Monde

Molenbeek: l'histoire de la commune qui abrite tant de djihadistes

Grégoire Comhaire, mis à jour le 21.11.2015 à 15 h 10

La petite commune bruxelloise cristallise toutes les attentions depuis que l'on a appris que plusieurs des suspects dans les attentats du 13 novembre à Paris y vivaient. Et plusieurs autres auteurs d'attentats avant eux.

A Molenbeek, en Belgique, le 15 novembre 2015. REUTERS/Yves Herman

A Molenbeek, en Belgique, le 15 novembre 2015. REUTERS/Yves Herman

C’est d’ordinaire un lieu de passage. Une grande esplanade, devant la mairie, où stationnent jour et nuit les voitures des riverains, sauf le dimanche lorsqu’il y a marché. Mais depuis lundi, la place Communale de Molenbeek est devenue le quartier général de centaines de journalistes du monde entier. Camions satellites, interventions en direct sur les chaînes d’info françaises, américaines ou britanniques… La petite commune bruxelloise cristallise toutes les attentions.

Tous les regards sont tournés vers l’immeuble portant le numéro 30. C’est là, au premier étage, que vit la famille Abdeslam, dont deux des fils –Ibrahim et Salah– sont suspectés d'avoir joué un rôle dans les attentats qui ont fait 132 morts à Paris le 13 novembre dernier. Ibrahim 31 ans. Salah 26 ans. Deux frères que tout le monde connaît ici, et qui, selon les dires de leurs proches, n’ont jamais laissé transparaître le moindre signe de radicalisme religieux.

Ils ne sont pas les premiers à avoir arpenté ces rues, avant de s’illustrer dans des affaires de terrorisme. Abdessatar Dahmane, l’un des assassins du commandant Massoud, a longtemps vécu à Molenbeek avant de partir pour l’Afghanistan. Idem pour Hassan El Haski, condamné pour avoir été l’un des cerveaux des attentats de Madrid en 2004. Plus récemment, c’est Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles, qui aurait séjourné dans la commune avant d’entreprendre sa mortelle équipée. Sans oublier le présumé commanditaire des attentats de Paris, Abdelhamid Abaaoud, qui a lui aussi grandi à Molenbeek, où son père tient toujours un magasin de vêtements.

Voilà qui fait beaucoup pour les habitants et pour tous ceux qui, dans leur quotidien, s’efforcent tant bien que mal d’améliorer l’image que traîne leur commune depuis trop longtemps. «Après un évènement comme celui là, on fait 10 pas en arrière» commente Sarah Turine, adjointe au Maire chargée de la Jeunesse, de la Cohésion sociale et du Dialogue interculturel (Ecolo - les verts):

 «On met en place des politiques pour lutter contre l’exclusion mais des évènements pareils risquent de renforcer les préjugés à l’encontre de la jeunesse molenbeekoise.»

Un lieu d'exclusion sociale

Les préjugés ont la vie dure. Car avant d’être pointée du doigt comme un haut lieu du djihadisme international, le nom de Molenbeek était volontiers synonyme, dans l’esprit des Belges, de délinquance, pauvreté et trafics en tous genre. Un lieu d’exclusion sociale, où se concentre une forte population d’origine maghrébine, qui sombrerait d’année en année dans le repli identitaire, au point d’offrir des recrues de choix pour les prédicateurs de l’Islam radical.

A la fin du XIXe siècle, les Molenbeekois avaient déjà cette mauvaise réputation qui leur collait à la peau

Dirk De Block

«Molenbeek a toujours été une commune populaire et un lieu d’arrivée pour des populations migrantes» explique Dirk De Block, devenu conseiller municipal en 2012 (PTB - gauche radicale) après avoir travaillé durant 15 ans comme travailleur social dans une maison de quartier:

«A la fin du XIXe siècle, les Molenbeekois avaient déjà cette mauvaise réputation qui leur collait à la peau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on avait installé une caserne de Gendarmerie juste en face, de l’autre côté du canal. Quand on est tout en bas de l’échelle, et que la vie est dure, on a aussi des moeurs plus dures».

Le Canal, une frontière psychologique


La caserne en question, c’est le Petit château. Un imposant bâtiment entouré d’une muraille, et de tourelles, transformé depuis lors en centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Le canal, lui, traverse Bruxelles du nord au sud. Il constitue une véritable frontière psychologique entre le «centre» et les quartiers du nord de la ville. Symbole de cette séparation, le pont qui enjambe le canal et qui relie ces deux parties de la ville. A droite, la rue Dansaert, avec ses bars branchés, ses créateurs de mode et ses boutiques. A gauche, la chaussée de Gand qui marque le début de Molenbeek. Deux mondes qui co-existent sans se voir, même si la distance géographique qui les sépare est infime.

Capture d'écran d'une carte Google du canal qui sépare Molenbeek des quartiers branchés

Exclusion

Contrairement à Paris ou à d’autres grandes villes de France, les quartiers populaires de Bruxelles sont au coeur de la ville. De la place communale de Molenbeek, il ne faut que 10 minutes pour atteindre les cinémas du boulevard de Brouckère. Cinq de plus pour aller flâner rue Neuve, la principale artère commerçante de la capitale. Difficile, dès lors, de parler d’exclusion quand la population molenbeekoise est à ce point proche de l’agitation de la ville et de ces institutions.

«La situation géographique n’explique pas tout» poursuit Dirk De Block. «Il est vrai qu’un jeune molenbeekois est beaucoup plus proche du centre-ville qu’un jeune de Seine Saint-Denis. On peut pourtant affirmer qu’il est victime d’une forme de ségrégation. S’il a les mêmes droits, en théorie, qu’un jeune issu d’un autre quartier, il ne part pas avec les mêmes chances dans la vie. Il n’aura pas accès aux mêmes écoles. Il aura davantage de difficultés à trouver un emploi… La discrimination à l’embauche est une réalité, elle accentue le sentiment d’exclusion. C’est un terreau formidable pour les recruteurs islamistes».

Plusieurs études corroborent ces propos. «Un jeune d’origine arabe ou africaine a environ 3 fois moins de chances de trouver un emploi qu’un jeune d’ascendance belge», explique ainsi Corinne Torrekens, chercheuse en Sciences Politiques (Université Libre de Bruxelles) et spécialiste de l’Islam. «A cela s’ajoute le fait que l’enseignement belge est particulièrement inégalitaire.» Les écoles huppées des beaux quartiers sont rarement accessibles aux jeunes des quartiers populaires. Ils doivent alors se rabattre sur les écoles dites «poubelles», confrontées à des problèmes de violence et à un taux de décrochage scolaire important.

40%

Le taux de chômage de Molenbeek

Avec 40% de chômage et un faible niveau de formation, la jeunesse de Molenbeek a donc du mal a trouver sa place. Elle est en manque de repères et s’identifie de moins en moins à la société alentour dont elle se sent profondément exclue. Comme celui des sectes, le discours djihadiste vient offrir du sens à ces jeunes en situation de malaise identitaire. Pas étonnant que plus de 50 molenbeekois aient choisi de quitter la morosité de leur quotidien pour une vie d’aventure, au service d’une «cause» vécue le plus souvent comme un combat pour la défense des musulmans opprimés. 

Une nouvelle grille de lecture du monde

«La plupart des jeunes qui sont captés par des mouvements djihadistes nourrissent un profond sentiment d’injustice au fond d’eux-mêmes» poursuit Corine Torrekens. Une injustice dont ils se sentent victimes dans leur quotidien et qu’ils extrapolent aux autres musulmans ailleurs dans le monde:

«Le contexte géopolitique joue un rôle important. Il y a notamment la Syrie et le conflit israélo-palestinien… Mais il y a aussi l’incohérence de la politique étrangère des pays d’Europe. Par exemple, beaucoup ne comprennent pas pourquoi la France et la Belgique ont soutenu le coup d’Etat du Général Sissi, en Egypte, au détriment des frères musulmans, élus démocratiquement.»

Les groupes djihadistes offrent une grille de lecture du monde. Ils offrent aussi un groupe de pairs à des jeunes désoeuvrés et un sentiment d’appartenance fort au service d’une cause qu’ils estiment juste. A Molenbeek, comme dans d’autres communes belges défavorisées, l’Etat islamique profite de ce contexte morose pour recruter de nouveaux adeptes. 

Comment répondre

Les autorités municipales ont d’ailleurs bien du mal à répondre au phénomène. Certes les mosquées sont surveillées. Depuis plusieurs années, la municipalité a même créé une cellule «Déradicalisation» avec 4 personnes qui travaillent main dans la main avec la police et l’Etat fédéral pour lutter contre le phénomène. Mais les moyens ne sont pas suffisants. «Le principal vecteur de diffusion pour les discours radicaux, c’est internet» explique Dirk De Block. «Les jeunes se foutent pas mal d’aller à la mosquée». Les deux frères Absalam, comme bien d’autres avant eux, n’étaient d’ailleurs même pas des religieux pratiquants. 

Je connais plusieurs mères dont les fils ont été approchés. La vérité c’est que nous avons très peur

Une habitante de Molenbeek

En réalité, c’est par d’autres biais que les recruteurs approchent leurs proies, et notamment celui d’associations caritatives, comme celle de Jean-Louis Denis, un Belge converti à l’Islam, qui distribuaient des vivres et de la soupe aux sans-abris de la gare du nord. Ce dernier est désormais en prison et jugé en ce moment au tribunal correctionnel de Bruxelles pour avoir cherché à recruter des jeunes pour le djihad en Syrie. Et il y en a d’autres. «On entend de plus en plus d’histoires», nous explique cette habitante qui préfère rester anonyme. «Je connais plusieurs mères dont les fils ont été approchés. La vérité c’est que nous avons très peur.»

Communautarisme

La peur, c’est un peu ce qui lie tout le monde depuis les images terribles qui ont déferlé sur les écrans de télévision vendredi soir. La peur de l’Islam, la peur des attentats… La société toute entière est groggy de cette violence sans précédent. Une violence gratuite qui laisse présager le pire pour les années à venir. Dans ce contexte, la classe politique se déchaîne et tente de récupérer la crise et de régler ses comptes.

L’ancien bourgmestre de Molenbeek, Philippe Moureaux (Parti socialiste) est au coeur de la polémique. Accusé par ses détracteurs d’avoir fait preuve de complaisance envers les extrémistes, ses adversaires s’en donnent à coeur joie pour le blâmer de la situation actuelle. «Philippe Moureaux faisait régner un climat de terreur intellectuelle» dénonce ainsi le Sénateur Alain Destexhe (MR - droite) dans une tribune parue dans La Libre Belgique. Il reproche à l’ancien bourgmestre d'avoir entretenu pendant plusieurs décennies un véritable système communautariste ayant favorisé le développement d’un islam radical au coeur de la ville.

Pour Corinne Torrekens toutefois, les pratiques de l’ancien bourgmestre n’ont guère influencé le discours radical. «Le djihadisme est un projet politique global qui vise à prendre le pouvoir.» Il évolue dans des sphères plus larges et n’a pas besoin de la complaisance des institutions pour pouvoir s’installer.

Résidents de Molenbeek le 18 novembre 2015. REUTERS/Yves Herman

 
 

 

Au delà des querelles politiques et de la peur, les habitants de Molenbeek veulent désormais faire preuve d’unité. Mercredi 18 novembre au soir, cinq jours après les attentats, quelques 2500 personnes se sont rassemblées sur la place communale, avec une bougie à la main. Le message est symbolique: il faut répondre par la lumière à l’obscurantisme propagé par certains. Parmi les personnes présentes, il y a Sara Corsius, gérante d’une salle de spectacle locale, le VK, où se sont produits les Eagles of Death Metal par le passé. «Nous ne voulons pas que notre vie empire à cause de la bêtise de quelques-uns» dit-elle. «Nous travaillons tous les jours pour essayer de créer une vraie dynamique dans cette commune. Nous ne laisserons pas quelques extrémistes gâcher tous ces efforts.» Son discours est relayé par la majorité politique en place, même si l’on sait que la tâche sera loin d’être évidente. «Il va falloir créer des politiques inclusives même dans le climat actuel» conclut Sarah Turine. «Il va surtout falloir travailler avec les jeunes pour qu’ils apprennent à se valoriser».

Inutile pourtant de se voiler la face. La tâche est gigantesque. Et le contexte global continue de cristalliser la méfiance entre les communautés. A Bruxelles, les deux rives du canal restent séparées par une épaisse barrière de préjugés. Elles sont pourtant traumatisées par les mêmes images, et aspirent à vivre dans la même sérénité.

Grégoire Comhaire
Grégoire Comhaire (2 articles)
journaliste
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