Culture

Nous répondrons aux attentats par plus de rock, de concerts, de mélodies

Cédric Rouquette, mis à jour le 22.11.2015 à 18 h 39

La tragique actualité a entraîné la réalisation d’un numéro pas comme les autres de notre sélection musicale. Le fracas des armes a amplifié ce que nous savions déjà: nous aimons la musique passionnément, comme ceux qui la font et ceux qui l’écoutent.

Hop Chip en concert au Casino de Paris, mercredi 20 novembre. Photo: Ondine Benetier.

Hop Chip en concert au Casino de Paris, mercredi 20 novembre. Photo: Ondine Benetier.

1.Un hommage«Je ne me souviens pas être allé un jour à un concert sans voir ce mec»

Si le monde était civilisé, Eagles of Death Metal aurait dû rester planqué dans la pile toujours trop haute des groupes que mon radar n’avait pas repérés. Ni leur nom, ni leur graphisme, ni leurs poses ne les y avaient placés. Je me suis fait avoir par les apparences. Comme trop de monde, j’ai découvert, le 13 novembre, l’existence de ce rock garage certes un peu gras, mais vraiment pop, qui n’avait rien à voir avec le death metal. Rien, sinon un nom qui sonne horriblement mal avec le recul. Rien, sinon un répertoire où le morceau «Kiss the Devil» («Embrasser le démon») est devenu bien malgré lui la bande-son de la désolation la plus violente: «Je vais rouler une pelle au démon», s’apprêtait à chanter le groupe quand les premiers tirs ont retenti au Bataclan. Je n’aurais jamais dû connaître Eagles of Death Metal. Pas ce jour-là sur les chaînes d’info en continu. Pas comme ça, avec l’image suggestive d’un bassiste en train d’arracher son instrument comme, bientôt, il s’arracherait au carnage.

A une autre époque de ma vie, Guillaume Barreau-Decherf m’aurait donné le tuyau pour compenser mon ignorance. De fait, il me l’a donné, mais par écrit, à moi comme à d’autres lecteurs des Inrocks. C’était son travail, de faire écouter de la musique aux gens à travers ses écrits. Guillaume fait partie des 89 victimes du Bataclan. Il fut, il y a trop longtemps, un condisciple en école de journalisme à Lille. Nous n’étions guère que six ou sept, à cheval sur deux promotions, à être vraiment fous à lier de musique et à se reconnaître comme tels. Autant dire que, même si son affection déjà débordante pour le métal ne le plaçait pas à 100% dans mon alignement, nous eûmes pas mal de choses à nous dire pendant un an. Ses goûts étaient d’une remarquable amplitude. C’était la grande époque des CD. Il en avait, des CD, Guillaume. Il était dans la promo du dessus. Il chroniquait déjà. Il en recevait à la maison. Il les prêtait. Certains m’accompagnent encore.

Parmi ces milliers de souvenirs tout bêtes que le cerveau imprime sans véritable raison, j’associe depuis toujours l’album The Medium Crash de Perio, paru en 1999, au souvenir de sa personne. Je lui dois d’avoir pu écouter ce chef-d’oeuvre sans trop attendre: le streaming n’existait pas, Napster faisait déjà des ravages dans tous les sens du terme mais il fallait avoir internet pour en profiter. Alors, il m’a prêté The Medium Crash, que j’ai adoré tout de suite, ce que je n’ai pas manqué de lui communiquer un matin à la machine à café. C’est, à la lettre, un souvenir futile et insignifiant. C’est, dans l’esprit, un souvenir énorme et inoubliable. Il est ce lien que les terroristes cherchent à rompre avec cruauté, le même lien qui unit les spectateurs d’un concert. «Je ne me souviens pas être allé un jour à un concert sans voir ce mec», a dit cette semaine un ami commun qui aura passé plus de temps que moi dans le Nord.

Le Bataclan, c’était chez lui, c’est chez nous. Tous ceux dont la vie fait une petite place à la musique ont spontanément surréagi en apprenant qu’une tuerie avait eu lieu là-bas. Nous avons tous imaginé ce que pouvait être l’irruption des ténèbres dans un endroit où sont nées des émotions musicales inoubliables, souvent très près du bar. Pourquoi souffrir là où nous sommes allés voir Maximo Park pour les mêmes vibrations électriques que les innocents du vendredi 13? Là où nous avons pris pour la première fois la claque Blood Red Shoes? Là où nous avons tendu l’autre joue avec Feu! Chatterton? Là où on a vu le plus grand concert de notre vie, comme à chaque fois qu’on voit A Silver Mount Zion? Là où Alison Goldfrapp a fini un set en insultant les mecs du bar qui parlaient trop? Là où on vit un grand échalas mal éclairé porter Sigur Ros sur ses épaules, en martyrisant d’un archet les cordes de sa guitare électrique? Là où des amis ont joué? Là où on ne verra jamais Jeff Buckley?

La musique est indispensable à nos vies. Les concerts, les disques, les gens comme Guillaume et les 129 autres disparus le sont. Dans la semaine lourde que la France vient de traverser, nous avons tous senti (notamment dans ces colonnes) que raccrocher à ces souvenirs de futurs concerts était vital. «Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance», avait déclaré, après le drame d'Utoya, le Premier ministre norvégien Jens Stoltenberg. Nous répondrons au 13 novembre par plus de rock, plus de concerts, plus de mélodies.

2.Un copier-coller«Tu te souviens comme il faisait chaud, en été, dans la salle du Bataclan?»

La rubrique «cop-col» de cette chronique, exceptionnellement, va se retrouver promue en deuxième position. Cette fois, elle ne reproduit pas des textes issus de la littérature du rock mais des mots d’un ami proche, Chryde, qui a partagé cette émotion sur les réseaux sociaux puis sur la Blogothèque. Un extrait parmi beaucoup d’autres:

«Tu te souviens comme il faisait chaud, en été, dans la salle du Bataclan? Une étuve. Le chanteur des Fleet Foxes avait failli faire un malaise sur scène, on s'amusait à dire que c'était l'enfer, c'était innocent alors, comme mot: l’enfer. Tu te souviens des fois où on hésitait, rester dans la fosse ou aller se rechercher une bière? On optait pour la bière, puis on restait parfois là-bas, près du bar, parce qu'on y voyait bien. Tu te souviens de comment ils nous épataient, transformaient en moins d'une heure la salle après un concert de rock pour le préparer aux folles soirées de Miss Kittin? Tu te souviens des mélanges, de ces indie boys and girls qui sortaient, ces clubbers qui arrivaient? Tu te souviens des bus démesurés qui se garaient juste devant, des groupies qui attendaient à côté de leur porte? Des files d'attente qui allaient jusqu'à Oberkampf, des trois marches à gauche en entrant dans la fosse, le spot des connaisseurs? Toutes nos pensées vont aux victimes, à leurs proches, à tous ces gens magnifiques qui ont fait, au fil des années, du Bataclan un lieu qui savait donner du plaisir, de la joie et de l'insouciance. Tout ce que ces lâches haïssent.»

3.Un coup de pouceArlt et le «concert d'après»

Arlt a déjà reçu notre petit coup de pouce avant la parution de Deableries, son dernier album, très vite reconnu à sa juste valeur. Arlt, dans cette semaine si étrange, a été le groupe du «concert d’après». C’était mardi, au Divan du monde. D’autres salles ont rouvert ce soir-là. D’autres groupes ont chanté à J+3. Mais Arlt, a-t-on lu (nous n'y étions pas), c’était ce nécessaire moment d’après.

Ce salut affectueux à Arlt est aussi adressé aux lieux de spectacles, fragiles, mais braves et lucides sur l’importance de leur mission, à tous les groupes qui remontent sur scène avec un peu de poids sous la sangle, à tous ceux qui viennent les applaudir comme la première fois plutôt que la dernière. L’association qui organisait le concert d’Arlt, La Souterraine, avait vu sa convention à La Gaîté Lyrique amputée par les événements quelques jours plus tôt. Gloire à elle et à tous ces militants qui vont nous donner, nous donnent déjà, en réponse à nos plaies, plus de rock, plus de concerts, plus de mélodies.

4.Un vinyleFauve et «ces endroits qui faisaient taire le vacarme de nos idées noires»

C’est un 45 tours tiré à 500 exemplaires pour le Disquaire Day 2014. Fauve, alors, était le phénomène du moment. Le groupe français avait ressorti, sur ce single, deux morceaux de l’époque où il tâtonnait, «Sainte Anne» et «4000 Îles». Intéressants, sans excès. J’ai réécouté ce disque pour une raison précise: il est le dernier vinyle en date que je me suis procuré au Bataclan, à l’issue du concert. Nick Alexander, le vendeur de goodies d’Eagles of Death Metal, y a perdu la vie, vendredi 13.

Fauve a publié, comme tous ceux que l’événement a retourné, un texte nécessaire. Le Bataclan, Fauve y avait joué jusqu’à plus soif: vingt-trois dates, beaucoup à la chaîne. Ecouter Fauve en ces temps où le vivre-ensemble et Paris sont célébrés comme par instinct d’autodéfense, c’est plonger dans un univers différent, où la capitale est «la métropole [qui], petit à petit, entraîne dans nos chutes des fragments de nos vies» («Sainte Anne»). Sur la face B, le début de «4000 Îles» implore: «Emmène moi une dernière fois ces endroits qui faisaient taire le vacarme de nos idées noires.» C’est fou ce que les mots ont de sens plus tragiques depuis vendredi, même s’ils n’ont rien à voir (surtout s’ils n’ont rien à voir…)

Comme parade, on suggère d’amplifier la perception de «I’m Not Down» du Clash, du «Hang On To Each Other» de Thee Silver Mount Zion, du «Fake Empire» de The National. Le texte de ce morceau vaut définitivement d’être exploré. Il cristallise tout ce qui est bon, le vendredi soir, quand la soirée s’achève comme il faut.

5.Un lien«J'ai envie d'aller voir des concerts»

Difficile, sinon impossible, de promouvoir un lien qui ne soit pas en rapport avec les tragédies. Ce témoignage d'une rescapée paru dans Libé est bouleversant à plus d’un titre, notamment sa chute, courageuse et limpide, qui porte notre message aujourd’hui:

«Depuis vendredi, j’ai un torticolis à cause de ma position dans la salle et j’ai peur des portes qui claquent. Mais j’ai envie d’aller voir des concerts.»

Nous ferons beaucoup plus simple. Une playlist.

Une playlist où se côtoient les groupes, les morceaux et les émotions positives qu’il a fallu ressusciter pour parvenir à écrire quelque chose cette semaine. Une liste en forme de réponse: plus rock, plus de pop, plus de mélodies, plus de playlists.

Cédric Rouquette
Cédric Rouquette (77 articles)
Journaliste
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