France

À Paris le 13 novembre, la simulation d'attaques terroristes était si proche de la réalité

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.11.2015 à 11 h 50

Pourquoi les urgentistes de la capitale avaient-ils, le matin même de la tragédie, répété les gestes qu’ils seraient amenés à reproduire dans la soirée? Les réponses, pour Slate.fr, des responsables du Samu de Paris.

Devant le Bataclan, le 14 novembre au lendemain des attentats I REUTERS/Charles Platiau

Devant le Bataclan, le 14 novembre au lendemain des attentats I REUTERS/Charles Platiau

«Ce n’était qu’une coïncidence. Au risque de décevoir les conspirationnistes, soulignez bien que ce n’est qu’une coïncidence», répète le docteur Nicolas Poirot, médecin au Samu de Paris encore sous le coup de ce qu’il a vécu et vu dans la nuit du 13 au 14 novembre. Le professeur  Pierre Carli, son patron, renchérit: «Aucun coup de fil secret, aucun message codé, mais la démonstration que nous anticipons en permanence sur les risques majeurs aux quels nous sommes en permanence exposés.»

Un jour prochain, la direction générale de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris communiquera dans le détail sur le travail exemplaire accompli en urgence extrême par l’ensemble des soignants dans la nuit du 13 au 14 novembre. Un travail qui, du fait de la coïncidence dont parle le docteur Poirot, avait commencé dès la matinée du vendredi 13 avec un exercice de simulation-préparation programmé depuis près de trois mois.

«Tout a commencé à 9h12 pour se finir à 11h40, précise le docteur Poirot, qui jouait alors le rôle d’observateur. Nous étions une petite cinquantaine, une partie dans la salle de crise du Samu de Paris à Necker et l’autre partie dans les locaux de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), à la Caserne Champerret. Participaient à cet exercice des représentants de l’ensemble des opérateurs et des médecins  amenés à travailler sur des catastrophes, médecins urgentistes, médecins militaires des sapeurs pompiers mais aussi les médecins anesthésistes-réanimateurs des “salles de réveil” des plus grands hôpitaux de l’AP-HP.»

Le soir même, au travail à leur poste

Durant deux heures et demie ces spécialistes ont «sur table» travaillé en temps réel sur un scénario élaboré par le docteur Michel Nahon (Samu de Paris) et complété par le professeur Carli, médecin-chef. Il s’agissait ce matin-là d’une attaque terroriste composée de trois équipes agissant simultanément et qui, au final, mitraillaient sur treize sites, faisant au total 50 morts et 150 blessés. En pratique: recueillir et suivre la progression géographique des appels téléphoniques des personnes témoins et des forces de l’ordre; organiser l’envoi des équipes urgentistes sur les différents sites; décider en temps réel des soins à dispenser sur place et des transferts en extrême urgence; gérer la répartition des transferts dans les différents établissements hospitaliers. Le tout en ne sachant jamais quand les attentats cesseront ni combien de blessés seront à prendre en charge. Douze heures plus tard, les attentats provoqueront 129 morts et 352 blessés (dont 99 en «situation d’urgence absolue»).

«Le soir, une partie de ceux qui avaient simulé le matin était au travail à leur poste, raconte le docteur Poirot. Pour ma part, j’avoue que pendant quelques minutes j’ai été assez mal à l’aise.» Vertiges devant le virtuel s’incarnant dans le réel… bouffées schizoïdes de quelques secondes… mise en abyme d’une impression de déjà-vécu… Puis la reprise du contrôle et de la gestion des faits, de l’enchaînement tragique de ce qui, au fil des minutes, collera d’assez près avec les dimensions de la simulation matinale. «Puis soudain, toujours dans la nuit, l’arrêt de tout, les blessés pris en charge, la fin de l’orage.»

Partage d'expérience à l'international

Oublions un instant la coïncidence. Comment en vient-on à élaborer un tel scénario, une simulation à ce point proche de la réalité? Il faut ici tenir compte de la culture de médecine de catastrophe, une discipline travaillée et enseignée à l’hôpital Necker-université Paris-Descartes:

«Nous travaillons en permanence des scénarios de catastrophe sanitaire et les attaques terroristes en font bien évidemment partie, explique le professeur Carli. Avant janvier, la France n’avait pas connu de telles attaques depuis celle du RER Saint-Michel en juillet 1995. Pour autant, notre communauté médicale et scientifique restait en réseau et nous avons échangé avec nos collègues espagnols et britanniques après les attentats terroristes de Madrid [2004; 200 morts,1.400 blessés]  et de Londres [2005; 56 morts, 700 blessés]. Nous sommes également en contact avec nos collègues israéliens et nous avons partagé les expériences des médecins militaires français en Afghanistan.»

«Damage control»

C’est ainsi que s’est constituée une somme de connaissances sur les prises en charge les plus adaptées en fonction des types d’armes utilisée (bombes artisanales, ceintures d’explosifs, mitraillage, etc.), de la vélocité et du type de projectiles, du nombre, du type et de la gravité des lésions. Avec tout un travail sur le concept de damage control et l’évaluation des différentes modalités de prise en charge immédiate sur le terrain des personnes souffrant de traumatismes graves avec hémorragie et du transport rapide vers un centre de traumatologie:

«Il existe une importante bibliographie spécialisée sur ce thème, explique le professeur Carli. Elle concerne notamment les méthodes d’hémostase externe ou le développement de garrots et de pansements pour un contrôle plus simple, rapide et efficace des saignements extériorisé. Elle porte aussi sur l’intérêt de l’hypothermie, la réanimation liquidienne et les stratégies transfusionnelles en milieu pré-hospitalier. Dans ce domaine, il est essentiel que les praticiens civils et militaires continuent à partager leurs expériences et leurs commentaires constructifs.»

Imaginé après les attentats de janvier

C’est dans ce cadre que les médecins praticiens et opérateurs de Paris mais aussi de la petite et de la grande couronne organisent à échéance régulière des opérations de simulation-préparation. «Après les attentats de janvier nous nous sommes dit que cette modalité d’action pourrait être amplifiée, et c’est ainsi qu’un scénario multi-sites avec plusieurs équipes de terroristes a été élaboré», explique le docteur Poirot. «L’un de nos principaux thèmes de travail est de gérer, au sein du tissu hospitalier de l’AP-HP, la disponibilité des blocs opératoires et des lits de réanimation en fonction de l’évolution de la situation, ajoute le professeur Carli. Et nous avons pleinement conscience de l’importance de notre tâche. Au-delà de la prise en charge optimale des personnes blessées, notre réponse collective est essentielle, qui témoigne de notre capacité à lutter contre ces menaces et ces attaques.»

Immanquablement se pose, se posera, la question des soins donnés à des terroristes qui seraient blessés. «C’est une question qui ne se pose pas, répondent de manière unanime tous les urgentistes français. Nous prenons en charge, soignons et soignerons tous les blessés.» On peut voir là une déclinaison, médicale, des concepts d’égalité et de fraternité. Un trait, parmi d’autres, de notre civilisation.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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