Culture

De «Game of Thrones» à «Wayward Pines», faisons le mur

Hendy Bicaise et Stylist, mis à jour le 30.12.2015 à 17 h 48

Partout des cloisons se montent, au cinéma comme dans la vraie vie, enfermant notre vision du monde. L’heure est venue de trouver une ouverture.

Stylist/Istock/DR

Stylist/Istock/DR

Dans Wayward Pines, la nouvelle série produite par M. Night Shyamalan et diffusée cet automne, Matt Dillon fait la gueule. Un peu tout le temps, mais surtout lorsqu’il se retrouve face à une immense barrière électrifiée qui encercle les habitants du village, qui n’ont aucune idée de comment ils sont arrivés là, ni comment s’échapper. Pour dérider Matt, son interlocuteur se met soudain à lui réciter un vers de Robert Frost: «Avant de construire un mur, je cherche à savoir si j’emmure au-dedans ou au-dehors.» Là est la question. Pendant qu’à travers toute l’Europe les gouvernements construisent des barrières pour empêcher les réfugiés de circuler, le mur, qui protège des ennemis extérieurs autant qu’il emprisonne, s’érige aujourd’hui partout sur le territoire de la pop culture. Game of Thrones et son fameux mur de glace, mais aussi les récits intimistes comme Mustang ou The Wolfpack, qui enferment les individus entre les quatre murs de leur chambre, ou, en cette fin d’année, les héros des sagas Le Labyrinthe et Divergente qui passent enfin au-delà de ceux qui les piégeaient. Pierre après pierre, voici pourquoi on s’est mis à voir des murs partout.

1.Parce que les autres, bouh, ça fait peur

Trend alert: l’époque est à la peur de l’autre. À moins d’avoir passé ces dernières années à flyer dans une Delorean, vous n’êtes pas sans savoir que l’étranger, le pas-exactement-comme-nous, est le nouveau super-vilain. Dans l’ensemble, tout est agencé pour nous suggérer que l’Autre est une mygale ultra-violente, dont le seul but est de traverser les frontières pour nous sucer le sang. Donc dans le doute, sans trop prendre le temps de se demander si le danger existe réellement, on construit des murs sur lesquels on peut projeter pépère tous nos fantasmes et nos angoisses. Pour le philosophe Richard Mèmeteau, auteur de Pop Culture (éd. La Découverte), «quand on dresse des murs, on fait plus que se prémunir contre un danger présent, on trahit également l’inquiétude d’un débordement futur. La peur dresse les murs d’une autre prison, une prison mentale».

Dans GoT, le mur est un territoire à part entière, au même titre que Port-Réal. Cet édifice de pierre et de glace permet aux habitants du royaume des Sept couronnes de vivre (à peu près) en paix. C’est-à-dire loin des Marcheurs Blancs, qui n’ont pas l’air sympa sympa, et des Sauvageons, un peuple à première vue sans foi ni loi (la preuve, ils sont roux). Ce champ lexical sonne une cloche?… Ici, le mur vient donc légitimer la nécessité de tenir à distance celui qui n’est pas de chez nous.

Long de 500 kilomètres, il fait pourtant petit joueur à côté des 3.400 kilomètres de béton et de barbelés qui hérissent la frontière mexico-étatsunienne. Dans le monde, à l’heure actuelle, soixante-quatre murs séparent des pays limitrophes. Trente ont été érigés depuis le 11-Septembre, et quinze sur la seule année 2015, dont celui à la frontière serbo-hongroise contre la circulation des réfugiés; et le«Mur de la honte» à Calais. Cette escalade protectionniste a récemment inspiré les créateurs de notre série préférée (South Park, quoi), qui ont imaginé une immigration canadienne illégale, après l’élection d’un simili-Donald Trump à la tête du pays.

La parade des US? La construction d’un mur (après les avoir tous «fuckés to death»… South Park, quoi) pour la réguler.

2.Parce que chez soi, bah, fait meilleur

De prime abord, la réclusion est donc présentée comme un état positif. Loin du monde, on est bien, comme trois petits cochons à l’aise derrière des murs bien solides; luxe, #OKLM et volupté.

Le mur est d’abord présenté comme un film protecteur. Mais la viande sous vide ne perd-elle pas de sa saveur?

La vie recluse hante le cinéma hollywoodien et celui de Shyamalan. Avant Wayward Pines, le producteur était déjà obsédé par la question de l’isolement (Le Village et La Jeune Fille de l’eau). L’interrogation se diffuse au-delà d’Hollywood Bvd: Mustang, candidat français pour le Meilleur film étranger aux Oscars, raconte le quotidien de cinq sœurs vivant cloîtrées dans leur maison au cœur d’un village turc. Coupées du monde pour ne pas en subir les dangers (globalement, la joie, les garçons), elles arrivent néanmoins à recréer un semblant de vie agréable, ultra-étouffante mais avec ses instants de grâce. Même ambiguïté dans The Wolfpack, docu indé américain qui sortira en janvier 2016 (en direct-to-DVD) sur six frères enfermés depuis leur naissance dans leur appart du Lower East Side. Claquemurés par un père illuminé, persuadé que c’est l’extérieur qui est une «prison». Cette attitude ultra-protectionniste et autocentrée, qui rappelle la forteresse de l’espace Schengen, a façonné la nouvelle version d’une figure cinématographique mythique: l’enfant sauvage. Évoquée dans le titre (Wolfpack=la meute de loups), cette tentation du retour à l’état de nature est aussi celle à laquelle fait face l’héroïne du Mur invisible, un petit film allemand assez stupéfiant sorti en 2013. Une femme se retrouve isolée dans les montagnes autrichiennes, séparée du reste du monde par un mur de verre. Une fois de plus, le mur est d’abord présenté comme un film protecteur. Mais la viande sous vide ne perd-elle pas de sa saveur, mon cher Norbert?

3.Parce qu’on ne sait jamais si on est du bon côté

À force de vouloir se protéger d’un «danger extérieur», on finit par vivre en vase clos. Donc par se reproduire, se ressembler et ne pas concevoir grand-chose de valable. Car rappelez-vous, l’entre-soi n’a jamais donné que du bon (coucou les Borgia). Et si la vie sous cloche était la meilleure définition de l’enfer? Dans la série Under the Dome, une petite ville du Maine se trouve coupée du monde par, ben oui, un dôme. Une demi-sphère transparente qui transforme Chester’s Mill en expérience sociologique in vitro (matée par des aliens). Et l’expérience n’est que rarement concluante.

Partout où les murs s’érigent, les citoyens coincés à l’intérieur de l’enceinte finissent par faire l’expérimentation de ce qui ressemble à une dictature. La Garde de Nuit de GoT, qui protège le mur, est soumise à un règlement intérieur délirant et à une obligation d’obéissance aveugle. Dans Wayward Pines, le «créateur» du lieu maintient la population dans l’ignorance de ce qui se trouve de l’autre côté et fait exécuter ceux qui remettent en question les sept règles du village («Soyez heureux», «Répondez toujours au téléphone quand il sonne», «N’essayez pas de partir»…). Et dans Le Mur invisible, l’héroïne devient son propre sujet d’expérience. Entourée de quelques animaux, elle recense dans un journal le quotidien de son utopie contrainte, qu’elle finira, tel Rick Grimes, le shérif de The Walking Dead, par défendre le fusil à la main. Un truc que Machiavel, qui n’était pas trop mauvais pour obtenir ce qu’il voulait, aurait trouvé peu efficace, car, comme le rappelle Mèmeteau, le philosophe conseillait «d’instaurer la paix avec les autres en ouvrant les portes de sa ville plutôt qu’en les fermant. Car montrer qu’on a confiance et qu’on ne craint rien est la plus grande preuve de sa force».

4.Parce qu’un mur c’est fait pour être franchi

Le mur bouche la vue, donc il incarne le mystère et le mystère excite tout le monde, même les curés. Il finit par constituer tout un territoire interdit et captivant, près duquel il ne vaut mieux pas laisser traîner son fils. Comme la «bande de la mort» pendant la guerre froide, cette zone critique située au plus près du Mur de Berlin.

Dans le dernier Steven Spielberg, Le Pont des espions (sorti en salle le 2 décembre), Tom Hanks incarne un simple avocat précipité à Berlin-Est pour négocier la libération d’un espion américain. Sur place, sa peur se concentre sur cet espace précis, qu’il a en horreur sans pouvoir en détourner le regard. Quand on évoque le Roi d’au-delà-du-mur dans Game of Thrones ou bien les inquiétants Ceux-dont-on-ne-parle-pas dans Le Village, l’ignorance entretient peur et fascination. Et aveuglement, parfois. Richard Mèmeteau rappelle que, dans The Walking Dead, «Morgan Jones apprend sur le tard que la porte de la cellule où il était emprisonné était ouverte depuis le début, et qu’il pouvait à tout moment fuir ou tuer son geôlier». Mais l’histoire (notre adolescence aussi) a prouvé que ne pas savoir pousse à vouloir découvrir ce qu’il y a de l’autre côté, malgré les avertissements (troupeaux de cerfs, nuage toxique, grippe aviaire). C’est le cas dans les deux premiers volets du Labyrinthe, où les héros s’échappent coup sur coup du labyrinthe, puis du bunker de protection où ils ont été recueillis. À chaque fois, ils enfreignent les règles édictées par l’organisation WCKD, qui mène sur eux une expérience scientifique.

Franchir le mur, c’est aussi transgresser l’histoire officielle, celle qu’on vous a racontée pour vous faire passer vos envies de sorties. #BerlinEst1989. C’est le cas de l’héroïne d’Unbreakable Kimmy Schmidt, enfermée dans un bunker pendant quinze ans par un pasteur qui lui a bourré le mou avec des histoires d’apocalypse. Une fois délivrée, elle se rend compte que dehors, ben en fait, c’est juste l’Indiana. Même si les héros ne savent pas ce qu’ils vont gagner ou perdre à franchir la barrière, la tentation est si forte qu’ils n’ont d’autre choix que d’y succomber. Même de façon symbolique. Dans Norte, petit film philippin de 4h10 (sortie le 4 novembre), l’esprit du héros s’échappe chaque nuit de sa prison et rend visite à sa famille. Les images sont filmées par un drone. Soit la même technologie que celle choisie par la Suisse ou le Brésil qui, certes, n’érigent pas de murs mais ont trouvé cette solution pour surveiller leurs frontières.

 

Hendy Bicaise
Hendy Bicaise (10 articles)
journaliste
Stylist
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Mode, culture, beauté, société.
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