Le soir où nous sommes retournés au concert

Photos: Kiwi Records, Ondine Benetier, Anna Blume et Cédric Rouquette.

Photos: Kiwi Records, Ondine Benetier, Anna Blume et Cédric Rouquette.

Récit à plusieurs voix des dix jours de concerts qui ont suivi, à Paris et ailleurs en France, le choc du 13 novembre.

Sur la scène, Tim Darcy semble soudain hésiter un peu. Quelques minutes plus tôt, le grand échalas de Ought, groupe montréalais signé sur Constellation Records, scandait d’un air décidé les paroles du single «Beautiful Blue Sky» –«I feel alright, I feel alright, I feel alright, I feel alright [...] I’m no longer afraid to die»–, dont on sentait que la salle avait profondément envie de les partager. Il s’arrête un instant pour rendre timidement hommage aux 130 victimes des attaques terroristes à Paris, aux morts et aux survivants du Bataclan (il prononce «Ba-teu-cleune») et à ceux venus voir jouer son groupe ce soir-là. Plus tard, en rappel, Ought jouera le morceau qui donne son titre à son premier album, «Today More Than Any Other Day»: «Today, more than any other day, I am the center of everything and it’s playing just for me / And everything is gonna be okay, together, today, together, today, together, okay, together».

Cela se passait jeudi 25 novembre au soir dans le XXe arrondissement de Paris, à la Maroquinerie, salle dont le responsable de la communication, Thomas Duperron, est mort au concert des Eagles of Death Metal. C’était mon «concert d’après», le premier depuis le 13. Certainement pas un acte de résistance, tout au plus de résilience. La même qu’ont voulu manifester très vite tous ceux, habituels (ceux que le blogueur et écrivain Philippe Dumez appelle joliment les «écumeurs»), occasionnels, professionnels, qui ont repris le chemin des salles de concert, espérant que tout redeviendrait comme d’habitude tout en sachant que rien ne serait plus comme avant.

Chacun s’est créé, ce soir du retour, un souvenir particulier, singulier: l’emploi de la première personne s’imposait donc. Voici le récit à plusieurs voix –journalistes, blogueurs, musiciens, responsables de salles, mélomanes, un peu de tout ça...– des dix jours de concerts qui ont suivi, à Paris et ailleurs en France, le choc du 13 novembre.

Ought à la Maroquinerie, le 25 novembre. Photo: Anna Blume.

Paris, 17 novembre, Le Trabendo: «Cette étrange impression d’avoir assisté à un concert finalement normal»

Matthieu Meyer, responsable de la programmation: on a rouvert le mardi, seulement quatre jours après. À l’heure d’ouvrir les portes, d’accueillir le public, je suis dans un état vraiment étrange. À la fatigue et au stress s’ajoutent les émotions, la peur, un peu, et la tristesse, toujours.

Je pense aux copains et collègues blessés ou disparus quelques jours plus tôt, et en même temps je m’inquiète. Il faut s’assurer que tout soit prêt, que les équipes de la salle soient en mesure de rassurer le public qui se pose des questions, qui flippe peut-être. Mais il faut aussi rassurer les équipes de la salle, qui se posent des questions, qui flippent peut-être. Au final j’ai l’impression qu’on est tous un peu dans ce mélange de fatigue, de stress et d’émotions fortes, mais on est tous là, prêts à le faire.

Quatre heures plus tard, après quatre groupes de stoner, 500 personnes, un peu plus de bières, un «Daech suce ma bite» hurlé dans le public, j’ai cette étrange impression d’avoir assisté à un concert finalement normal, et au stress succède la fierté d’avoir réussi à le faire et de voir les gens repartir souriants, en remerciant les équipes du Trab’ et les artistes d’avoir maintenu le concert.

 

Paris, 17 novembre, Le Divan du monde: «Ce concert-là semblait optionnel. Il ne l’était plus du tout»

Sophian Fanen, Les Jours: à vrai dire, quelques jours avant, je n’étais pas sûr d’aller voir ce concert de Arlt dans une petite salle patinée du quartier Pigalle. Leur dernier album est à nouveau remarquable, mais je les ai vus tant de fois que ce concert-là semblait optionnel.

Il ne l’était plus du tout.

Il fallait y aller, non pas dans un quelconque geste de défi à des cons qui ne méritent même pas ça, mais pour exorciser le choc et revoir le visage de ceux qui composent la faune des concerts parisiens –ceux qui auraient pu eux aussi disparaître au Bataclan. Un mélange de fans d’un soir, d’écumeurs boulimiques, de pros consciencieux, de zonards heureux. Beaucoup étaient bien là, et c’est tout ce que je voulais savoir.

Au fil des chansons, les paroles nébuleuses de Arlt, parfaites éponges dans lesquelles chacun peut placer ses joies autant que ses peines au besoin, résonnaient terriblement avec les sensations des jours passés. Cela m’avait déjà sauté au visage la veille, en fabriquant pour la newsletter du site les Jours une playlist endeuillée, dans laquelle je voulais au moins tenter de mettre en sons et la peine et le besoin de célébrer la musique pour son intense pouvoir de consolation.

J’avais tout de suite pensé à «La Fin du bal», incroyable chanson du Russe Vladimir Vissotski interprétée tant bien que mal en français: «J’voudrais savoir pourquoi, pourquoi / Elle vient trop tôt la fin du bal / C’est les oiseaux, jamais les balles / Qu’on arrête en plein vol.» C’est cette histoire d’oiseaux qui m’a amené à une autre chanson de Arlt, nommée «Après quoi nous avons ri»: «D’un coup, tous les oiseaux / Sont tombés d’un coup / D’un seul / Nous en avons pris peur / Qui n’en aurait pas pris peur? Allons.»

Ce n’est pas le seul texte du concert qui a remué l’air pesant de Paris ce soir-là, et franchement, on aurait trouvé un écho de nos douleurs jusque dans les bourrées auvergnates moulinées à la boîte à rythmes par Sourdure en première partie. Arlt était juste là au moment où l’on en avait besoin, tanguant tant bien que mal à travers ses chansons, se touchant un peu plus les mains que d’habitude, buvant un peu plus que d’habitude, remerciant un peu plus que d’habitude.

Juste un peu plus, parce qu’ensemble nous étions venus revivre un concert normal, un mardi soir anormal.

 

Paris, 17 novembre, les Folies Bergères: «Music is back motherfuckers»

Benjamin Fogel, Playlist Society: quelques minutes avant d’enfiler son fameux peignoir, celui qui à lui seul constitue toute sa tenue de scène, Chilly Gonzales s’est présenté à nous «en civil» pour partager ses doutes et expliquer, comme probablement bien d’autres musiciens après les événements, combien il avait longuement hésité à annuler ce concert. Il n’avait pas besoin d’en dire plus: on savait qu’il était taraudé par la peur, tout en se posant lui aussi la question du sens de la musique dans le cadre d’une telle tragédie. Lorsqu’il a dit qu’il ferait tout pour offrir son meilleur concert, personne n’a douté ou pris ses mots pour un artifice scénique.

Le pianiste, accompagné des quatre violonistes du Kaizer Quartet, a tenu parole. Tout y était à la fois intense et léger. Nous avons dansé et ri comme si de rien était, et seul ce «Music is back motherfuckers» scandé à la fin en boucle par Gonzales nous a rappelé que pendant un moment la musique avait perdu toute sa consistance. Compte-tenu de mes acouphènes et de mon impossibilité à assister à des prestations en électrique, ce concert d’après avait surement une portée moins symbolique pour moi que pour beaucoup d’autres. Mais je peux dire une chose: j’étais là avec mon frère et mon père, et deux heures durant, on a pu observer la tristesse et l’angoisse se carapater là où l’on ne fait même plus attention à elles.

 

Paris, 18 novembre, La Philharmonie: «Charlie-Hebdo titre "Ils ont les armes mais on a le champagne", mais tous les bars sont fermés pendant l’entracte»

Philippe Dumez, blogueur et écrivain: ma voisine à la Philharmonie n’arrête pas de se plaindre: il fait trop chaud pour écouter Monteverdi ce soir, la salle est trop grande, le son ne monte pas... Sa sécurité ne semble pas par contre lui poser problème, signe que tout va bien.

Charlie-Hebdo titre «Ils ont les armes. On les emmerde, on a le champagne», mais tous les bars sont fermés pendant l’entracte. J’erre d’un étage à l’autre, mais la Philharmonie est un endroit où on prend plaisir à essayer de se perdre. Un homme âgé avec une queue de cheval me tient la porte: je me rends compte qu’il est habillé avec une culotte de golf et une chemise à jabot. Il a sans doute voulu respecter le code vestimentaire du siècle de Monteverdi.

 

Paris, 18 novembre, Casino de Paris: «Je savais que si je n’y retournais pas tout de suite, je mettrais des semaines à refoutre les pieds dans une salle»

Ondine Benetier, La Blogothèque: je suis allée voir Hot Chip avec des amis. Ne vous méprenez pas, ce n’était pas un acte militant ou courageux. Je savais simplement que si je n’y retournais pas tout de suite, je mettrais des semaines à refoutre les pieds dans une salle de concert. Même si je rigolais avec mes potes devant en disant que j’avais bien fait de me faire tatouer le plan de la salle sur le dos, même si je plaisantais avec la fille qui m’a fouillée à l’entrée comme à l’aéroport, j’avais la trouille. Et même si je connais cette salle par cœur, j’ai quand même pris la peine de regarder où étaient les sorties de secours et je me suis mise le plus loin possible de l’entrée, près d’une porte, à côté d’un vigile baraqué.

À la fin, j’ai fondu en larmes, comme si tout mon corps avait lâché d’un coup. Le vigile derrière moi m’a dit «Tu es aussi fan d’eux que ça?», avec un regard qui en disait long sur le fait qu’il essayait de détourner mon attention pour que j’arrête de pleurer compulsivement. J’ai dit: «Des gens que je connaissais sont morts au Bataclan.» Il m’a dit: «J’aurais du y être.» On s’est pris dans les bras et serrés très fort. Je ne sais même pas comment mes jambes m’ont porté jusque chez moi.


Photo: Ondine Benetier.

Paris, 18 novembre, Le Point Ephémère: «Je me suis dit que Paris était toujours là»

Alexandre Hervaud (Libération): les mecs de Protomartyr ne nous ont pas sorti de discours en français dans le texte ni d’éclairage bleu-blanc-rouge. Ils ont joué leurs (cool) morceaux et ont juste dit qu’ils étaient contents d’être là, et contents qu’on soit venus. Dans la salle, à part quelques vannes sur les issues de secours, je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir passé un concert différent de tous les autres vécus là-bas ou ailleurs avant le 13 novembre. La sécu était là, sans en faire trop.

Le seul truc notable, c’était cette fille au haut rose qui est monté trois fois sur scène pour slamer de manière hasardeuse et qui a tenu, lors de son dernier passage, à embrasser chaque musicien en leur disant merci. Elle avait les yeux en larmes, elle était terriblement émue d’être là, c’était visible. Mais quand j’ai senti que la salle avait, comme moi, vraiment envie de la voir dégager de la putain de scène parce que faut pas déconner, émue ou pas, elle était quand même bien relou en fait, je me suis dit que Paris était toujours là.

 

Paris, 18 novembre, La Maroquinerie: «La première fois qu’un concert viendrait briser le silence qui s’était fait en moi»

Paul Boumendil (chanteur, The Dead Mantra): je n’oublierai pas. Je n’oublierai pas le silence si anormal de cette nuit, seulement brisé parfois par quelques sirènes. Et puis le silence en nous, comme le bec cloué par l’horreur. Je ne sais plus vraiment à quel moment j’ai pensé à l’après, à la première fois qu’un concert viendrait briser le silence qui s’était fait en moi cette nuit-là.

Des mois que nous attendions Chelsea Wolfe à Paris, et puis elle était là. Face à un public endeuillé, encore tendu au point de tourner la tête à chaque bruit inhabituel, dans une Maroquinerie elle aussi endeuillée par la perte d’un membre de son équipe.

Alors Chelsea a joué, malgré une voix fragile dont on craignait la semaine passée qu’elle ne la pousse à annuler la fin de sa tournée. Chelsea Wolfe a pensé nos plaies, distribué des fleurs au public, chanté des mots dont les circonstances avaient changé le sens. Certains ont versé une larme, heureux (et un peu apeurés) d’être là pour communier, célébrer la vie qui devait continuer. Depuis les concerts ont repris, la vie aussi, mais je n’oublierai jamais les applaudissements du public ce soir là à la Maroquinerie. Merci pour les fleurs Chelsea, merci la vie pour tout le reste.

 

Lyon, 21 novembre, L’Épicerie moderne: «La prestation ne restera pas dans les mémoires. Le concert, oui»

Olivier Combes, blogueur et créateur du label Without My Hat Records: il y a bien sûr eu la fouille sérieuse à l’entrée; les cinq policiers armés presque jusqu’aux dents à l’intérieur de la salle et qui scrutent tous les visages; les discussions qui tournent autour des événements. Mais le plus marquant, dans ce concert post-Bataclan, c’est de se retrouver dans le noir avec quelques seules lumières pour éclairer la scène. Un moment stressant, presque douloureux.

Dans la salle, la partie gauche est transformée en «no-go zone», tant la très grande majorité du public (inconsciemment peut-être) a préféré s’entasser au centre et surtout à droite, au plus loin de l’entrée. On a beau ne pas vouloir y penser, on y pense, on se surprend à regarder derrière soi.

Et puis, les premières chansons s’enchaînent, Kurt Vile joue «Wakin’ on a Pretty Daze», symbiose –plus que jamais ce soir-là– du «Sweet Jane» du Velvet et de «Range Life» de Pavement. La chape de plomb s’éloigne. Les habitudes reprennent. Le cap est passé. La prestation ne restera pas dans les mémoires. Le concert oui.

 

Paris, 21 novembre, L’Espace B: «La bonne nouvelle, c’est qu’on ne peut pas tuer la musique. On se console comme on peut»

Antoine Bourguilleau, traducteur et musicien: pour mon retour au concert, c’est moi qui suis monté sur scène, en première partie des Wolfhounds, au sein d’un groupe franco-américain, Panama. J’arrive dès 16 heures, le bar est presque désert et la rue Barbanègre grise sous les averses glacées. La préparation d’un concert permet de ne pas avoir à se poser trop de questions. On s’accorde, on installe le matériel, on fait la balance. Dois-je le dire? À plusieurs reprises, oui, j’y ai pensé, oui j’ai eu peur. J’ai eu d’autant plus peur quand ma compagne et mes enfants sont entrés dans la salle. Et si je les avais entraînés dans un piège mortel? Moi, c’est ma responsabilité. Mais ceux que j’aime?

Et puis la musique a fait son effet. Phil Parfit (ex-Perfect Disaster) nous a caressés, j’ai joué, je me suis laissé porter, j’ai fait ce que j’avais à faire. Pas parce qu’il le faut bien, mais parce que je l’ai toujours fait comme ça et que je suis vivant.

Et après ça, j’allais dire que les Wolfhounds nous ont tués. Mais il y a des expressions toutes faites qu’il va falloir ranger, au moins pour quelques temps. On s’est tout simplement régalés. La bonne nouvelle, c’est qu’on ne peut pas tuer la musique. On se console comme on peut. Et on avait tous besoin de se consoler.

 

 

Nantes, 21 novembre, Le Lieu Unique: «C’est quand même vachement bien de sortir le soir»

Cédric Rouquette, chroniqueur musical pour Slate: personne n’en fait des tonnes, personne n’en a envie. Mais tout le monde se comprend. Parmi les trois artistes au programme, seul Silvain Vanot glisse un mot: «Merci d’être là. On ne va pas épiloguer, mais c’est quand même vachement bien de sortir le soir.» Pas d’applaudissements démago: la connexion entre les artistes et le public est trop installée pour qu’il faille la surjouer.

Les autres messages sont subliminaux. Orso Jesenska termine son set par un poème chanté où un père écrit à sa fille à l’aube de sa vie: «Bien sûr, il y a des jours où tu préféreras ne pas être née. Mais ça vaut le coup.»

Arlt remonte sur scène pour la troisième fois en cinq jours. Le duo a déjà les outils pour jouir du moment. Yeux clos, chorégraphies spontanées, humour. C’est un concert comme on en a vu deux cents, bon comme au premier jour. On ne pense à rien sinon au bonheur d’être au monde. On reprend de la bière. On trouve que 2h30 pour finir le DJ set, c’est tôt. On reviendra.


Photo: Cédric Rouquette

Paris, 21 novembre, galerie ArtStudio K: «Une des plus tristes et des plus fraternelles soirées de ma vie»

Benjamin Sire, musicien: mon album November devait sortir en novembre et le distributeur avait retenu la date du vendredi 13. Au dernier moment, j’ai refusé, par une sorte d’étrange superstition, et la sortie a été décalée au 20. Nous avons mis deux jours avant de décider de maintenir le concert de sortie et je ne savais pas comment je pouvais parler de ça.

J’ai ajouté deux choses au programme, sans rapport avec mon travail, le «Hallelujah» de Leonard Cohen, repris par Jeff Buckley, et la Chaconne de Bach, jouée par le violoniste seul, après un petit speech improvisé que je n’arrivais pas à arrêter. À la fin du concert, j’ai décidé de rejouer «Hallelujah»: au bout d’un moment, j’ai demandé au pianiste de dépouiller tout et de ne garder que les notes de l’harmonie et tout le public s’est mis à chanter, spontanément, dans une rumeur de basse et ce ne fut plus que de l’émotion pure.

Rien à voir avec un concert: il n’y avait pas un chanteur et un public, juste un public qui laissait chanter sa douleur et son espoir. Une des plus tristes et des plus fraternelles soirées de ma vie. Après le concert, j’ai été frappé par la manière dont les gens, qui ne se connaissaient pas, se sont parlés, ont lié connaissance, comme s’ils avaient besoin de se réchauffer les uns les autres.


Photo: Jay Sroussi

Tourcoing, 21 novembre, Le Grand Mix: «L’ivresse et l’euphorie d’un concert forcément fédérateur»

Maxime Delcourt, journaliste indépendant: ce que je retiens de mon retour en concert, à l’occasion d’un concert d’Odezenne au Grand Mix de Tourcoing –là même où Eagles of Death Metal devait jouer le 14 novembre? Une salle pleine à craquer, une fête collective et un public relativement jeune, incroyablement mixte. Je n’y ai relevé aucune référence aux tragiques événements du 13 novembre, si ce n’est l’écusson à l’effigie du drapeau tricolore sur le bras gauche du parolier Alix, mais ce n’était pas nécessaire, tant la foule semblait unie dans l’instant, prête à danser avec frénésie et à combattre une douleur nationale dans l’ivresse et l’euphorie d’un concert forcément fédérateur.

 

Paris, 21 novembre, La Féline: «Être avec la musique, être la musique, c’est un des plus admirables états»

Julien Ledru, batteur des Ready-Mades: il y eut, les jours suivants, ces disques qui revenaient inlassablement sur la platine: Low et Joanna Newsom, comme une empreinte, une célébration des deux derniers concerts auxquels j’avais assisté, avant. Après, deux concert auxquels je voulus assister furent annulés.

Mes retrouvailles avec la scène se firent sur scène, derrière mes fûts, avec mes acolytes, mes compagnons d’armes, nos instruments comme seules cuirasses. Notre chanteuse rendit hommage aux morts, aux blessés, aux vivants, aux copains. Et je frappai mes peaux, un exorcisme rythmique.

Je sais que sur scène et surtout en tant que spectateur, plus rien ne sera exactement comme avant. Malgré cela, être avec la musique, être la musique, cette contingence de timbres et de tonalités, c’est un des plus admirables états. Et j’attends avec la plus fervente impatience teintée d’un trouble manifeste de vivre au sein du public mon prochain concert.

 

Montpellier, 24 novembre, le Rockstore: «Ce moment de suspension, de pur bonheur que peut représenter un concert»

Alexandre Dézé, universitaire et musicien: les attentats de Paris nous ont tous assommés. Tous les membres de mon groupe, My Favorite Horses, avaient des amis proches habitant les arrondissements visés et nous avons tous fréquenté le Bataclan ou les cafés qui ont été ensanglantés. Personne n’avait très envie, au moins dans un premier temps, de jouer et encore moins de remettre les pieds sur scène. Les premières répétitions ont été compliquées. On était complètement ankylosés. Et puis c’est revenu, peu à peu. Et on s’est rendu compte que la meilleure manière d’endosser la lourdeur des événements, c’était encore de continuer à jouer.

La salle n’était pas pleine: j’imagine qu’une foule de gens ont peur de sortir, a fortiori pour assister à des concerts. En même temps, rien ne m’a semblé différencier ce concert des précédents. On a juste davantage remercié le public qui était là, parce qu’on sait pertinemment que celles et ceux qui sont venus l’ont forcément fait en connaissance de cause. On s’est tellement abandonnés pendant le live que la probabilité qu’il se passe quelque chose de grave ne m’a pas effleuré l’esprit un seul instant.

C’est en sortant de scène que je m’en suis rendu compte, alors que j’y avais bien sûr pensé avant… Alors je me suis dit que Eagles of Death Metal, et tout le beau public réuni le 13 novembre, devait être également dans le même état d’esprit: dans l’improbabilité totale que, dans ce moment de suspension, de pur bonheur que peut représenter un concert, un tel déferlement de violence, crasse, inouïe, puisse simplement survenir. C’est ce qui rend sans doute cet événement malgré tout indépassable, parce qu’il est tout bonnement et a priori impensable.


Photo: Kiwi Records.

Rennes, 25 novembre, L’Antipode: «T’entends ça, Daech?»

Régis Delanoë, Bikini Magazine: un concert de JC Satan pour conjurer le traumatisme Eagles of Death Metal. C’est un hasard, mais il est cool. T’entends ça, Daech? Ça te révulse mais on s’en fout, on retourne aux concerts comme avant le carnage.

J’ai appris qu’une connaissance survivante du Bataclan était sortie du coma il y a quelques jours. C’est à elle que je pense en entrant à L’Antipode pour cette soirée rennaise avec les locaux de Baston en ouverture, Total Control en second, puis donc la tête d’affiche. Passé cet instant d’émotion contenue, tout se passe comme d’habitude, en fait: arriver à la bourre parce que apéro; se faire tamponner l’avant-bras à l’entrée; faire la queue pour des tickets de conso; refaire la queue pour avoir sa bière; kiffer Total Control; kiffer JC Satan; en débattre à l’infini avec tes potes pas forcément aussi convaincus que toi; secouer la tête au rythme de la musique; applaudir, puis rentrer chez soi; donner rendez-vous à ses amis pour un prochain concert. Vivement.

 

Paris, très bientôt: «J’avais envie de vibrer, de rire et de retrouver cet artiste que je "suis" depuis quinze ans»

Eric Nahon, chroniqueur musical pour Slate: le 15 novembre, ma femme me dit: «Tu te souviens qu’on va voir un artiste juif samedi?» Je la regarde et lui demande: «Que veux-tu que l’on fasse?» On se regarde: «On va?» «On y va»... Pas de militantisme de notre part, juste l’envie d’aller écouter du beau et du chaud. David Krakauer, le clarinettiste fou qui n’hésite pas à mélanger Klezemer, jazz et électro.

Évidemment, j’avais la trouille au ventre mais plus la semaine passait et plus j’en avais envie. Envie comme je n’en avais pas eu envie pendant des années (alors que je sors BEAUCOUP). J’avais envie de vibrer, de rire et de retrouver cet artiste que je «suis» depuis quinze ans, et le vendredi soir, j’étais remonté comme un coucou. Je suis sorti dans le XIe (mon quartier) avec des amis anglais de passage. C’est alors que j’ai appris par communiqué que le concert était annulé pour des raisons de sécurité insuffisantes: j’étais dégoûté et j’ai pas mal d’amis qui ont eu les mêmes déconvenues. À la place, je suis allé voir James Bond au Max Linder. C’était blindé.... Mon prochain concert? Serge Tessot-Gay à la Maroquinerie, le 2 décembre, et Dominique A au Châtelet, le 15...

Tous propos recueillis par Jean-Marie Pottier, à l’exception de ceux d’Ondine Benetier et Alexandre Hervaud, tirés respectivement de leur blog et de leur Facebook et reproduits avec leur aimable autorisation.

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