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Iran: le retour de la collection oubliée

Anne de Coninck, mis à jour le 21.11.2015 à 19 h 48

La plus belle collection d'art moderne et contemporain hors monde occidental se trouve à Téhéran. La révolution islamique l'avait fait disparaître. Elle vient de ressortir de l'oubli.

Un des panneaux du tableau de Jackson Pollock Indian Red Ground à Tokyo en 2012. REUTERS.

Un des panneaux du tableau de Jackson Pollock Indian Red Ground à Tokyo en 2012. REUTERS.

Il ne s’agit surtout pas d’une simple exposition. La rétrospective de l’artiste iranienne intitulée «Towards the ineffable» (Vers le sublime) Farideh Lashai qui s’est ouverte le 21 Novembre au Musée d’Art Contemporain de Téhéran est un événement artistique et bien au-delà. Un symbole peut-être du retour de la République islamique d’Iran dans le concert des nations pour reprendre cette expression pompeuse et désuète. Les deux conservateurs ont choisi d’associer des artistes iraniens et des artistes occidentaux pour appréhender le parcours de l’artiste décédée en 2013 à 68 ans. Pour illustrer ses filiations, ils ont notamment rassemblé des œuvres marquantes de l’histoire de l’art en occident depuis 1880.

Une femme «moderne»

Pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979, le musée d’art contemporain a accueilli un conservateur étranger, Germano Celant, historien d’art et directeur artistique de la Fondation Prada à Milan. Avec Faryar Javaherian, architecte et conservatrice iranienne, ils ont retracé l’itinéraire d’une femme «moderne» peintre, vidéaste qui a fait une synthèse entre l’art classique persan et une vision plus contemporaine issue de l’art moderne.

Interrogé par le magazine Vanity Fair sur la genèse de cette exposition, le conservateur italien souligne vouloir «forcer le public à voir le contexte… Nous essayons de dire, OK, l’identité de l’art iranien est liée à une autre identité dans le monde. Voilà un dialogue qui doit être mis en place, et voilà ma fonction en tant que conservateur non-iranien ».

La deuxième particularité et non des moindres de cette exposition est d’afficher dans un univers largement dominé par des artistes masculins qu’ils soient occidentaux ou iraniens à l’image de Nasser Assar, Sohrab Sepehri, ou Manoucher Yektai, une femme artiste.

La plus belle collection moderne et contemporaine non européenne et américaine

Surtout, cette rétrospective est l’occasion de voir des œuvres qui avaient disparu de la surface de la terre depuis 1979. Bien avant qu’Abou Dhabi ou le Qatar ne s’essayent à devenir des acteurs de la scène artistique à grand renfort de partenariat prestigieux avec des musées, d’architectes à la mode et de millions de dollars d’acquisitions, l’Iran par la volonté de sa dernière impératrice avait assemblé une collection majeure. Elle était constituée de nombreuses pièces significatives, retraçant l’histoire de l’art de 1880 aux années 1970. Aujourd’hui encore, il s’agit tout simplement de la plus importante collection sur cette période, plus de 1.500 œuvres dont 300 pièces d’art occidental, hors d’Europe et des Etats Unis. Elle est estimée entre 2,5 et 3 milliards de dollars!

On y trouve, entre autre, des impressionnistes, de l’art moderne, du pop art, de l’art américain d’après guerre. Les œuvres sont signées par une liste d’artistes qui donne le vertige: Munch, Degas, Van Gogh, Pissarro, Renoir, Gauguin, Toulouse-Lautrec, Kandinsky, Braque, Picasso, Miró, Magritte, Marc Chagall, Soulages, Francis Bacon, Richard Hamilton, Henry Moore pour les Européens; Warhol, Lichtenstein, Rosenquist, Vasarely, Jackson Pollock, Rothko, Jasper Johns pour les Américains.

«Anti-islamique» et «pornographique»

En 1979, tandis que le Shah et sa famille sont chassés et contraints à l’exil par la révolution islamique, le personnel du musée décroche à la hâte les pièces, et les cache. Elles deviennent inaccessibles au public à l’arrivée des mollahs à la tête de l’Iran, enfermées dans les sous sols du musée, à peine protégées de la poussière. Certaines étaient considérées comme «anti-islamique», d’autres comme «pornographiques» comme La Classe de Danse de Degas ou les portraits de Francis Bacon. D’autres encore étaient tout simplement des symboles honnis par le pouvoir théocratique, de la culture occidentale, censurés comme les livres et la musique…

La collection avait été construite dans l’euphorie économique qui avait suivi le boom des revenus pétroliers dans les années 1970. Tandis que le marché de l’art, et singulièrement l’art moderne, subit alors lui aussi le choc pétrolier, l’importante classe dirigeante iranienne, prospère, cultivée et ouverte sur le monde, apprécie les artistes étrangers.

Installé au cœur de la capitale iranienne à Téhéran, le Musée d’Art Contemporain (TMOCA) a vu le jour en 1977 sous l’impulsion de Farah Diba, l’épouse du dernier monarque d’Iran. Elle a commencé à collectionner les artistes de son temps. Elle est alors conseillée par diverses personnalités, des historiens d’art, le directeur de l’époque de Sotheby’s ou encore le galeriste Ernst Beyerler. L’architecte Kamran Diba, un cousin de Farah Pahlavi, a dessiné un  bâtiment transposant des éléments de l’architecture iranienne traditionnelle dans une architecture contemporaine.

La collection disparue

La collection est restée en majeure partie invisible depuis 1979. De temps en temps quelques œuvres étaient remontées des entrepôts pour être exposées au gré des aléas de la politique iranienne de sa volonté de signifier une certaine ouverture… ou le contraire. Entre 1997 et 2005, pendant le mandat de l’ancien président réformateur Mohammad Khatami, les restrictions sur l’art ont été temporairement assouplies, une première exposition de quelques œuvres avait été autorisée. A nouveau en 2012, année des élections législatives, une petite partie de la collection est à nouveau apparue.

En 1994, un tableau du peintre Willem de Kooning «Woman III» de 1952 a été échangé contre une édition du «Livre des rois» (The Houghton Shahnameh) un ouvrage d’enluminures comprenant un poème de 50 000 couplets qui raconte l’histoire des anciens rois de Perse, datant de la première moitié du 14ème  siècle, qui appartenait à un homme d’affaire américain David Geffen… Cet échange fut organisée dans des conditions dignes d’un roman. La toile de de Kooning, évaluée arbitrairement à 20 millions de dollars, fut remise à des commanditaires contre le précieux manuscrit sur le tarmac d’une zone internationale de l’aéroport de Vienne, en Autriche. C’est aussi une mauvaise affaire parfois. «Woman III» fut revendu en 2006 à New York pour 137 millions de dollars!

Cet échange incita en 2002, le Conseil des gardiens de l’Iran a interdire la vente ou l’échange des œuvres du Musée d’art Contemporain sous prétexte que le commerce des œuvres non islamiques et (ou) pornographiques est un péché.

Le musée possède de nombreux autres trésors. Il a par exemple le plus grande toile de Jackson Pollock, Indian Red Ground, comprenant plusieurs panneaux peints en 1950. Cette peinture immense, estimée à près de 250 millions de dollars a été  prêtée au musée du Japon En 2012, pour une exposition célébrant le centenaire de la naissance l’artiste américain. L’œuvre fut saisie par les douanes lors de son retour en Iran. Le ministère de la culture devait de l’argent aux douanes iraniennes

En octobre dernier, TMOCA a signé pour une exposition hors des murs de 30 œuvres occidentales et 30 oeuvres iraniennes. Encore une première qui se déroulera à Berlin pour 3 mois en 2016. En 2017, cela sera au tour des Etats Unis d’accueillir au Smithsonian à Washington, une partie de la collection. Elle semble cette fois définitivement sortie de l’oubli.

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
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