HistoireCulture

À Sarajevo, se battre avec des canons de beauté

Simon Clair et Stylist, mis à jour le 26.12.2015 à 16 h 41

Été 1993. En plein siège de Sarajevo, la ville organise l’élection de sa Miss. Un doigt d’honneur à la guerre en Bosnie-Herzégovine qui a pris fin, il y a tout juste vingt ans.

Stylist/Corbis

Stylist/Corbis

Le 29 mai 1993, dans un Sarajevo déchiré par la guerre et assiégé par les forces serbes, quelques habitants de la ville décident de s’insurger à leur manière pour pousser la communauté internationale à réagir. Ils organisent ensemble un concours de beauté en plein milieu d’une zone de combats: «Miss Sarajevo assiégé».Vingt-deux ans après, retour sur cette drôle de journée durant laquelle ces révoltés pacifiques ont préféré la poudre sur le visage que dans les canons.

Ana Kovacevic (spectatrice du concours): 

«Quand je repense à tout ça, bizarrement, la première chose qui me revient en tête ce sont les bouquets de fleurs. Chacune des trois finalistes au concours en avait un et elles le brandissaient vers le ciel. On aurait cru des armes, ou des grenades. Cette situation me paraissait totalement irréelle. Nous étions dans une ville assiégée, sans eau ni électricité. Sur les murs, on pouvait lire des tags “Welcome to hell. Ces bouquets de fleurs n’avaient absolument rien à faire ici.»

Bill Carter (spectateur du concours et réalisateur du documentaire Miss Sarajevo): 

«La ville était assiégée depuis déjà plus d’un an. Tout était en ruine et il y avait des snipers partout. Il était impossible de ne pas sentir leur présence. On entendait les échos des tirs qui résonnaient sans cesse dans la rue et tout le monde ignorait d’où partaient ces bruits. Sans compter les explosions de bombes. Il était souvent difficile de savoir par où s’échapper. Tout cela créait dans nos esprits la peur la plus primitive et la plus profonde qui soit.»

Marija Hudolin (mannequin, deuxième du concours): 

«Quand la guerre a éclaté au printemps 1992, je n’étais encore qu’une adolescente de 16 ans. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Je me souviens de mes parents manifestant avec des milliers de personnes et chantant “This is Sarajevo, we want peace. Nous ne réalisions pas que le siège de la ville qui venait alors de démarrer allait durer 1.425 jours et serait le plus long siège de l’histoire moderne.»

Hanka Paldum (organisatrice et présidente du jury): 

«À cette époque, en 1993, les gens ne vivaient que pour survivre. Tout n’était qu’improvisation. Pour les aider à garder espoir, nous avons décidé de créer quelque chose à partir de rien, en organisant un événement culturel au milieu de tout ça. Pour eaucoup, l’idée de faire ce concours de beauté n’était que pure illusion. Mais pour nous, c’était surtout un challenge et un moyen de défier la vie que nous étions forcés de vivre.»

Sucre contre coloration de cheveux

Inela Nogic (mannequin gagnante du concours, dans une interview réalisée en octobre 1993 par le journaliste Goran Rosic): 

«Un jour, alors qu’elle rentrait du travail, ma mère m’a dit qu’elle m’avait inscrite au concours de Miss Sarajevo et que je devais me présenter le lendemain à la première répétition, dans le hall Duro Dakovic. J’étais confuse et j’ai commencé à lui crier dessus. Au début je ne voulais pas y aller.»

En réalité, c’était un peu comme un doigt d’honneur. Une manière d’agir comme si tout allait bien, qu’il n’y avait aucune guerre

Marija Hudolin: 

«Ce n’est pas très dur d’entendre parler d’un événement de ce genre quand partout autour les seuls sujets de discussion sont les victimes quotidiennes, l’aide humanitaire et les moyens de trouver de l’eau et de la nourriture. Des amis m’ont inscrite sans même me prévenir. Dans cette ville où la frontière entre le rire et les larmes était devenue floue et où vous pouviez passer de la vie à la mort à n’importe quel moment, ce message d’espoir avait plus de valeur pour moi que jamais. C’est pour ça que j’ai accepté de participer à ce concours.»

Bill Carter: 

«En réalité, c’était un peu comme un doigt d’honneur. Une manière d’agir comme si tout allait bien, qu’il n’y avait aucune guerre.»

Hanka Paldum: 

«Nous avons planifié l’événement avec beaucoup de prudence car nous ne voulions pas être interrompus par les bombes ou les snipers. Il a donc été prévu que le concours se tiendrait dans le sous-sol du Centre culturel bosnien, un bâtiment bien caché par toute une série d’immeubles.»

Marija Hudolin: 

«À l’origine, le concours devait avoir lieu quelques jours plus tôt. Mais à cause des bombardements violents sur Sarajevo à ce moment-là, le risque était trop élevé. Le concours a donc été déplacé au 29 mai.»

Inela Nogic: 

«On nous avait promis beaucoup de choses avant le concours. Des boutiques étaient censées nous donner des vêtements, du maquillage, etc. Mais nous n’avons rien eu de tout ça. C’était pareil pour les trophées. Il n’y en avait pas. Mais ce n’était pas très grave.»

J’étais bien plus nerveuse à l’idée de monter sur cette scène que lorsque je marchais dans les rues de Sarajevo

Marija Hudolin: 

«Pour préparer le concours, j’ai modifié une de mes robes, profitant d’un des rares moments où nous avions de l’électricité. J’ai emprunté les chaussures à talons d’une voisine et j’ai récupéré le maquillage de ma grand-mère. J’ai aussi piqué à mes parents un kilo de sucre –ce qui valait une fortune à cette époque– pour l’échanger contre une coloration de cheveux. Pendant plus d’un mois, nous n’avons plus eu de sucre à la maison. Il a fallu attendre la livraison de l’aide humanitaire.»

Fond de teint et cicatrices

Bill Carter: 

«Le 29 mai 1993 a été une journée de bombardements intense. Je me rappelle que durant les quelques jours avant et après le concours, il était difficile de se déplacer en ville. J’avais l’impression de ne faire que courir. Encore aujourd’hui, quand on demande à un habitant de Sarajevo quelle est la pire période de la guerre, il répond toujours que l’été 1993 a été le plus terrible.»

Ana Kovacevic: 

«Je suis arrivée un peu en avance. Il y avait de très forts bombardements ce jour-là mais malgré tout, la salle s’est progressivement remplie. Au final, il devait y avoir presque 500 personnes au Centre culturel bosnien. Le bouche-à-oreille, le seul moyen de communication dont nous disposions, avait bien fonctionné.»

Hanka Paldum: 

«En coulisses, les filles s’entraidaient pour se maquiller et se coiffer, elles échangeaient leurs habits et se donnaient des conseils. À cause de la guerre, certaines avaient des cicatrices et plaisantaient sur l’impossibilité de les cacher par manque de fond de teint. Il y a eu beaucoup de moments de rire et de larmes.»

Ana Kovacevic: 

«Avant le concours, il y a eu un discours disant que les femmes de Sarajevo étaient l’une des fiertés de la ville. Malgré la guerre, elles avaient toujours le sens du style, de la beauté et de l’humour. Elles savaient aussi garder un certain calme.»

Dehors, tout pétait. On pouvait quasiment entendre les bombes exploser tout en les regardant marcher sur la scène

Inela Nogic: 

«J’étais morte de trac. Avant la compétition, j’ai même bu un peu d’alcool que m’avait apporté une amie. Et j’enchaînais les cigarettes. J’étais la numéro 6. Quand mon tour est arrivé, j’avais l’impression d’avoir la tête qui tournait. Mais miraculeusement, j’ai réussi à marcher sur le podium.»

Marija Hudolin: 

«Ça peut sembler bizarre mais j’étais bien plus nerveuse à l’idée de monter sur cette scène que lorsque je marchais dans les rues de Sarajevo, où j’aurais pourtant pu à tout moment me prendre une balle en pleine tête.»

«Sarajevo se rappelait à son existence»

Ana Kovacevic: 

«Elles ont d’abord fait un premier tour sur scène. C’était un moment très fort. J’ai trouvé que chacune d’entre elles dégageait une forme de bonheur et de paix intérieure qui tranchait avec Sarajevo. Dehors, tout pétait. On pouvait quasiment entendre les bombes exploser tout en les regardant marcher sur la scène.»

Hanka Paldum:

«C’était comme si la guerre s’était arrêtée à l’entrée du bâtiment.»

Inela Nogic: 

«Dans les vestiaires, la styliste Gordana Magas a ensuite appelé les six filles sélectionnées pour le second tour. J’étais tellement excitée que je n’ai même pas entendu mon nom. Ça m’a rendue très triste et j’ai commencé à ranger mes affaires. Pensant que j’abandonnais, les autres filles sont tout de suite venues me voir pour me remotiver et j’ai finalement compris que j’étais prise pour le second tour.»

Hanka Paldum: 

«Inela Nogic et Marija Hudolin font partie de celles qui nous ont vraiment conquis. Elles avaient toutes les deux beaucoup de charme. Inela avait surtout une sorte d’assurance dans sa beauté. Je pense que c’est ce qui a séduit les juges.»

Inela Nogic: 

«Après le second tour, le jury a commencé à annoncer les gagnantes. Marija a fini deuxième, puis j’ai entendu mon nom. J’ai eu l’impression de sentir le sol se dérober sous mes pieds. Il y a eu beaucoup de bruit. J’ai regardé le public. Je me disais “Souris Inela! Jette les fleurs! Salue!”»

L’activiste Janez Tadic a eu l’idée de fabriquer cette bannière “Don’t let them kill us”

Auteur si besoin

Bill Carter: 

«C’était totalement surréaliste de voir ces femmes habillées ainsi. On se serait cru dans une représentation dada. Mais il y avait un symbolisme très fort, on avait l’impression d’observer Sarajevo en train de rappeler son existence au monde entier. Surtout quand les filles ont déplié la bannière.»

Ici Sarajevo

Hanka Paldum: 

«Sachant que l’événement attirerait des journalistes des médias étrangers, l’activiste Janez Tadic a eu l’idée de fabriquer cette bannière “Don’t let them kill us. C’était une manière d’envoyer un message au monde entier, pour faire bouger les gens et éviter un génocide.»

Ana Kovacevic

«C’était incroyable. J’ai failli pleurer en voyant cette bannière.»

Marija Hudolin: 

«J’ai appris plus tard que cette image avait fait le tour du monde. Ce jour-là, nous sommes devenues un symbole de la résistance dans Sarajevo assiégé. Le groupe U2 en a même fait une chanson nommée Miss Sarajevo.»

 

Ce n’est que rétrospectivement que l’on a pu réaliser l’importance de cet événement

Hanka Paldum: 

«Ce n’est que plus tard que le monde a réalisé l’importance de cet événement. Sur le coup, je me rappelle avoir eu un très mauvais retour des médias, qui ne comprenaient pas pourquoi nous organisions un concours de beauté alors que des innocents mourraient au coin de la rue.»

Marija Hudolin: 

«Après le concours, Miss Sarajevo s’est retrouvée en Une de toute la presse. Mais juste derrière, les pages suivantes continuaient de faire le décompte quotidien des morts et des blessés. C’était toujours notre vie de tous les jours, notre routine. Nous n’avions toujours ni eau ni électricité. C’est un sentiment terrible de s’endormir le soir sans savoir comment trouver à manger pour tes enfants... Je me souviendrai toujours des pleurs de ma mère.»

Bill Carter: 

«Le concours de Miss Sarajevo a été très vite oublié par tout le monde et la vie a repris son cours comme dans n’importe quelle ville en guerre. Ce n’est que rétrospectivement que l’on a pu réaliser l’importance de cet événement. Sur le coup, ce n’était qu’un jour de survie de plus dans Sarajevo. Ce n’était qu’un bouquet de fleurs déposé au milieu de la guerre.»

 

Simon Clair
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Mode, culture, beauté, société.
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