armées est trompeur: ce qu’il faut, c’est comparer la puissance d’une partie de la marine américaine (celle en poste dans le Pacifique) avec l’ensemble de la MAPL —en y ajoutant les renforts d’artillerie de l’APL, ou les missiles balistiques, ainsi que les appareils de l’aviation et de la marine capables d’opérations au-dessus de la mer. Cela représente 60% de la marine américaine contre une autre marine, une armée et une force aérienne, le tout en terrain ennemi.

À vrai dire, on peut même imaginer que la MAPL n’ait même pas à s’impliquer dans les combats. L’APL peut en effet s’offrir le luxe de frapper les ennemis situés dans la région (comme la 7e flotte américaine, basée au Japon, et les forces maritimes d’autodéfense japonaise). Et les bases des flottes alliées sont également à portée.

Cette perspective fait que Washington, Tokyo et les autres ennemis potentiels y réfléchissent à deux fois avant de faire quelque chose aux dépens de la Chine. Si le réseau d’interdiction d’accès fonctionne comme prévu, Pékin hésitera de moins en moins à envoyer sa flotte militaire dans l’océan Indien, dans le golfe Persique, voire en Méditerranée ou dans l’Atlantique.

Pour la Chine, la défense du littoral peut donc faire partie d’une stratégie maritime de grande envergure. Si l’artillerie et les avions de l’APL peuvent frapper les marines ennemies depuis la côte, pourquoi ne pas envoyer les vaisseaux de la MAPL beaucoup plus loin, afin de remplir des missions que les cadres du parti estiment importantes?

Qui protège qui?

Il faut se plonger dans l’histoire pour avoir un aperçu du fonctionnement de cette architecture défensive. Il y a un siècle, l’extraordinaire spécialiste de la marine Alfred Thayer Mahan avait critiqué la marine impériale russe pour sa timidité et son manque d’esprit offensif. Il évoquait à ce propos la guerre russo-japonaise de 1904-1905, durant laquelle la marine impériale nipponne coula un nombre important de vaisseaux russes dans l’espace maritime est-asiatique et prit le contrôle de la mer. Mahan reprochait aux Russes d’avoir utilisé leurs bateaux dans le Pacifique comme une «flotte forteresse» plutôt que comme une force de combat.

La guerre en mer n’est pas une mince affaire. En théorie, les vaisseaux de guerre sont lancés afin de défendre des ports importants contre des ennemis représentant une menace venant de la mer. En pratique, néanmoins, certains capitaines, comme ceux de la marine impériale russe, préfèrent plutôt laisser le port les protéger. Lorsque le protecteur devient le protégé, c’est qu’il y a un problème —et c’est exactement le problème que Mahan soulignait.

Pourquoi s’abriter sous les canons d’un fort (ou les missiles et les avions de combat en cette époque ultramoderne)? La réponse est simple: les forteresses sont plus grosses que les bateaux. Le plus gros des bateaux est petit par rapport à un fort, avec un espace limité pour transporter artillerie lourde et munitions. Les bases permettent l’emploi d’armes plus grosses et plus lourdes, avec des stocks de munitions plus importants. C’est doublement vrai aujourd’hui, à l’heure où les missiles antinavires montés sur des camions peuvent être positionnés en tout endroit du littoral. La forteresse Chine offre un terrain plus que vaste pour mettre en place des armements anti-accès.

Il n’est pas étonnant que Lord Horatio Nelson, le vainqueur de Trafalgar, ait un jour déclaré qu’il fallait être fou pour attaquer un fort avec un bateau. Ce type de bataille se retourne typiquement en faveur de l’artillerie du fort. Il n’est pas étonnant non plus que la marine impériale russe se soit abritée sous les canons de Port Arthur, sur la péninsule du Liaodong dans le nord-est de la Chine (en laissant cette artillerie côtière les défendre contre la flotte de l’amiral Togo Heihachiro). Jouer la sécurité permit aux coûteux bateaux de guerre du tsar de se mettre à l’abri des tirs japonais.

Les vertus de l’attaque

Pourtant, jouer la défensive n’était efficace que dans un petit arc d’eaux côtières. À l’époque, la portée des meilleures pièces d’artillerie était de moins de quinze kilomètres. Prenez un compas et tracez un cercle de quinze kilomètres autour de Port Arthur sur une carte. C’est une zone extrêmement restreinte (trop restreinte pour qu’une grande flotte puisse même y manœuvrer). Si rester à portée de l’artillerie de Port Arthur put permettre de repousser Togo et consorts, cela restreignit aussi considérablement la liberté de mouvement (et les options offensives) de la flotte russe.

Les contraintes de ce type sont des anathèmes pour les guerriers des mers. Affronter la principale flotte ennemie sur la mer est la marque du combat naval selon Mahan. Les capitaines qui ont pour principal objectif d’empêcher la flotte ennemie de les frapper transforment leur attaque en défense. La stratégie active devient passive. La victoire passe après la survie. Et il est très probable que les objectifs réclamés par l’État-major ou les dirigeants politiques ne soient pas remplis.

Imagions qu’ait lieu de nos jours dans les eaux asiatiques un conflit semblable à celui de la guerre russo-japonaise. Et supposons que les fortifications terrestres (pendant moderne à Port Arthur) soient équipées des dernières technologies militaires antinavires. Que se passerait-il si les «canons» du fort pouvaient frapper non pas à quelques kilomètres, mais à des centaines de kilomètres en mer, en visant des flottes en opération non pas immédiatement au large des côtes chinoises, mais entre la première et la seconde chaîne d’îles asiatiques?

Pour la Chine, avoir une défense solide sur terre permet aux vaisseaux de guerre de la MAPL de naviguer où bon leur semble en mer de Chine ou dans le Pacifique ouest

On peut douter que Togo ait pu maintenir le blocus de Port Arthur sous un feu constant. Cela fait apparaître les critiques de Mahan sous un nouveau jour. Il avait raison de dire que le fait de dépendre du fort maintenait la flotte en laisse —mais les changements technologiques font que ce point est aujourd’hui discutable. Les armes de précision à longue portée que constituent les missiles et l’aviation (descendants ultramodernes des canons de Port Arthur) pourraient toucher des navires hostiles sur de très larges portions de l’ouest du Pacifique. Au minimum, les aviateurs et artilleurs basés sur la côte pourraient faire payer un lourd tribut aux vaisseaux qui oseraient s’aventurer dans la zone chinoise contestée.

La flotte forteresse

Pour contredire le légendaire boxeur Jack Dempsey, on pourrait dire que, pour la Chine, la meilleure attaque est une bonne défense (et non l’inverse). En d’autres termes, avoir une défense solide sur terre permet aux vaisseaux de guerre de la MAPL de naviguer où bon leur semble en mer de Chine ou dans le Pacifique ouest, exécutant des missions offensives, tout en pouvant profiter des avions et des batteries de missiles mobiles en cas de besoin. Les forces de défense postées sur le littoral «libèrent» en quelque sorte les vaisseaux de la MAPL, là où elles limitaient les mouvements des bateaux russes il y a un siècle.

En bref, la technologie moderne semble sonner le glas de la «flotte forteresse». Et les avantages de l’interdiction d’accès vont au-delà de l’ouest du Pacifique. Si la Chine a assez confiance dans sa défense côtière, elle pourrait reconvertir tout ou partie de sa «flotte forteresse» en force expéditionnaire. Ainsi, les forces de la MAPL pourraient aller bien au-delà de leur rôle de défense, pour toute mission que les dirigeants du Parti jugeraient nécessaire. On peut donc considérer l’escapade de la MAPL dans les îles Aléoutiennes comme un signe de ce revirement des ambitions chinoises en matière d’opérations navales.

La Chine est désormais une puissance à la fois terrestre et maritime, capable d’influencer ce qui se passe en mer depuis la terre: une puissance maritime libre d’adopter une stratégie maritime allant de l’avant. Les flottilles de la MAPL vont être vues de plus en plus régulièrement dans les ports asiatiques… et au-delà. Les relations entre la Chine et les États-Unis ne se feront plus entre une puissance maritime et une puissance terrestre, mais entre deux puissances maritimes.

James Holmes
James Holmes (1 article)
Spécialiste de la guerre navale
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