France

Comment vaincre le terrorisme

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 21.11.2015 à 18 h 30

Les terroristes gagnent toujours le premier round. Ce qui importe le plus, c’est ce que nous voulons être, ce que nous voulons rester, ou redevenir.

Assaut du 18 novembre 2015 mené par la police à Saint-Denis | REUTERS/Christian Hartmann

Assaut du 18 novembre 2015 mené par la police à Saint-Denis | REUTERS/Christian Hartmann

Une semaine après la tragédie, en sachant que, dans dix ans ou dans vingt ans, elle sera encore inscrite dans les mémoires, comme elle l’a été dans la chair des victimes, partageons une conviction: Daech doit être vaincu. Tout en ayant conscience, autant qu’il est possible, que nous allons devoir vivre longtemps avec le terrorisme.

La guerre, donc. Ce terme a pu être reproché au président de la République. Sur le mode: le terrorisme n’est pas la guerre. Certes. Mais c’est une guerre moderne, qui a d’ailleurs été déclarée le 11 septembre 2001. Ce pourquoi le pape François parle d’une «guerre mondiale par morceaux». Comment nommer autrement les actions d’un groupe dont l’objectif est bien d’instaurer un État, à partir duquel il prétend  reconstruire, sur les ruines de la Syrie et de l’Irak, un «califat».

Les terroristes gagnent toujours le premier round

Dans ce type de «guerre», les terroristes gagnent toujours le premier round. Ils n’enorgueillissent du nombre de morts qu’ils provoquent. Mais, à la fin, comme disait Churchill, les démocraties gagnent. Pour le moment, elle sont défiées et engagées sur deux fronts: extérieur et intérieur.

À l’intérieur, quoi que pourront nous dire les gagne-petit de la vie politique, c’est l’unité qu’il nous faut. À l’extérieur, la coalition la plus large et la plus déterminée possible. Ni l’une ni l’autre ne vont de soi.

L’unité s’entend pour la société elle-même car il y a peu de chances que la sphère politique y souscrive vraiment: trop d’obsessions présidentielles chez toutes celles et ceux qui ont acquis une quelconque célébrité; et les élections régionales approchent. Mais c’est, d’une certaine façon, sans importance car, dans ces moments-là, seuls comptent la parole et les actes de l’exécutif. Quant à la France elle-même, comme le confiait François Hollande au magazine Challenges, quelques heures à peine avant la tragique soirée du 13 novembre, «il sera dur de faire accepter le pluralisme religieux et les dangers du terrorisme». Car ce qui se joue en effet c’est ce que nous voulons être, c’est ce que nous voulons rester, ou redevenir, à l’image de cette France qui était visée par la terreur: jeune, belle, dynamique, diverse et à l’aise dans cette diversité.

Les plaies de la guerre d’Algérie

Se pose aussitôt la question de la place de la communauté musulmane, aussitôt montrée du doigt et stigmatisée, comme en témoignent les multiples agressions qui ont eu lieu. Combattre l’amalgame ne doit pas rester un slogan. On ne demande pas aux chrétiens du sud des États-Unis de prendre leurs distances avec le Ku Klux Klan. Ils n’ont rien à voir avec cette dérive sectaire. Mais il y a aussi deux écueils à éviter.

Combattre l’amalgame ne doit pas rester un slogan

Le premier est l’explication par le «social», totalement inopérante. Il suffit de revoir le magnifique film d’Abdelrrahmane Sissako, Timbuktu, pour s’en convaincre: nous sommes loin des querelles sur une plus ou moins grande demande d’intégration. Et l’un des meurtriers du 13 novembre, Samy Amimour, ancien chauffeur de bus, est l’exemple du fait, selon la formule du Financial Times, que des «nice guys with decent jobs can be terrorists» (des gens biens avec un travail décent peuvent être terroristes). La logique extrême de cette attitude, qui consiste presque par réflexe à solliciter le poids de la société avant la réalité du crime, est celle d’une partie de l’extrême gauche, pour qui les victimes ne le sont que parce qu’elles sont des bourreaux, ou les enfants de bourreaux.

De ce point de vue, pèse d’un poids dramatique sur la vie sociale comme sur la vie politique, les mémoires non soldées, non assimilées, de la guerre d’Algérie: celle des rapatriés comme celle des harkis, celle des anciens combattants comme celle des ouvriers enrôlés par le FLN; sans oublier le souvenir de la guerre civile, qui ne s’est arrêtée qu’avec l’indépendance de l’Algérie et la défaite de l’OAS.

Mais, pour se convaincre qu’aucune grille de lecture simpliste n’est pertinente, il suffit de jeter un œil sur la carte des attentats qui, depuis le début de l’année, ont fait près de 600 morts, morts qui touchent la Turquie comme la Tunisie, les touristes russes au dessus du Sinaï comme Paris.

L’ennemi de mon ennemi peut être aussi mon ennemi

Récuser et faire reculer la tentation de l’amalgame, condamner fermement les actes racistes, réaffirmer que la communauté musulmane est d’abord faite de Français de confession musulmane et, à ce titre, visée par les terroristes comme tous les autres, n’exclut pas de demander aux responsables de l’islam de France de se réformer. Lequel, comme l’a écrit ici le théologien Ghaleb Bencheikh, doit accepter de «refonder la pensée théologique islamique» et doit s’engager et mener bataille contre ce nihilisme de notre temps qui se réclame de l’islam. Même si l’on sait que ce nihilisme est difficile à appréhender par les religions comme il est difficile de mesurer le défi que cela représente.

À l’extérieur, la coalition est à la fois urgente et peut-être impossible, tant la complexité du terrain est grande. Terrain sur lequel «l’ennemi de mon ennemi» n’est pas mon ami mais a toutes chances d’être mon ennemi…

Une étape indispensable a toutefois été franchie: la résolution française a été votée à l’unanimité au Conseil de sécurité des Nations unies; elle n’est pas anodine car elle appelle, fait exceptionnel, tous les États membres à faire «tout ce qui est possible» pour éradiquer la menace que fait peser Daech. Beaucoup d’actions peuvent ainsi être couvertes par le droit international.

Ensuite, la coalition passe par le bon vouloir iranien, dont les Gardiens de la révolution et les affidés du Hezbollah libanais combattent sur place, mais au seul fin de protéger Bachar el-Assad; et par celui de Vladimir Poutine, qui a esquissé un rapprochement avec la France et les EÉtats-Unis, ne serait-ce qu’en réponse à l’attentat qui a coûté la vie aux passagers d’un avion russe au-dessus du Sinaï.  Sachant que les grandes lignes d’un futur gouvernement d’union à Damas ont été quasiment définies, seul reste en suspens le sort d’Assad. Lequel, aurait dit Vladimir Poutine, «peut être là pour quarante jours ou pour quatre ans». Tout le monde s’accroche à ces «quarante jours» comme aux signes que Poutine, à terme, accepterait le départ d’Assad. En tous cas, un accord sur la Syrie changerait la donne et lèverait le principal obstacle à la concentration des moyens contre Daech. À la condition, bien sûr, de pouvoir associer les puissances sunnites (Turquie et Arabie saoudite): dans le cas contraire, elle n’aurait aucune raison de faciliter une victoire des chiites.

La faiblesse des services de renseignement

Ainsi, nous ne sommes pas au bout de nos peines et, sans doute, n’est-ce là que le début d’une longue marche. Car la situation est telle qu’il y a beaucoup plus de questions posées que de questions apportées. Parmi ces questions sans réponses, celles qui tournent autour de l’action et des capacités des services secrets et du renseignement français et allié.  Car les terroristes qui ont frappé à Paris leur sont passés sous le nez..

En outre, le nombre pose problème: plusieurs milliers de jeunes Européens sont partis en Syrie combattre au côté de Daech. À l’échelle de la France, on sait que pour surveiller un individu ving-quatre heures sur vingt-quatre, tout au long de l’année, il faut mobiliser dix-huit à vingt policiers. Ce qui, rapporté au nombre (minimum 4.000) de ceux qui se sont signalés à l’intention des services de renseignements, voudrait dire 80.000 policiers. C’est donc impossible.

Le temps pose aussi problème. Les différents services se sont adaptés aux procédures et aux modes d’intervention d’al-Qaida. Ils ont été surpris par la capacité de Daech à réduire à presque rien le temps où l’alerte peut être donnée et celui du crime. Ce raccourcissement a pris de court tout le monde en même temps qu’il a montré les failles dans la coopération des différents services. Ainsi, il était plus que temps que la Turquie se mobilise: elle est la mieux placée au point de passage des candidats au djihad vers la Syrie.

La sécurité et l’autorité détrônent l’économique et le social

Enfin, il y a un problème belge que l’alerte du 21 novembre rend plus explicite encore: depuis des années, la commune de Molenbeek est une plaque tournante, un marché d’approvisionnements des armes de guerre de toutes sortes provenant notamment des Balkans, mais aussi une concentration de djihadistes ou d’apprentis djihadistes. Cette situation met en lumière la faiblesse de l’État belge, qui s’est progressivement dépouillé de ses attributs; elle montre également les dangers d’une trop grande décentralisation. Il y a, à Bruxelles, dix zones de police différentes pour dix-neuf communes et le pouvoir fédéral a été trop affaibli par les querelles entre Flamands et Wallons.

Si l’on revient à notre «petite cuisine», comme disait de Gaulle, c’est-à-dire à ce qu’il faut plus que jamais, malgré ses défauts, continuer d’aimer, à savoir notre vie démocratique, nous sommes entrés dans une phase bien sûr différente. Hier, la vie politique était dominée par l’économie et par le point de savoir si François Hollande pourrait se réclamer d’une baisse significative du chômage afin d’être de nouveau candidat; dans un contexte de montée du FN. Désormais, priorité aux régaliens, c’est-à-dire aux thèmes de l’autorité et de la sécurité, ce qui a pour effet mécanique de réinstaller le président dans l’essence même de sa fonction mais, de façon tout aussi mécanique, de contribuer encore et toujours à la montée du FN.

À ceci près qu’un réflexe citoyen devrait conduire chez nos compatriotes à une plus forte participation aux élections régionales pour bien montrer que nous n’entendons rien abandonner de nos mœurs démocratiques. Ce surcroît de participation est peut-être de nature à changer la donne. Et à remettre en situation ceux qui, à droite et à gauche, veulent continuer de se réclamer d’une France ouverte et tolérante.

A lire aussi chez notre partenaire Direct Matin, par Jean-Marie Colombani: «La France en pleine guerre».

 

Jean-Marie Colombani
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