France

Pourquoi il aurait fallu donner envie de vivre à Abdelhamid Abaaoud

Ian Buruma, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 17.12.2015 à 4 h 03

La bataille contre l’État islamique ne se gagnera pas en bombardant Raqqa mais en donnant une raison de vivre à de jeunes hommes désireux de mourir.

Des membres de la BRI lors de l’assaut mené à Saint-Denis le 18 novembre 2015 | REUTERS/Christian Hartmann

Des membres de la BRI lors de l’assaut mené à Saint-Denis le 18 novembre 2015 | REUTERS/Christian Hartmann

C’est une photo publiée dans le numéro de février de Dabiq, le magazine mensuel de l’État islamique. Elle montre le visage souriant d’un jeune homme, un Belge nommé Abdelhamid Abaaoud, aussi connu sous le nom d’Abou Omar al-Baljiki. En tenue de combat, serrant fièrement une mitrailleuse dans ses bras, Abaaoud a l’air tout content de lui. Suspecté d’être l’organisateur des massacres perpétrés à Paris le 13 novembre, il a été tué le 18 par les forces de sécurité françaises, lors d’un assaut lancé à l’aube à Saint-Denis, dans un appartement où il s’était retranché.

Quelque chose, dans sa posture bravache et macho, m’a rappelé un tueur révolutionnaire du passé, vivant aujourd’hui dans une prison française: Ilich Ramírez Sánchez, plus connu sous le nom de Carlos le Chacal. Dans cette photo d’Abaaoud, je retrouve la même autosatisfaction, le même plaisir pris à la violence, le même délice suscité par une cause mortifère. Dans les années 1970 et 1980, Ramírez aura été responsable de plusieurs meurtres et enlèvements, toujours commis au nom du peuple palestinien et de la révolution internationale.

Abaaoud est le visage d’une nouvelle révolution, celle d’un califat islamiste imaginaire. Parce que nous vivons aujourd’hui à l’ère d’internet, cette violence révolutionnaire peut se propager bien plus vite qu’il ne l’était possible à l’époque de Ramírez. Mais de ce que nous savons de Ramírez et devinons d’Abaaoud, nous pouvons affirmer ceci: voilà deux hommes à avoir marié une grande cause révolutionnaire à une forme létale de narcissisme. Deux hommes pour qui tuer, c’est sexy.

Culte macabre

Les grandes causes ont toujours su attirer de jeunes personnes. Elles leur offrent un sentiment de puissance, l’impression d’un sens, une sensation d’appartenance communautaire et des moyens d’échapper aux frustrations de la vie. Que la guerre sainte de l’État islamique, promue à coup de sites, tweets et autres réseaux sociaux innombrables, soit si attirante n’est pas un phénomène qui devrait être trop difficile à comprendre. Bon nombre des jeunes admirateurs de Carlos le Chacal, eux aussi, combattaient «l’Occident», «l’impérialisme», «le fascisme», ou quoi que ce soit d’autre, au nom d’un truc supposément supérieur.

Ce que Ramírez n’était pas, c’est le représentant d’une civilisation spécifique, d’une religion particulière ou même d’une philosophie politique cohérente et précise. Et j’avancerai qu’Abaaoud ne l’est pas non plus. Comme Ramírez, Abaaoud n’a pas grandi dans la misère ou l’oppression. Fils de parents marocains, il a été scolarisé dans un bon établissement de Bruxelles, où il avait la réputation d’être un gamin insouciant et facile à vivre, avant de s’enfoncer dans la petite délinquance, puis d’en arriver au djihadisme.

Ces bombardements ne diminueront en rien l’attrait que suscite l’islam révolutionnaire auprès d’hommes comme Abaaoud. En réalité, ils pourraient même le renforcer

Quelles que soient les raisons, ou les personnes, qui ont pu le convertir à la violence révolutionnaire, son islamisme politique est évidemment une forme extrême de fanatisme religieux. Mais pour le comprendre correctement, rien ne sert d’en apprendre davantage sur le Coran ou les hadiths, de la même manière que l’appétit sanguinaire de Ramírez ne peut être réduit à la lecture du Capital de Marx. Les révolutionnaires meurtriers, qu’ils agissent au nom d’une religion ou d’une cause séculière, ont tendance à être fascinés par la mort. Des formes plus traditionnelles ou conventionnelles de l’islam sont très éloignées d’un tel culte macabre.

Voir dans les massacres de Paris la marque d’un «choc des civilisations», pour reprendre la qualification d’un probable candidat à la présidentielle américaine, Marco Rubio, est absurde. Si on suit ce raisonnement, «l’Occident» devrait se lancer dans une guerre sainte contre «l’islam», où qu’il se trouve –et c’est exactement ce que les brutaux propagandistes de l’État islamique attendent l’écume aux lèvres.

Même la déclaration de guerre de François Hollande à l’État islamique, certes plus précise et moins incendiaire que le choix de vocabulaire de Rubio, semble légèrement à côté de la plaque. Vous pouvez déclarer la guerre à un pays, pas à une tactique (le «terrorisme») ni à une cause transnationale. L’État islamique n’est pas un pays. S’il occupe un territoire, c’est une erreur de lui attribuer la légitimité qu’il recherche.

Bombarder les territoires que les combattants de l’État islamique contrôlent en Syrie et en Irak, peut, ou non, faire sens d’un point de vue militaire. Mais ces bombardements ne diminueront en rien l’attrait que suscite l’islam révolutionnaire auprès d’hommes comme Abaaoud. En réalité, ils pourraient même le renforcer. Parce qu’ils renforceront leur vision grandiose d’une «guerre contre l’Ouest».

Diminuer l’insatisfaction

La force d’un mouvement révolutionnaire comme l’État islamique repose dans sa fluidité. Il peut émerger n’importe où –dans des États africains faillis, dans des guerres civiles du Moyen-Orient, partout où l’autorité légitime n’est plus et où des gangs armés, des révolutionnaires, des criminels ou le mélange des trois asservissent des populations par la terreur. Bombardez-le à un endroit, il ressortira dans un autre. Aujourd’hui Raqqa, demain le Tchad.

Et même si les bombardements peuvent contribuer à diminuer le pouvoir de l’État islamique, le culte de la mort ne disparaîtra pas. Ce qui produit une telle sauvagerie à Madrid, Amsterdam, Londres, Bruxelles ou Paris, c’est un lien mortel entre des idéologies émergeant de guerres civiles au Moyen-Orient et l’insatisfaction, ou tout simplement l’ennui, que peuvent éprouver des jeunes en Occident. Tant que ce lien persistera, le problème sera toujours là.

Traquer les sites et les communications des djihadistes ne pourra pas non plus être un succès total, à moins que nous suivions l’exemple chinois et réprimions globalement la liberté sur internet. Sauf que la Chine n’est même pas non plus en mesure de le faire, et que l’Occident n’a pas de gouvernement central et autoritaire susceptible de s’y essayer.

La seule solution restante relève d’une stratégie à long terme. Il s’agit de diminuer l’insatisfaction que peuvent ressentir les jeunes, et notamment les fils et filles d’immigrés. Ce qui signifie, comme l’a avancé le spécialiste de l'islam Olivier Roy, «domestiquer» ou «européaniser» l’islam européen, avec l’aide d’imams formés en Europe, et non pas d’hommes importés de Turquie ou du Moyen-Orient. Cela signifie des lois et des infrastructures permettant à des jeunes prénommés Ahmed ou Fatima de trouver plus facilement du travail. Cela signifie une meilleure intégration des minorités à l’école.

Rien de tout cela n’aura d’effet immédiat. Reste qu’une intervention militaire directe au Moyen-Orient risque de ralentir un processus qui doit se dérouler en Europe. Nous savons qu’une dangereuse minorité de jeunes gens est attirée par des raisons de mourir. Il faut, absolument, leur donner des raisons supérieures de vivre.

Ian Buruma
Ian Buruma (1 article)
Journaliste
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