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«Made in France», la fiction qui avait précédé la réalité

Robin Verner, mis à jour le 24.11.2015 à 16 h 04

La sortie du film «Made in France» a été repoussée après les attentats, victime d'une intrigue rappelant trop l'horreur qu'ont vécu il y a peu les Parisiens et les habitants de Saint-Denis. Ahmed Dramé, un des acteurs, note lui-même les nombreuses similitudes entre ce film et les événements du 13 novembre.

Affiche du film «Made in France» de Nicolas Boukhrief.

Affiche du film «Made in France» de Nicolas Boukhrief.

On en a beaucoup entendu parler, on en a vu les affiches s’étaler sur les murs du métro parisien, le canon d’une kalachnikov dressé vers le ciel le long de la silhouette de la tour Eiffel. Le dernier film de Nicolas Boukhrief, Made in France, devait faire l’événement dans les cinémas français à compter du 18 novembre. Mais les événements, les vrais, ceux du 13 novembre puis des jours qui ont suivi, l’ont rattrapé et ont poussé le distributeur, Pretty Pictures, à annoncer le report de la sortie de cette fiction. 

Il faut dire que les thèmes abordés, qui raconte les préparatifs terroristes mi-dramatiques mi-grand-guignolesques d’un groupe islamiste infiltrée par un journaliste, se mettaient bien, trop bien, au diapason de l’actualité tragique de ces derniers jours. Projection d’attentats simultanés (en tout cas, c’est ce que l’on pense dans un premier temps), djihad low-cost et local, entremêlement du banditisme et de «la guerre sainte», armes de guerre à domicile, les principales composantes de l’intrigue de Made in France sont aussi celles des vrais attentats à Paris revendiqués par l’Etat islamique.  

Circonstances et annulation temporaire de la sortie du film obligent, peu de gens ont eu l’occasion de découvrir l’œuvre de Nicolas Boukhrief pour le moment. J’avais eu la chance d’assister à une projection privée organisée par le réseau social culturel SensCritique. Les quelques dizaines de personnes présentes ce soir-là ont eu l’impression, durant la séance puis lors des discussions, d’assister à l’autopsie d’une crise des consciences qui aurait abouti à la tuerie de la rédaction de Charlie Hebdo et du magasin Hyper Casher. Nous étions loin d’imaginer que ce que nous avions alors sous les yeux tenait davantage de l’illustration d’un désastre encore à venir.

La Menace fantôme

«Incroyable», lâche d’abord le comédien Ahmed Dramé au téléphone lorsqu’on évoque les résonances que Made in Face a trouvées dans les explosions du stade de France, le massacre du Bataclan, des terrasses du Petit Cambodge, du Carillon, de La Belle équipe balayées à la mitraillette et, en un sens, dans la fin de la triste équipe de Saint-Denis. 

Dans le film, Ahmed Dramé joue Sidi, un jeune plutôt doux entraîné dans un projet meurtrier et rapidement mal à l’aise à l’idée de devenir un assassin. Nicolas Boukhrief lui a proposé ce rôle en janvier 2014, autant dire il y a un siècle. Pas encore de Kouachi, de Coulibaly, et encore moins d’Abaaoud, Mostefai, Abdeslam, etc. la référence invoquée à ce moment-là, c’est Khaled Kelkal, l’homme qui ensanglanta la France à l’été 1995. 

Si le sujet est lourd et délicat à manipuler, le cinéaste cherche d’abord à alléger la pression que peut faire peser un tel personnage sur les épaules de son acteur: il s’agit avant tout, explique-t-il, de montrer l’égarement d’un esprit sans repère. «Nicolas Boukhrief m’a parlé du djihad avec distance. Il m’a dit que j’allais surtout jouer un jeune de 17 ans sous influence, qu’il fallait que je me mette dans la peau d’un jeune embrigadé, que je montre l’endoctrinement.»

Endoctrinés, ils le sont tous autour de Sam, journaliste musulman venu percer les secrets du radicalisme islamiste et du djihadisme et interprété par Malik Zidi. À des degrés divers cependant et sans que tous les personnages soient là où on les attend: «Sidi continue ses études et Christophe [joué par François Civil] est un fils de bonne famille, d’un milieu catholique, qui aurait toutes les raisons de ne pas faire le djihad», distingue Ahmed Dramé. 

L’imprévisibilité de ce nouveau terrorisme fait son chemin dans les têtes durant le tournage: 

«On a passé beaucoup de temps à tourner dans une maison, un appartement et, ce qui me faisait peur quand je nous regardais à ce moment-là, c’est que je me disais: “Ce sont quatre personnes qu’on n’imaginerait pas se lancer dans un attentat terroriste. C’est une menace invisible!” C’était ça la question sur le plateau.»

La foi sous le tapis

Le parallèle entre Made in France et ce novembre noir s’impose d’autant plus que la démarche des djihadistes imaginés par Nicolas Boukhrief et celle des assassins religieux du monde réel empruntent toutes les deux un même chemin de traverse, la Taqiya, ou «dissimulation» en arabe. La Taqiya est une pratique, controversée au sein de l’islam, qui consiste pour un musulman à cacher voire à nier sa foi en public pour échapper à la persécution ou tromper l’infidèle. Elle est régulièrement mise en avant par les terroristes islamistes pour justifier et mettre en place discrètement leurs attentats meurtriers.

Se dissimuler, c’est avant tout s’abstraire du monde, faire un pas en dehors du quotidien, refouler une partie de la réalité en même temps que sa foi sous le tapis. Cette négation du réel est largement illustrée par le film. Le chef de la cellule islamiste, qui a adopté le nom d’Hassan, introduit la notion de Taqiya dans le petit groupe et le personnage de Christophe joue tout du long de cette tactique, qui lui permet de soutirer à sa riche famille catholique quelques milliers d’euros, qu’il consacre à son djihad personnel. Tous deux perdent complétement le sens des réalités: 

«Dans le cas d’attentats comme ceux auxquels nous venons d’assister, Hassan est le genre de type qui aurait tué tout le monde. Christophe aussi. Il y a une scène où il défend le djihad en reprochant aux occidentaux de “tuer nos enfants en Palestine” et quelqu’un lui répond: “Nos enfants? Mais de quoi tu parles, t’es breton!”» 

Ce refuge dans l’absurde est parfois considéré comme une composante de la mentalité et du geste du terroriste. Mais Ahmed Dramé tient à apporter une précision: 

«Pour eux, c’est nous qui sommes fous. Le djihadiste s’exprime souvent comme ça: “Quand tu marches en France, on voit des couples s’embrasser, un tas de personnes en train de boire, une fille en mini-jupe, etc.”» 

Autant de signes d’une «dégénérescence» morale à laquelle il espère bien remédier en posant une bombe ou en vidant le chargeur de sa mitraillette.

On ne dira pas comment se termine l’équipée de la bande terroriste de Made in France. Malheureusement, personne ne risque de le savoir tant que la réalité continuera de se substituer au cinéma. Une certitude en revanche pour Ahmed Dramé: pour la prochaine sortie, l’affiche sera modifiée. On a déjà vu bien assez de kalachnikovs du côté de la tour Eiffel.

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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