Culture

Le mauvais goût des autres

Vincent Cocquebert et Stylist, mis à jour le 02.01.2016 à 14 h 10

Pourquoi, à force de cumuler des histoires d’amour ratées, vous pensez de plus en plus sérieusement à vous maquer avec vous-même.

Avoir la banane... ou pas | Kyknoord via Flickr CC License by

Avoir la banane... ou pas | Kyknoord via Flickr CC License by

Cet automne, Stromae a trouvé le temps de se marier. Par chance, l’heureux élu se révèle être son premier fan, et sans doute le plus dévoué. Dans une vidéo tournée pour le Time, le chanteur, grimé en femme, se retrouve face à un pasteur barbu pour célébrer l’union de «Stromae et... de la charmante Stromae» avant de s’étreindre tendrement et de lancer à la caméra: «Je me marie avec moi-même car je m’aime trop.» Une illustration par l’absurde de l’autisme amoureux qui semble être en train de nous gagner. 

Ça vous paraît fou de vouloir se choper soi-même? Avec la divulgation des adresses des utilisateurs du site de dating adultérin Ashley Madison, le groupe de hackers à l’origine de cette attaque, The Impact Team, a montré, sans le vouloir, que l’autre n’était plus vraiment nécessaire pour mettre en marche sa machine à fantasmes. Sur ce site, la majorité des hommes chattaient non pas avec des utilisatrices pleines de contradictions (des humaines, quoi), mais avec des algorithmes. Des «bots» programmés par les salariés d’Ashley Madison pour répondre exactement ce qui était attendu par les hommes (dont des relances excessivement stéréotypées type «salut toi, hmmm… tu es si sexy, je brûle de désir»). Sans pourtant réussir à défriser les 11 millions d’internautes concernés, manifestement ravis de ces échanges sensuels en circuit fermé. Aimer sans s’embarrasser d’une autre personne que soi serait-il l’idéal sentimental moderne? On a essayé de comprendre les raisons de ces nouvelles amours à sens unique.

1.Parce que l’autre c’est l’enfer

Une prostituée et un homme d’affaires (Pretty Woman), un fils de bonne famille avec une Cosette mal en point (Love Story) ou même un glandeur sous THC avec une animatrice télé control-freak (En cloque, mode d’emploi)… Longtemps, les comédies romantiques nous ont fait rêver à coups de liaisons improbables –c’était simple, l’amour balayait tout sur son passage, gaps sociaux compris. Ce fantasme de fusion des opposés (qui a bousillé toute notre vie d’adulte, mais c’est un autre sujet) est quasiment abandonné aujourd’hui par les scénaristes, qui font désormais se rencontrer des personnages aux allures de photocopies. Dans la série romantico-trash de la chaîne FX, You’re The Worst, ce sont deux inadaptés sociaux toxicos et misanthropes qui finissent par tomber dans les bras l’un de l’autre. Idem pour la récente comédie de Leslye Headland, Jamais entre amis –présentée comme le nouveau Harry rencontre Sally– qui, elle, s’amuse à mettre en scène deux sex-addicts qui vont tenter d’apaiser mutuellement leurs incontrôlables pulsions libidinales.

«Aujourd’hui, l’amour est de plus en plus envisagé non comme une rencontre avec l’altérité mais comme une rencontre avec sa propre personne, un moyen de se trouver soi-même», analyse le sociologue Daniel Welzer-Lang. Le Velvet Underground chantait, il y a presque cinquante ans, «I’ll Be Your Mirror». Depuis, Justin Timberlake n’en revient pas d’avoir enfin trouvé le sien dans la chanson «Mirrors» et la photographe Penelope Koliopoulou explore la version domestique de ce fantasme dans sa série Self Portrait. Avec ses saynètes du quotidien où elle tient elle-même le rôle des deux membres du couple, l’un étant l’exacte réplique de l’autre, l’artiste britannique transforme l’expression «ma moitié» en freakerie digne d’un épisode d’American Horror Story.

2.Parce qu’on déteste faire des choix

Jean-Paul Sartre l’avait dit mieux que nous: «Le malheur, c’est que nous sommes libres.» Un constat applicable au domaine amoureux où règne, d’après le psychologue Barry Schwartz, la théorie du «Paradox of choice»: plus on a de choix, moins on aime en faire. Face à ce trop grand nombre de possibles, on s’est donc mis à sous-traiter la sélection de nos partenaires à des algorithmes à la rigueur comptable. Après les rencontres par affinités professionnelles, culturelles ou religieuses, est apparu le site de dating Findyourfacemate. Son logiciel de reconnaissance faciale mettait en relation les âmes esseulées qui partageaient le plus de traits physiques possibles (d’où la possibilité de tomber malencontreusement sur ses frères, sœurs ou cousins). «La différence, l’inconnu, le hasard, indissociables jusque-là de la rencontre, sont en train de se réduire, au profit d’une compatibilité optimisée et robotisée entre les êtres, analyse le philosophe Eric Sadin, auteur de Softlove (éd. Galaade). Ce qui engendre le fantasme d’une rencontre parfaite, sans heurts, sans différences, fondée sur une correspondance totale.»

Aujourd’hui, l’amour est de plus en plus envisagé non comme une rencontre avec l’altérité mais comme une rencontre avec sa propre personne, un moyen de se trouver soi-même

Daniel Welzer-Lang, sociologue

Le site Eight to the eighth (Huit puissance huit) promet depuis peu de nous dénicher ce Graal amoureux: «Cette personne vous comprendra mieux que quiconque car il/elle est une autre version de vous, comme un jumeau dont vous auriez été séparé à la naissance.» Pour trouver cette âme sœur validée par les probabilités, ce site de rencontres demande à ces utilisateurs de choisir une des huit réponses possibles aux huit questions psys posées (comportement habituel dans une soirée, réaction si l’on gagnait un million de dollars, etc.), censées dessiner les contours de notre moi profond. Notez que la perle rare peut mettre quelque temps à se manifester puisque Eight to the eighth s’engage à ne vous présenter qu’un seul et unique partenaire (patience).

3.Parce qu’on veut sécuriser nos romances

Dans son essai Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz décrit à quel point l’époque actuelle est sentimentalement paradoxale. Avec, d’un côté, des individus (nous), sommés de réussir à tout prix leur vie émotionnelle (et donc de faire coïncider leurs sentiments –être amoureux– et leurs objectifs –l’être de personnes qui nous aiment en retour afin de ne pas trop ramasser). De l’autre, un marché du sentiment plus sauvage qu’un tournoi de free-fight. «L’amour est devenu un domaine où il n’y a plus aucune règle, analyse la sociologue israélienne. Il est certes possible de les exiger, mais on voit très bien que l’on peut vite se retrouver à les réclamer tout seul.» Et, on vous le rappelle, même si vous êtes un être formidable, personne ne fera d’exaucer tous vos caprices son grand projet de vie. 

Face à cette impasse, les «soulmate in box» (en VF, «âme sœur en boîte») ont trouvé la solution. Ces amoureux autistes en plein essor, théorisés par l’éditorialiste Daniel Jones de la rubrique Modern Love du New York Times, ont décidé de ne jamais se rencontrer, afin d’éviter les déceptions d’une liaison IRL. Une négation du réel qui avait d’ailleurs rendu Joaquin Phoenix fou d’amour pour une intelligence artificielle (avec la voix de Scarlett Johansson, certes) dans le dernier film de Spike Jonze, Her. Et que vous pouvez désormais tester depuis votre smartphone, grâce à l’application Invisible Boyfriend, qui, pour 22 euros par mois, vous simule tous les avantages d’une love-affair (SMS enflammés, messages vocaux olé olé, etc.) sans les inconvénients (opinions politiques divergentes, rythmes de vie inconciliables, visages sans filtre au petit matin).

4.Parce qu’au fond notre plus belle histoire d’amour c’est nous

Drake riant aux éclats en charmante compagnie (la sienne): c’est l’un des montages photo publié sur DrakeTwins. Ce compte Instagram met en scène les aventures imaginaires du rappeur canadien, perpétuellement accompagné de lui-même (à la mer, à un match de basket, etc.). «Qu’y a-t-il de plus sexy que de sortir avec soi-même?» se demande d’ailleurs le Tumblr Boyfriend Twin, lancé en 2014 par un blogueur anonyme, qui compile toutes les photos d’amants cultivant une ressemblance physique aux frontières du malaise. Son but: ouvrir un débat sur «le narcissisme, l’exhibitionnisme et la sexualité». En même temps, quoi de plus logique que l’époque qui a érigé la mise en scène de soi  en lifestyle soit aussi celle des romances selfie?  Des amours dirigées non plus vers l’extérieur (l’être aimé) mais vers l’intérieur (soi-même).

Et pour fêter comme il se doit cette grande union avec son ego pas du tout alter, l’entreprise américaine Self Marriage Ceremonies organise depuis 2013, et pour 200 dollars, des cérémonies pour unir ses clients avec leur propre personne. «L’ironie, c’est que ce moi intérieur que l’on tente de se réapproprier est déjà un autre qui nous échappe, vu que notre société est celle des identités multiples», analyse le sociologue Vincenzo Susca, auteur de l’ouvrage Les Affinités connectives (éditions du Cerf). Une quête amoureuse perdue d’avance (bon, ça ne nous change pas tellement des relations à deux), avec, en plus, le risque de développer un syndrome baptisé par René Girard «rivalité mimétique». Chez Girard, il s’agit de cette crise qui touche deux personnes désirant le même objet, avec, à la clé, «tous les excès de la jalousie, de l’envie et de la haine». Mais qui pourrait s’appliquer à ce nouveau nous qui se désire lui-même. Et, là, possible que le divorce ne se passe pas si bien que ça.

 

Vincent Cocquebert
Vincent Cocquebert (4 articles)
Journaliste
Stylist
Stylist (173 articles)
Mode, culture, beauté, société.
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