France

Après les attentats, le retour de la souveraineté et de la Nation

Philippe Guibert, mis à jour le 22.11.2015 à 8 h 36

C’est aussi à cela qu’on reconnaît l’exceptionnalité d’une situation politique: depuis vendredi soir, vers minuit, il y a de la souveraineté dans l’air, et aussi de la Nation, bien plus qu’en janvier dernier.

L'Assemblée nationale illuminée, le 19 novembre 2015. REUTERS/Jacky Naegelen.

L'Assemblée nationale illuminée, le 19 novembre 2015. REUTERS/Jacky Naegelen.

La souveraineté? Le mot n’a pas été prononcé, mais ce sont bien des actes de souveraineté que François Hollande a annoncé aux Français sidérés, vendredi à minuit: état d’urgence et contrôle aux frontières. «C’est une horreur», nous a-t-il dit d’une voix émue, mais l’expression de ce sentiment fut surmontée par ces actes d’autorité, où le chef de l’Etat reprenait de suite la main, quitte, pour le contrôle aux frontières, à rompre unilatéralement avec la règle européenne de libre circulation.

Sa deuxième intervention marquante, lundi devant le Congrès à Versailles, fut aussi un acte de souveraineté. Avec cette phrase très «hollandaise»: «Le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité.» Cela signifiait que la France décidait de s’abstraire, en partie, des règles européennes qui encadrent sa souveraineté budgétaire, afin de financer autant que de besoin les dépenses qu’elle juge nécessaire à sa sécurité.

La souveraineté, c’est la capacité à décider par soi-même, pour soi-même, de façon indépendante. Deux fois, François Hollande, ce «fils spirituel de Jacques Delors» dont l’attachement à la construction européenne est marquant, aura dû rompre avec l’idée d’une souveraineté partagée entre partenaires européens, laquelle se traduit par le respect de règles communes. Un principe de précaution sécuritaire a primé sur tout le reste, avec l’appui quasi-unanime des Français, sans aucune contestation politique sur ces deux sujets.

On dira que le Président n’avait plus le choix, que c’est exceptionnel et transitoire. Peut-être. Mais au moment où le fondement du pacte politique est en jeu, parce que la sécurité du pays et de ses ressortissants est en cause, c’est l’unilatéralisme qui aura été choisi, en à peine quelques heures, et c’est le retour aux prérogatives anciennes de l’Etat qui aura prévalu. Autrement dit, quand l’essentiel est menacé, c’est l’Etat-Nation qui décide, pas l’Europe. On mesure mal aujourd’hui les conséquences de ce moment de souveraineté, notamment dans notre rapport à la construction européenne; mais il ne pourra être oublié, tant ce sont des heures qui comptent dans la vie et l’histoire d’un pays.

Affirmation charnelle de fierté nationale

Souveraineté, mais aussi Nation. On a beaucoup scandé, de manière incantatoire parfois, le mot République, après les attentats de janvier dernier. C’était la liberté d’expression, de blasphème, et donc une certaine conception de l’espace public qui avait été attaquée –en même temps que des juifs. République, Islam, laïcité, intégration, vivre ensemble, Charlie ou pas Charlie: ce furent les mots et les débats des mois de janvier et suivants. Cette fois-ci, c’est la France qui a été agressée et meurtrie. Le caractère aveugle de ces tueries a fait de chaque Français une victime potentielle.

La France, sa nationalité, le mode de vie «français», sont omniprésents depuis vendredi soir

La France, sa nationalité, le mode de vie «français», sont omniprésents depuis vendredi soir. Le drapeau tricolore est sur beaucoup de profils des réseaux sociaux, Facebook en particulier. La Marseillaise est chantée à pleine gorge, au Congrès réuni à Versailles, à la fin du discours du chef de l’Etat –image impressionnante. La question de la nationalité, à travers sa déchéance, est réaffirmée: non pour son efficacité sécuritaire, mais pour lui redonner un sens existentiel –quand on tue ou veut tuer des Français, peut-on être encore Français?

De façon moins politique, le sentiment que les terroristes se sont attaqués à notre mode de vie a été beaucoup exprimé. Le Traité de la tolérance de Voltaire avait été le livre de janvier; cette fois ce pourrait être Paris est une fête d’Hemingway. C’est d’ailleurs un commentaire d’un lecteur du New York Times qui a le premier dessiné cette image hédoniste de la France dans laquelle nous nous sommes reconnus.  Nous aimons la fête et c’est pour cela que nos martyrs ont été assassinés ou blessés. Il est significatif que dans les conversations comme sur les réseaux sociaux, beaucoup se soient réclamées cette fois non de valeurs, comme la Liberté, mais de manières de vivre qui seraient caractéristiques de notre pays. C’est une affirmation plus charnelle de fierté nationale face à la tragédie.

Très significative aussi, la solidarité spontanée, des portes ouvertes dans la nuit de vendredi aux dons de sang samedi (un psychanalyste y verrait-il un désir collectif de «verser» un peu de son sang?). L’hommage lundi, lors de la minute de silence, n’a donné lieu à aucun incident, du moins signalé médiatiquement.

Une union qui n'est pas encore rompue

Ce point est essentiel: l’union nationale, dont on parle tant, avait été deux fois rompue en janvier. Une première fois par les réticences nombreuses envers la minute de silence dans les établissements scolaires. Puis, on l’a oublié, avant même la manifestation monstre du dimanche, par la non-participation de Marine Le Pen (acceptée sinon voulue par les organisateurs).

Souveraineté ET sentiment national: voilà très longtemps qu’une telle conjonction ne s’était pas produite

Cette semaine, la classe politique n’a certes pas été unie, mais les Français ont eu des réactions communes. Il n’y a pas, pour l’instant, de dispute aussi brûlante que le fait d’être, ou pas, Charlie; celle sur les risques de l’Etat d’urgence n’atteint pas encore l’immense majorité des Français. Si une manifestation douteuse s’est déroulée dans le Morbihan dimanche, si une agression antisémite au couteau a eu lieu à Marseille mardi soir, si des mosquées ont été taguées ou dégradées (mais moins qu’en janvier, semble-t-il), ce sont là des actes marginaux, à l’écart de la communauté nationale.

Cette affirmation de solidarité et de fierté, par-delà toutes nos différences, est essentielle: dans un pays à cran, travaillé comme jamais par la question identitaire, c’est l’appartenance commune qui a prévalu, de façon quasi-organique, non les divisions identitaires.  

Souveraineté ET sentiment national: voilà très longtemps qu’une telle conjonction ne s’était pas produite. La fierté nationale s’était repliée en dehors du politique, dans le sport en particulier. La souveraineté, quant à elle, semblait le domaine privilégié du FN; il n’en a plus, désormais, le monopole, pas plus que de la nation. Si le FN ne va pas régresser à court terme, s’il peut même bénéficier de la situation aux régionales, la configuration idéologique de notre pays a peut être évolué en profondeur. Car il ne sera pas facile de revenir en arrière: quand la menace est là, nous avons besoin de puissance publique, et de patriotisme, pour se serrer les coudes. Nos «partenaires» européens, à commencer par l’Allemagne, ont dit ne pas «se sentir», ni même vouloir, être en guerre. Pendant ce temps, des jeunes Français se ruent vers l’armée, pour s’engager…

Contraste saisissant, et lourd de sens pour l’avenir.

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte