Culture

Décembre 2015, ou le choc des titans du rap français

François Oulac, mis à jour le 01.12.2015 à 4 h 40

Le vendredi 4 décembre signe le retour simultané dans les bacs de quatre poids lourds du hip-hop français (Booba, Rohff, Nekfeu, Jul). Voici trois bonnes raisons de s'en réjouir.

Quatre artistes, quatre albums, 4 décembre: on se demanderait presque s'ils ne l'ont pas fait exprès. Alors que 2015 a été chargée, avec notamment la sortie de deux projets de Kaaris, les percées de Niska et Vald ou l’explosion du phénomène PNL, voilà que quatre des plus gros vendeurs du rap français décident de sortir leurs albums le même jour.

Le 4 décembre verra donc la sortie de Nero Nemesis, album surprise de Booba; le retour de Rohff avec Rohff Game; de Jul avec My World, et la réédition de Feu, le premier album de Nekfeu. Hasard du calendrier ou stratégie commerciale à la Kanye West Vs 50 Cent, il s’agira certainement du jour le plus excitant de l'année. Pourquoi? Eh bien...

1.Parce qu'il y aura un nouvel affrontement entre Rohff et Booba


La rivalité entre Rohff et Booba est l’un des feuilletons les plus suivis du rap français. Voilà plus de treize ans que les deux rappeurs entretiennent un conflit, que résume Francetv Info. Le clash serait dû à une collaboration, enregistrée en 2001, mais jamais sortie à cause d'un différend entre maisons de disques, ainsi qu'à deux égos incompatibles. Depuis, les deux artistes multiplient les provocations sur les réseaux sociaux, dans les bacs (en 2008, Booba a délibérément sorti son album 0.9 le même jour que Le Code de l'horreur de son rival) et par morceaux interposés, comme ce «Wesh Morray» adressé par Booba à Rohff.


L'embrouille a connu un tour dramatique l'an dernier, lorsqu'un vendeur de la boutique Unküt, la marque de vêtements de Booba, a été frappé par plusieurs agresseurs, dont Rohff en personne. Résultat, une condamnation pour le rappeur de Vitry à cinq mois de prison ferme pour «violences volontaires en réunion». Depuis, même si Booba s'est battu en septembre dernier contre un rappeur parisien supporter de Rohff, la tension semblait être retombée entre les deux camps. Mais la rivalité vient d'être brutalement relancée par l'annonce-surprise, début novembre, de la sortie de Nero Nemesis, huitième album de Booba, le même jour que Rohff Game. Coïncidence ou volonté de la part du rappeur des Hauts-de-Seine de troller son adversaire de toujours?

Tous deux disques d'or avec leurs derniers opus, D.U.C. (2015) et P.D.R.G (2013), Booba et Rohff s'apprêtent donc à relancer leur affrontement, sur le terrain musical cette fois-ci. «My Nigga My Rebeu», le premier extrait de Rohff Game dévoilé fin octobre, comptabilise déjà plus de 800.000 vues sur YouTube. Booba a riposté cette semaine avec «Félix Eboué», single dans lequel il tacle Rohff: «Zahma tu rentres seul dans les tess' sans aucun souci / Mais t'es une dizaine à la boutique/Pends-toi avec ma ceinture Gucci». Ça ne risque pas d'apaiser les choses.


 

2.Parce que Nekfeu va relancer la hype

En 2015, Nekfeu, alias Ken Samaras, a été sur un petit nuage. Son premier album solo Feu a réalisé le meilleur démarrage de ventes digitales de l'année, avec près de 19.000 exemplaires écoulés la première semaine (détrônant ainsi Booba). La presse généraliste l'a unanimement couronné phénomène du rap français. Son apparition en juin dans une Fnac parisienne a déclenché une émeute (comme la venue au Virgin Megastore des Champs-Elysées de... Booba, en 2010). Il a rappé aux côtés d'Orelsan, Marion Cotillard et Pierre Niney durant le festival de Cannes. Bref, il charme tout le monde, du fan de rap de la première heure à Roselyne Bachelot.


Affilié au S-Crew, à L'Entourage et au groupe 1995 (avec qui il a déjà reçu une Victoire de la musique l'an dernier), Nekfeu a pris le grand public en otage par son goût affiché de la littérature, ses thèmes fédérateurs et son physique de jeune premier. Très suivi, son accrochage avec Yann Moix sur le plateau d'«On n'est pas couchés», résume bien sa position de bon élève du rap, à mille lieues des rimes hardcore d'un Kaaris ou d'un Niska. «Il s'exprime bien, il a beaucoup de références littéraires. Il a l'image du rappeur lettré qui rassure, même si lui s'en défend et reste très humble par rapport à ça», résume Mehdi Maizi, journaliste de l'Abcdr du Son interrogé par Le Point. Alors que Feu se trouve déjà parmi les meilleures ventes de l'année aux côtés de Mon cœur avait raison de Maître Gims et L'Homme au bob de Gradur, la réédition de l'album, couplée aux fêtes de Noël, devrait amplifier un buzz déjà assourdissant.

3.Parce que Jul fait son grand retour (oui, c'est une bonne nouvelle)

C'est une malédiction aux yeux de certains mais il va falloir l'accepter: Jul n'a pas abandonné la musique. On a bien cru la carrière du rappeur marseillais terminée, après le contentieux qui l'a amené cet été à quitter son label Liga One et la suppression de sa chaîne YouTube (qui cumulait tout de même près de 500 millions de vues). Le jeune homme avait exprimé sa frustration dans une vidéo, avant de promettre qu’il ne lâcherait pas l’affaire et qu’il reviendrait très vite avec de nouveaux morceaux. Les choses se sont améliorées depuis: Jul et Liga One se sont réconciliés en septembre et le label a remis en ligne les vidéos du rappeur. Surtout My World, quatrième album officiel de Jul en deux ans, entièrement produit avec les moyens du bord et son propre label D'or et de platine, sera bien là le 4 décembre pour affronter la concurrence parisienne.


Jul, c'est: une coupe de cheveux de footballeur pro, un style short/claquettes/maillot de l'OM assumé, un accent marseillais à couper au couteau, du rap de quartier autotuné, mâtiné de R'n'B et de raï, des textes simplistes, des refrains contagieux et des clips fleurant bon le fait maison. A priori, pas la meilleure recette pour devenir une star. Et pourtant. Depuis l’an dernier, le Marseillais ultra prolifique enchaîne les disques de platine et les tubes viraux («Paranoia», «Sors le cross volé»...) sans aucun soutien de la part des médias traditionnels, faisant de lui le plus important rappeur indépendant de l'Hexagone. 

Son dernier album Je tourne en rond s’est aussi bien vendu que celui de Nekfeu et il a rapidement acquis le respect d'anciens comme Alonzo du groupe Psy4 de la Rime. Un succès qui intrigue et qui prouve que le rap français, plus que jamais, peut se passer des médias et des majors. Ainsi le 4 décembre sera excitant pour ses têtes d'affiche, mais aussi pour cet improbable combat qui opposera les cadors du game au champion du peuple.

François Oulac
François Oulac (10 articles)
Journaliste culture
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