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Jawad Bendaoud, dit le «logeur de Daech», le bouffon dont la France avait besoin

Mélissa Bounoua, mis à jour le 24.11.2015 à 20 h 24

L'homme qui est devenu un mème a servi d'exutoire à une France en deuil.

Capture d'écran de deux tweets détournant l'image de Jawad Bendaoud | DR

Capture d'écran de deux tweets détournant l'image de Jawad Bendaoud | DR

Mise à jour du 24 novembre: Après six jours de garde à vue, Jawad Bendaoud est mis en examen et incarcéré.

Le visage de Jawad Bendaoud semble désormais familier à des millions de Français. Si vous n’avez pas vu son interview par BFMTV, il est toujours temps de le faire: on y voit l’homme, présenté comme l’«hébergeur présumé des terroristes», expliquer, le mercredi matin de l’assaut à Saint-Denis (trois morts, huit interpellations), qu’il a voulu «rendre service». Il affirme ignorer que les personnes qui résidaient dans l’appartement dont il gère la location étaient soupçonnées d’être impliqués dans les attentats de Paris et Saint-Denis.

Voilà ce qu’il explique face à la caméra: 

«J’ai appris que c’était chez moi. J’ai appris que les individus se sont retranchés chez moi. J’étais pas au courant que c’était des terroristes. J’habite rue du Corbillon, là où ça a tiré.» 

Lorsque le journaliste lui demande comment les terroristes se sont retrouvés chez lui: 

«On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service, Monsieur. On m’a demandé d’héberger deux personnes pendant trois jours, j’ai rendu service tout simplement. Je ne sais pas d’où ils viennent, on est au courant de rien, monsieur. Si je savais, vous croyez que je les aurais hébergés?»

Il détaille ensuite avoir appris le matin même qu’ils venaient de Belgique et ne pas connaître ces hommes, dont Abdelhamid Abaaoud, présenté comme le coordinateur des attentats. Puis, toujours devant la caméra de BFMTV, un policier saisit Jawad Bendaoud par le bras et lui indique de le suivre.

Le «logeur de Daech», ce naïf

Ce lundi 23 novembre, Jawad Bendaoud est toujours en garde à vue, pour la sixième journée consécutive, une durée exceptionnelle prévue seulement en cas de risque d’action terroriste imminente ou pour les besoins d’une coopération internationale. Sa garde à vue ne pourra aller au-delà de mardi, précise l’AFP. Le 18 novembre, on a appris qu’il avait été condamné en 2008 à huit ans de réclusion pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner: la victime était l’un de ses meilleurs amis. Il est sorti de prison en 2013, d’après les déclarations du parquet, toujours à l’AFP.

Sans se préoccuper de la sincérité ou non de l’homme et de si son implication est avérée ou pas, les internautes l’ont rapidement renommé le «logeur de Daech». Selon Le Figaro, les enquêteurs pensent que la cousine d’Abdelhamid DaoudHasna Aït Boulahcen, a négocié avec lui le 17 novembre pour obtenir cet appartement. Rappelons que la présomption d’innocence est toujours de mise, Jawad Bendaoud n’ayant pas été mis en examen, et encore moins condamné.

Mais les internautes français n’en pas grand-chose à faire. Si l’image de Jawad Bendaoud a été vue partout, c’est que les Français, hallucinés par la naïveté de ses propos, ont eu besoin de s’en amuser. Le 18 novembre, le pays sort de trois jours de deuil national, sait que certains terroristes sont toujours en fuite, que chacun est une cible, que d’autres attentats ou des attaques chimiques sont possibles: le Premier ministre Manuel Valls n’hésite pas à l’affirmer, rendant l’atmosphère toujours plus anxiogène.

Le bouc émissaire de nos moqueries 

Face à cette situation de crise sans précédent, le rire a semblé être un bon exutoire, et le bouc émissaire de nos moqueries s’est imposé de lui-même. Il fallait oublier l’espace d’un instant ce vendredi soir et la longue liste des victimes. Sorti de sa gueule de bois, et s’affranchissant de la retenue qui avait prédominé les 14 et le 15 novembre, le web s’est emparé de cette interview et en a fait son dîner de cons.

Car Jawad Bendaoud cumule tout ce qui fait le succès d’un mème: ses propos semblent surréalistes et absurdes dans le contexte, il est directement lié à l’actualité (sur les lieux de l’assaut avec la police), son image et ce qu’il dit sont disponibles et détournables à l’envi. Alors, pour oublier l’angoisse pesante, rire ou sourire de bon cœur, qui de mieux que quelqu’un qui peut tout à la fois être «victime» –par sa naïveté– des terroristes (comme les Français) ou coupable avec eux?

Dans une société toujours plus avide d’images, qui suit la couverture de ces attentats via les chaînes d’information en continu, les Français ont fait leur catharsis. En se moquant devant cette interview, ils ont pu, tel que l’entend Aristote dans sa Poétique, se purger de leurs émotions et de leurs troubles en assistant au châtiment –que Jawad Bendaoud soit responsable par sa bêtise, ou coupable de complicité d’attentats.

Parmi tous les détournements faits de lui et de ses propos, voici un petit échantillon de ce qui a été publié dans les heures et les jours qui ont suivi l’assaut:

Le compte Twitter @LogeurduDaesh compte près de 50.000 abonnés ce lundi 23 novembre, un événement Facebook «une soirée pyjama chez Jawad» rassemble près de 400.000 personnes et un montage photo ressemblant à une page Airbnb a circulé, décrivant l’appartement à louer comme «très aéré»

Le bouffon utile

L’actualité continuant, le mème va plus loin et est lui-même détourné, entérinant définitivement son statut de mème (avec sa page sur Know Your Meme, le site qui les référence). Certains messages sur Twitter mélangent Jawad Bendaoud et les images de chats qui ont pullulé sur les réseaux sociaux quand la ville de Bruxelles a été placée en état d’alerte maximum pendant les opérations de police visant à retrouver certains terroristes, dont Salah Abdeslam.

La France de 2015 est ainsi revenue au Moyen Âge, quand les rois amusaient leur cour avec des bouffons. Les internautes en ont désigné un. Le bouffon est en effet le «personnage grotesque que les rois, les grands entretenaient autrefois pour se divertir de ses facéties», mais aussi ce «personnage ridicule, auquel sa conduite fait perdre toute considération», lit-on dans le Larousse. Comment ne pas y penser en voyant cette interview et ses reprises parodiques? Comme cette vidéo publiée par Minutebuzz confrontant les images de BFMTV à des passages du film La Cité de la peur.

 
TU BLUFFES MARTONI !

TU BLUFFES MARTONI vs Le Logeur de DaeshCelui qu’on appelle "le logeur de Daesh" va être confronté au commissaire Bialès. Et autant dire que peu de gens semblent croire à sa version des faits !

Posted by minutebuzz on Thursday, November 19, 2015

 

Ou celle-ci le confrontant à l’acteur Alexandre Astier dans la série Kaamelott:

Si les informations du Figaro sont avérées, que Jawad Bendaoud a bien négocié avec Hasna Aït Boulahcen (et en connaissance de cause), il sera mis en examen et écroué. Mais s’il est innocent, internet aura eu tort et sera allé trop vite. Sur Twitter, le journaliste Vincent Glad (collaborateur de Slate.fr) le souligne à juste titre.

Face à la violence vécue et vue cette semaine –des attentats à l’assaut–, l’envie de se moquer d’un homme a effectivement fait oublier très rapidement la présomption d’innocence aux internautes amateurs de mèmes. Mais la France a ri, et elle en avait bien besoin.

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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