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Les nouvelles formes de travail mettent le modèle social français en échec

Jean-Olivier Hairault, mis à jour le 28.11.2015 à 17 h 44

Pour le professeur d’économie Jean-Olivier Hairault, la France se distingue par des politiques inadaptées, dictées par l’illusion du partage du travail.

«Donnez-moi du travail.» | Arthur Caranta via Flickr CC License by

«Donnez-moi du travail.» | Arthur Caranta via Flickr CC License by

La France ne comprend décidément pas les mutations profondes qui affectent les pays développés depuis plus de trente ans, sous le choc d’une nouvelle révolution technologique et de la mondialisation des échanges. Elle se distingue par des politiques inadaptées, la plupart du temps dictées par l’illusion du partage du travail.

Si la disparition des emplois des ouvriers de l’industrie et des employés de bureau est parfaitement perçue, elle conduit pourtant à une législation trop tournée vers la protection des emplois existants, même s’ils sont irrémédiablement menacés, au risque de fragiliser la création de nouveaux emplois.

Si le développement d’une nouvelle économie high-tech qui bouleverse notre quotidien est évident, la France est de plus en plus loin de la frontière technologique, du fait d’une fiscalité trop souvent guidée par des objectifs de redistribution, et finalement trop pénalisante pour les créateurs de richesse.

Retour à la normale

Face à ces bouleversements, la question de l’emploi et du travail fait débat. À juste titre, parce qu’il est difficile de réemployer dans les nouvelles technologies ceux (et leurs enfants) qui perdent leur emploi dans les secteurs industriels. Mais c’est également parce que le poids des destructions semble l’emporter sur les créations. La question de la fin du travail resurgit alors, et des voix s’élèvent comme toujours pour demander son partage au nom de l’emploi pour tous. Ce discours ancien s’appuie sur la thèse récente portée, en particulier par Robert Gordon, professeur à la Northwestern University, du ralentissement inéluctable de la croissance, alors qu’il ne s’agit que d’un retour à la normale après le caractère exceptionnel de la période des Trente Glorieuses.

En fait, ce n’est pas la fin du travail, seulement la fin d’un certain type de travail, celui qui est routinier, et qui est remplacé par les ordinateurs et les robots. Si le mythe de la fin du travail est si populaire en France, c’est que beaucoup de nouveaux métiers ne sont pas jugés compatibles avec l’idée de progrès social. Ils ne correspondent pas à l’idée d’un travail décent.

 Ce n’est pas la fin du travail, seulement la fin d’un certain type de travail, celui qui est routinier, et qui est remplacé par les ordinateurs et les robots

Si les nouvelles technologies de l’information et de la communication façonnent à leur image une nouvelle économie à la frontière du savoir, dans le même temps, se développent des services pauvres en qualification, dans l’hôtellerie-restauration et le commerce, les services à domicile, en particulier pour les personnes âgées. Les emplois de la classe moyenne, ceux des ouvriers spécialisés et des employés de bureau disparaissent et la société se scinde en deux, se vidant en son centre par un phénomène de polarisation des emplois aux deux extrêmes du spectre des qualifications et des salaires.

Fausses potions magiques

Trop souvent en France, le développement de ces services mal rémunérés est la figure du mal, par l’accroissement des inégalités qu’elle entraîne. Dans le nord de l’Europe, en particulier en Allemagne, il est vu au contraire comme la possibilité offerte aux travailleurs faiblement qualifiés de sortir du chômage. Niveau élevé du salaire minimum, frein au travail à temps partiel et insuffisance des incitations au retour en emploi en bas de l’échelle sociale diminuent en France la création d’emplois dans ces services… ce qui alimente la croyance en la fin du travail.  

Finalement, il serait préférable en France de se serrer dans la vieille économie plutôt que se redéployer vers des métiers dont nous ne voulons pas. Cette stratégie ne peut que se solder par un échec. On ne peut lutter contre les forces du progrès technique et des nouvelles demandes des consommateurs. Sauf à éteindre les feux de la croissance, en particulier lorsque cette résistance prend la forme de la réduction universelle du temps de travail, qui limite volontairement la création de richesse dans tous les secteurs de l’économie. Ce n’est pas en réduisant le temps de travail des ingénieurs et informaticiens, ni dans les nouveaux services, que nous sauverons des emplois irrémédiablement voués à la destruction dans l’industrie! Cette stratégie ne fait qu’accentuer le problème du coût du travail et de la profitabilité à tous les étages du système économique. En conséquence, la France a connu un déficit de croissance très significatif par rapport à tous les pays développés depuis trente ans.

La société post-industrielle polarisée pose un problème classique de réallocation du travail vers les secteurs qui se développent. La troisième grande révolution technologique entre en outre en contradiction avec certains standards de l’État-Providence hérités des Trente Glorieuses, et surtout avec les fausses potions magiques de la réduction du temps de travail. Au contraire, le modèle social français doit d’abord être rénové en augmentant l’âge de la retraite et en renégociant le temps de travail annuel, pour maintenir un haut niveau d’assurance-vieillesse et d’assurance-maladie.

Jean-Olivier Hairault
Jean-Olivier Hairault (1 article)
Économiste
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