Monde

Comment détruire économiquement Daech

Camille Belsoeur, mis à jour le 19.11.2015 à 19 h 21

L’organisation terroriste, dont une large partie de ses finances repose sur des trafics de contrebande, peut être considérablement affaiblie sur le plan économique.

Des installations pétrolières à Al-Shaddadeh en Syrie, le 2 avril 2010 | REUTERS/Stringer

Des installations pétrolières à Al-Shaddadeh en Syrie, le 2 avril 2010 | REUTERS/Stringer

On le sait, Daech se finance grâce au pétrole, au racket dans les territoires occupés, et à divers trafics de contrebande, dont celui d’œuvres d’art et de pétrole, deux ressources vendues sur le marché noir. «Viser les ressources financières de l’État islamique [...] est devenu une priorité significative de sécurité nationale pour les dirigeants politiques. En affaiblissant la force économique du groupe, [...] les dirigeants politiques cherchent à réduire sa capacité de conduire des attaques terroristes, et également à affaiblir et finalement détruire complètement l’organisation», analyse le service de recherche du Congrès américain dans un rapport.

Une intensification de la guerre économique livrée à Daech est d’autant plus cruciale qu’une victoire militaire semble pour le moment un scénario lointain, alors que les puissances occidentales se refusent à envoyer des troupes au sol, même si l’organisation terroriste vient de subir une défaite face aux combattants kurdes à Sinjar, dans le nord de la Syrie. Sur Slate.fr, Eric Leser expliquait déjà «pourquoi nous ne pouvons pas gagner la guerre contre Daech», en avancant que «les raids aériens ne suffiront pas à vaincre l’État islamique».

1.Viser les ressources pétrolières

Selon un rapport du service de recherches du Congrès américain, le pétrole est la première ressource économique de l’État islamique, soit un tiers de ses recettes. «Le pétrole est l’or noir qui finance le drapeau noir de l’EI: c’est ce qui fait tourner sa machine de guerre, lui fournit de l’électricité», écrit le quotidien Financial Times dans une enquête sur le financement de l’organisation. Le média britannique estime à hauteur de 1,5 million de dollars les recettes tirées du pétrole chaque jour par Daech.

Depuis les attaques terroristes qui ont touché Paris le 13 novembre, des avions russes et américains ont intensifié leurs bombardements sur des installations pétrolières de Daech, mais aussi sur des convois de camions transportant du pétrole. Lundi 16 novembre, l’aviation américaine a ainsi bombardé 116 camions-citernes à la frontière entre la Syrie et l’Irak, a rapporté le New York Times. Une première depuis le début des frappes aériennes en août 2014. Jusque-là, le Pentagone avait évité de s’en prendre à de telles cibles pour ne pas risquer de tuer des civils. 

Plus les convois de camions seront visés, et moins les civils qui se risquent à ce commerce oseront le faire

Agnès Levallois, chargée de mission à l’Académie diplomatique internationale

«Les convois de camions sont assez faciles à repérer grâce aux drones. Mais les Américains avaient peur jusque-là de tuer les conducteurs, qui sont aussi des civils», nous précise Agnès Levallois, chargée de mission à l’Académie diplomatique internationale et spécialiste des questions stratégiques au Moyen-Orient. «Plus les convois de camions seront visés, et moins les civils qui se risquent à ce commerce oseront le faire», ajoute t-elle.

«Il faut aussi que la Turquie contrôle mieux sa frontière, qui est poreuse et par laquelle transite en contrebande le pétrole syrien ou irakien provenant de zones contrôlées par l’État islamique», note Agnès Levallois. Selon elle, sous la pression des pays occidentaux et depuis la réélection d’Erdogan, «qui a davantage les mains libres politiquement», la Turquie a renforcé les contrôles sur sa frontière, même si une partie de celle-ci, contrôlée par les Kurdes et Daech côté syrien, lui échappe.

Les bombardements de plateformes pétrolières ralentissent également de manière importante l’industrie pétrolière de Daech. «Le raffinage s’effectue par des installations mobiles, que les bombardements alliés tentent régulièrement de détruire. Il faut alors une dizaine de jours et dépenser 230.000 dollars pour chaque reconstruction d’usine», explique le docteur en économie Christian Chavagneux dans Alternatives économiques.

2.Lutter contre la revente des œuvres d’art

Le trafic d’antiquités et d’œuvres d’art représente une importante manne financière pour Daech. «Des analystes affirment même que la seconde ressource financière la plus importante de l’État islamique est la vente d’antiquités pillées dans les régions sous contrôle du groupe terroriste», souligne le rapport du Service de recherche du Congrès américain.

Dans un article sur les revenus de l’organisation, le magazine Alternatives économiques indique que «les revenus du trafic d’antiquités sont estimés à plus de 100 millions [de dollars] par an. Ils proviennent soit de pillages de musées et de collections privées, soit de nouvelles fouilles car un tiers des sites archéologiques irakiens sont sous le contrôle de Daech. Des permis d’exploitation sont vendus, les produits trouvés sont estimés et taxés entre 20% et 50% du prix de vente avant de passer en contrebande dans les pays voisins, puis vers l’Europe. On a retrouvé des pièces byzantines et des poteries romaines vendues à Londres».

François Hollande a annoncé mardi 17 novembre vouloir améliorer la lutte contre cette contrebande. «En ce moment même, l’organisation terroriste Daech délivre des permis de fouille, prélève des taxes sur les biens qui vont ensuite alimenter le marché noir mondial, transitant par des ports francs, qui sont des havres pour le recel et le blanchiment, y compris en Europe», a déclaré le président de la République devant la 70e conférence générale de l’Unesco.

Parmi ces mesures annoncées par les autorités françaises, la mise en place d’un «droit d’asile» pour les œuvres d’art menacées en provenance de Syrie et d’Irak. Les œuvres qui risquent de tomber entre les mains des terroristes pourront ainsi trouver refuge dans les musées français. François Hollande a également repris une mesure préconisée par le rapport du président du Louvre, Jean-Luc Martinez, il y a quelques mois lors des destructions commises par Daech dans la cité antique de Palmyre. Le rapport soumet l’idée «d’un contrôle douanier à l’importation des biens culturels». La France intégrera aussi «dans son droit les résolutions du Conseil de sécurité interdisant le transport, le transit, le commerce du patrimoine culturel mobilier ayant quitté illégalement certains pays», a déclaré François Hollande.

3.Bloquer les soutiens financiers 

Ce n’est pas, et de loin, la source principale de financement de l’organisation terroriste, mais Daech bénéficient de la complicité de certains banquiers. Des liens occultes qui permettent au groupe terroriste d’effectuer des transferts de fonds ou des retraits conséquents d’argent liquide.

Dans une note parue en octobre 2015, le ministère des Finances britannique indique que des membres de Daech ont corrompu des employés de banques à Londres pour obtenir de faux prêts sur des comptes ouverts avec de fausses identités. Les services de renseignement britanniques rapportent également que «de l’argent liquide a été retiré de distributeurs à la frontière turque par des combattants étrangers impliqués dans les combats en Syrie».

On sait qu’il y a eu des financements par des personnalités du Qatar ou de l’Arabie saoudite

Agnès Levallois

«Il y a aujourd’hui des gens qui, pour des raisons mercantilistes, ne se soucient pas des conséquences», pointaient sur les ondes de France info le 18 novembre Mohamed Sifaoui, spécialiste de l’islamisme radical, qui lui aussi avançait la nécessité de mieux lutter contre les transactions bancaires opérées par Daech à travers le monde.

Sur le site du Monde, les Décodeurs indiquent que des «transactions bancaires signalées dans le cadre de la loi antiblanchiment des États-Unis ont produit cette année un nombre croissant d’alertes relatives à des transactions financières pouvant impliquer l’EI». Le 17 novembre, les banques américaines ont annoncé qu’elles analysaient leurs comptes pour dénicher des liens éventuels avec les attentats du 13 novembre.

Les pays occidentaux, dont la France, dénoncent également les soutiens financiers apportés par certaines personalités de pays du Golfe à Daech. «Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, ça, c’est incontestable et je n’ai pas de raison de douter aujourd’hui de l’engagement de ces deux gouvernements. Reste la question de l’ensemble de ces financements [à propos d’éventuels financements privés du terrorisme dans ces pays]. Nous ne pourrions accepter aucun élément qui participe du financement de ce terrorisme contre nous», a déclaré le Premier ministre français Manuel Valls, mardi 17 novembre, à la veille de sa rencontre avec le Premier ministre du Qatar.

«On sait qu’il y a eu des financements non pas directement par les États mais par des personnalités du Qatar ou de l’Arabie saoudite», dit Agnès Levallois, pour qui la pression des pays occidentaux a convaincu l’Arabie saoudite à être plus regardante sur la question.

Mais s’il est possible d’affaiblir de manière conséquente Daech sur le plan économique, l’organisation dispose aussi de ressources propres, dont les impôts et taxes récoltés dans les territoires sous contrôles, qui correspondent à environ un tiers de ses financements –soit autant que le pétrole–, selon le Service de recherche du Congrès américain

«L’organisation terroriste s’autofinance désormais en grande partie: l’État islamique a repris à son compte le système d’imposition dans les territoires qu’il contrôle en Irak, qui s’apparente souvent à du racket basé sur la violence», selon la Financial Action Task Force (FATF), une organisation sous la tutelle de l’OCDE spécialisée dans le blanchiment d’argent, comme nous le rapportions précédemment sur Slate.fr. Un obstacle de taille dans la lutte économique contre l’organisation terroriste.

Camille Belsoeur
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Journaliste
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