Boire & manger

Beaujolais 2015: la renaissance d’un vin de plaisir

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 22.11.2015 à 13 h 32

L’heure est à l’euphorie pour les vignerons et négociants du Beaujolais. Le millésime 2015 est jugé «fabuleux» par Georges Dubœuf, le pape de l’appellation qui a inventé le Beaujolais Nouveau Libéré, commercialisé le troisième jeudi de novembre. Pour le vignoble français, c’est le premier vin de l’année.

Tonneaux de Beaujolais Nouveau lors du lancement du millésime 2015 dans le centre de Lyon, le 19 novembre 2015 | REUTERS/Robert Pratta

Tonneaux de Beaujolais Nouveau lors du lancement du millésime 2015 dans le centre de Lyon, le 19 novembre 2015 | REUTERS/Robert Pratta

Jamais, de mémoire des professionnels du Beaujolais et des dix crus, les vignerons de la région tapissée de ceps n’ont récolté de si beaux raisins gorgés de soleil, titrant 13,5 degrés et au-delà –jusqu’à 15 degrés! Pas question d’avoir recours à la funeste chaptalisation, la nature et la climatologie ont été clémentes, bienfaisantes et généreuses: un cadeau du ciel pour une appellation hélas dénigrée et vilipendée.

En 2015, tous les paramètres ont été réunis pour extraire des jus de couleur profonde, proche du noir, des arômes floraux de cassis, mûre, myrtille, servis par une structure, une charpente de grand gamay historique, d’un caractère onctueux et noble: rien à voir avec le «beaujol’pif» des joueurs de boules, «vite bu vite pissé» comme disait Paul Bocuse, ancien producteur de Beaujolais à Létra.

«De ma vie de vigneron négociant, plus de soixante vendanges, je n’ai goûté, savouré, quelques semaines après la récolte 2015, un Beaujolais Nouveau d’une semblable excellence, ajoute Georges Dubœuf, comblé par la richesse, la gourmandise, la rondeur en bouche. Quel bonheur pour les consommateurs, à la veille de l’hiver, de la joie pure et simple.»

Du gamay dans les veines

Dans la salle de dégustation, d’analyse des vins, au Hameau du Vin à Romanèche-Thorins (Saône-et-Loire), le berceau de la maison de réputation mondiale, Georges Dubœuf, Franck son fils et Adrien son petit-fils, ont goûté 800 échantillons, chacun testé à nouveau huit à dix fois: la sélection Dubœuf est à ce prix.

Né ici, livreur en vélo des vins locaux à l’âge de l’adolescence aux restaurateurs du coin, Dubœuf a du gamay dans les veines. Il vit, pense, réfléchit Beaujolais: c’est l’Einstein de l’appellation, le Paganini des cuvées de gamay et de chardonnay pour le Beaujolais blanc et le Mâcon, frais et gouleyant. Du plaisir franc sur les papilles.

L’homme distingué, chaleureux en amitié, exporte ses vins signés de son nom sur la terre entière –à commencer par le Japon, où il est une sorte de dieu vivant du vin de France: quelle destinée exemplaire! Ici, dans les villages viticoles du département, il a enrichi tous les vignerons récoltants de la région, et cette année que de réjouissances et de vins réussis. L’élégance soyeuse du Beaujolais 2015, c’est d’abord son triomphe.

Martine Chermette, l’épouse très connaisseuse du propriétaire du Domaine du Wissous, une référence de haute qualité dans l’AOC (deux étoiles dans le guide Bettane+Desseauve) souligne «le faible rendement à l’hectare du 2015 pour un Beaujolais dont l’équilibre, la complexité, l’opulence situent le vin nouveau bien au-dessus des récoltes précédentes» –à l’exception du 1947, millésime de rêve absolu (comme Cheval Blanc à Saint-Émilion), que l’ado Georges Dubœuf a dû refroidir à l’aide de pains de glace. Ah la chaleur torride difficile à maîtriser à l’époque! On est là, aujourd’hui, dans l’exceptionnel. «Quand le Beaujolais révèle des qualités hors normes, on pense que c’est du Bourgogne», dit Éric Beaumard, chef sommelier du Cinq au Four Seasons à Paris.

«Vin complet»

Quand le Beaujolais révèle des qualités hors normes, on pense que c’est du Bourgogne

Éric Beaumard, chef sommelier du Cinq au Four Seasons à Paris

Membre des Terroirs Originels à Quincié-en-Beaujolais (69430), Emmanuel Fellot note l’émotion jamais ressentie depuis des lustres. «Le 2015 a perdu son caractère primeur, primesautier, léger, allègre pour gagner en maturité: c’est un vin complet, un verre en appelle un autre.»

Ce millésime proche de la perfection fait l’unanimité chez les vignerons et les leveurs de coude, il va évacuer pour toujours le «beaujolais bashing» qui a fait tant de mal aux bons vignerons, respectueux de leurs terroirs, des raisins à élever et du travail en cave, et il y a de sacrés vinificateurs sur ces collines dorées où règne ces jours-ci un réel bonheur de (bien) vivre.

Il est vrai que l’excès de production, le levurage agressif, les goûts prononcés de banane, l’industrialisation du vin à grande échelle ont affecté l’image, l’allure et la vérité ancestrale du vin des Lyonnais, si prisé dans les bouchons et autres bistrots de charcuteries, cervelles de canut et lyonnaiseries chères aux Soyeux, à Raymond Barre et à Frédéric Dard. Oui, il y a eu une banalisation du vin, un marketing outrancier, une dévaluation du Beaujolais Nouveau qui a détourné l’œuvre honnête et probe des grands vignerons de Villié-Morgon, de Romanèche-Thorins, de la Côte de Py, d’Odenas, de Lancié, de Saint-Véran…

Par bonheur, cette phase négative dans le destin contemporain de ce vin de partage et d’allégresse n’a pas touché les dix crus: Brouilly, Côte-de-Brouilly, Chénas (300 hectares seulement), Chiroubles, Fleurie cher aux Troisgros, Juliénas (Dubœuf prince de l’appellation), Morgon, Moulin-à-Vent (lent à se faire), Régnié (le dernier élu), nés sur des sols très pauvres qui ont développé chacun une personnalité spécifique, parfumée pour le Fleurie, fine pour le Chiroubles, de longue garde pour le Moulin-à-Vent. Ces vins n’ont jamais été dévoyés, ni affaiblis par des usages nocifs à la qualité des flacons. Ces crus ont préservé leur âme. Tant mieux.

Onctuosité des cuvées

Dans les dix dernières années, le Beaujolais primeur a subi le contrecoup de son prodigieux succès en France et à l’international. On a brûlé ce que l’on a adoré. La Tour d’Argent, Maxim’s, le Fouquet’s ont offert dans les années 1970-1980 ce Beaujolais Nouveau au fruité gouleyant à la clientèle la plus huppée de Paris. Dieu qu’il a réjoui le palais et les papilles des Français, des Européens –de toutes les classes sociales.

En 2015, les terroirs si divers ont livré une matière première d’exception. «Je n’ai eu qu’à mettre les raisins pressés dans les bouteilles, tout était donné à l’heure de la cueillette», dit le vigneron Jean-Michel Dupré (Les Ardillats). «Un charme fou, des tanins doux, de la finesse, de la souplesse selon les cuvées et, surtout, une superbe persistance en bouche, la signature d’un grand vin», raconte Georges Dubœuf, sidéré par l’onctuosité des cuvées du millésime en vente ces jours-ci.

Tandis que Georges Dubœuf s’est envolé lundi dernier pour le Japon, le plus grand pays importateur du Beaujolais, 12 millions de bouteilles et vingt-cinq étiquettes différentes, Paul Bocuse a déjà renouvelé sa commande pour le restaurant trois étoiles de Collonges au Mont d’Or. Quel meilleur ambassadeur que l’empereur des gones de Lyon, le plus fameux cuisinier du monde, un demi siècle au sommet du Michelin.

Cave de Georges Dubœuf

9, rue Marbeuf 75008 Paris.

Tél.: 01 47 20 71 23.

6,50 euros et 6,80 euros le Beaujolais-Villages

Le site

Des adresses en Beaujolais, et les spécialités gourmandes des chefs

1.Les MaritonnesParcs et vignobles

En lisière du Hameau du Vin, l’ancienne gare du village viticole de Romanèche, voici un hôtel-restaurant élégant au cœur d’un parc arboré, piscine et terrasse sur la verdure, idéal pour les visites et dégustations chez les viticulteurs.

Repris par Georges Blanc, l’enfant de Vonnas (Ain), le restaurant Rouge & Blanc offre des plats du répertoire local: les œufs en meurette à la fondue d’oignon mauve (13 euros), les escargots au beurre d’herbes (17 euros), le gâteau de foie blond bressan au vin jaune et morilles (21 euros), les cuisses de grenouilles persillade en deux services (35 euros), la volaille de Bresse à la crème et morilles, riz basmati (37 euros) envoyés par Ludovic Hocdé, un remarquable chef breton à la gestuelle classique, formé aux gourmandises bressanes par Georges Blanc lui-même.

La sommelière Jennifer Cocarde au palais éduqué vous aiguillera dans la formidable sélection des Beaujolais et des crus: le Moulin-à-Vent 2009, une merveille, et les blancs d’Azenay, 30 et 44 euros la bouteille. Une étape de choix, à inscrire dans vos tablettes.

Les Maritonnes

513 route de Fleurie 71570 Romanèche-Thorins.

Tél.: 03 85 35 51 70.

Plat du jour à 17 euros. Menus au déjeuner à 23 euros, au dîner à 25, 29, 47 et 57 euros. Menu Tout Champignon à 60 euros, menu Truffes en janvier. Carte de 55 à 70 euros.

Pas de fermeture. Parking. 21 chambres à partir de 75 euros, petit déjeuner à 19 euros.

Le site

2.Auberge du CepAdresse gourmande

Une excellente adresse gourmande de la région beaujolaise, étoilée au Michelin, réanimée par Georges Dubœuf, qui a placé en cuisine Aurélien Mérot, passé par de grandes maisons de bouche, Paul Bocuse, le Château de Bagnols près de Villefranche-sur-Saône, la Chèvre d’Or à Eze près de Nice avec Philippe Labbé, deux étoiles: une singulière expérience de la cuisine révélée par le pâté en croûte au ris de veau et foie gras (24 euros), la jambonnette de grenouilles en fricassée au beurre, crème d’ail (26 euros), la poêlée de grenouilles comme en Dombes (34 euros), le poulet fermier de l’Ain comme un coq au vin, suprême farci et cuissot caillette (au menu) et le délicieux soufflé à la vanille Bourbon, un rêve (10 euros). Carte des vins d’AOC comme le Fleurie les Moriers de Lucien Tardy (28 euros) et le Fleurie bio de Jean-Louis Dutraive (36 euros).

Auberge du Cep

Place de l’Église 69820 Fleurie.

Tél.: 04 74 04 10 77 et 04 74 03 73 58.

Menu au déjeuner à 20 euros, un verre de vin, un café. Menus à 32, 38 et 48 euros (cinq assiettes). Carte de 68 à 90 euros.

Fermé dimanche soir et lundi.

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Nicolas de Rabaudy
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