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Comment gagner la guerre contre Daech

Fred Kaplan, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 25.11.2015 à 14 h 13

Le groupe terroriste montre des signes de fatigue. Les grandes puissances occidentales sauront-elles agir en conséquence?

Rafale sur le porte-avions Charles-de-Gaulle avant son départ de la base navale de Toulon, le 18 novembre 2015 | REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Rafale sur le porte-avions Charles-de-Gaulle avant son départ de la base navale de Toulon, le 18 novembre 2015 | REUTERS/Jean-Paul Pelissier

François Hollande a déclaré que la France était «en guerre» contre Daech. Le président Obama, lors de la conférence de presse du lundi 16 novembre marquant la fin du sommet du G20, a affirmé: «Nous sommes unis face à cette menace.» Mais que veulent dire ces déclarations? Et que doivent-elles signifier?

Dès le dimanche 15 novembre, douze chasseurs bombardiers français ont largué vingt bombes sur des cibles de Daech dans la ville syrienne de Raqqa, sonnant le départ d’une campagne plus large. Obama s’est fait l’avocat d’une «intensification» des frappes aériennes et des autres opérations militaires américaines, tandis que des rapports ont fait état de quatre attaques par des A-10 et par deux AC-130 ayant décollé de bases installées en Turquie, détruisant 116 camions remplis de pétrole que Daech tentait de faire sortir clandestinement de l’est de la Syrie. Voilà un bon début –surtout pour ce qui concerne les frappes contre les cibles pétrolières, une des premières sources de revenus pour Daech. Il est d’ailleurs mystérieux que de telles cibles n’aient pas été frappées plus tôt de manière intensive.

Au cours des dernières semaines, les positions de Daech ont été cibles d’attaques de plusieurs fronts –par les Kurdes au nord, les milices soutenues par l’Iran dans le centre de la Syrie, l’armée irakienne dans l’ouest de l’Irak, toutes soutenues par l’aviation américaine. Il s’agit là d’une nouvelle phase dans l’offensive contre Daech, dont les chefs ont été jusqu’alors capables de déplacer leurs combattants, battre en retraite et se renforcer à volonté car les attaques étaient décousues. Désormais, Daech montre des signes de fatigue.

Ravaler nos prétentions

Il est donc temps pour les adversaires de Daech de consolider leurs positions et de profiter de la situation. Il n’est pas certain que ces forces soient préparées, ou en aient la volonté politique. Voilà quelques étapes qui pourraient permettre des progrès en l’espèce.

En premier lieu, l’Otan devrait invoquer l’article 5 de la Charte du Traité de l’Atlantique Nord, qui affirme qu’une attaque contre un des membres de l’organisation est considéré comme visant tous les autres. Il s’agirait d’un geste essentiellement symbolique, certes, mais qui permettrait aux alliés de se serrer les coudes, de les pousser à aller jusqu’au bout de leur rhétorique avec un engagement militaire réel. La France a été attaquée par une puissance étrangère; si l’Otan sert encore à quelque chose, ses membres doivent à minima remplir leur devoir de base de défense collective.

Deuxièmement, grâce à la base américaine en Turquie voisine et l’appui aérien d’autres nations (et pas seulement de la France), Daech devrait être bombardée de manière bien plus systématique. Les bombardements ne doivent pas être aveugles (les Français ont sans doute eu une très mauvaise idée en bombardant Raqqa, en privant d’eau et d’électricité une ville de 200.000 habitants, la plupart victimes et pas membres de Daech, sans objectif stratégique ou tactique apparent). Ils devraient se concentrer sur des cibles stratégiques, coordonnés avec des offensives au sol, autant que possible. L’heure est venue pour les forces anti-Daech de se réunir et d’avancer.

L’heure est venue pour les forces anti-Daech de se réunir et d’avancer. Il nous faut travailler de concert avec des pays que nous n’apprécions pas du tout, ou du moins ne pas gêner leurs efforts

Troisièmement, cette puissance aérienne devrait être utilisée pour soutenir toutes les forces engagée dans la lutte contre Daech, quelles que puissent être nos réserves à leur endroit –et cela vaut donc aussi pour les milices soutenues par l’Iran. Il ne s’agit pas là d’une guerre du même genre que la Guerre froide. Dans la guerre contre Daech, nous sommes dans le même camp que nos alliés, nos adversaires, et les autres. Il convient de faire un choix: si l’objectif final est d’anéantir Daech, particulièrement depuis l’attaque contre Paris, alors il nous faut ravaler nos préventions et travailler de concert avec des pays et organisations que nous n’apprécions pas du tout –ou au moins ne pas gêner leurs efforts. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Roosevelt et Churchill se sont alliés à Staline pour vaincre Hitler –et s’ils ne l’avaient pas fait en raison de leur haine à l’égard du communisme soviétique, c’est l’Allemagne d’Hitler qui aurait gagné. Certes, après la guerre, l’Union soviétique occupa durant quarante-cinq ans l’Europe de l’Est, mais le sort qui fut réservé à ses population, pour affreux qu’il ait pu être, était sans nul doute préférable à l’installation du drapeau à croix gammée sur tout le continent. Comparaison n’est certes pas raison, mais laisser l’Iran obtenir davantage de poids en Irak et en Syrie (ce qui risque bien d’arriver, de toute façon) est sans doute préférable à l’installation du califat de Daech sur de vastes étendues territoriales au Proche-Orient.

Quatrièmement, et partiellement pour contrer l’expansion iranienne, mais aussi pour accomplir la tâche plus urgente de l’écrasement de Daech, tout devrait être fait pour lever et équiper et même entraîner des milices sunnites et des groupes de commandement. Ils seront difficiles à organiser si nous soutenons dans le même temps les groupes de chiites soutenus par l’Iran, mais l’histoire fourmille de coalitions plus disparates encore et les éventuelles réticences pourraient être atténuées par les méthodes habituelles, dont l’octroi d’importantes sommes d’argent, de matériel de guerre et de massages des egos de chacun.

Pas de guerre anti-islam

Cinquièmement, les points précédents nécessitent de nombreux échanges diplomatiques. À présent que le secrétaire d’État John Kerry semble momentanément ne plus avoir de feu à éteindre, la prochaine partie de sa tournée interrompue pourrait être consacrée à ce thème: faire preuve de bonne volonté à l’égard des sunnites et les assurer qu’ils auront leur place dans la grande campagne contre Daech. Au cours de la première guerre du Golfe de 1990-1991, James Baker, secrétaire d’État du président Bush père, avait effectué des dizaines de voyages dans la région pour s’assurer de la solidité de la coalition anti-Saddam, tant durant la période de mobilisation que durant celle des offensives aériennes et des interventions au sol. Il convient de rappeler que l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie mobilisaient des divisions d’infanterie ou de blindés et des portions considérables de leur aviation pour chasser les troupes irakiennes du Koweït.

Certes, ils n’ont pas livré le gros des combats, mais leur présence a au moins eu pour effet de couper court à toute critique –qui aurait pu s’avérer dévastatrice si tel avait été le cas– selon laquelle la guerre contre Saddam n’était qu’une guerre de l’Occident ou exclusivement anti-islam.

Sixièmement, pour cette raison parmi d’autres, Obama a bien raison de faire taire ceux qui parlent déjà d’envoyer des milliers de soldats américains (ou occidentaux) pour participer à ce conflit. Comme il l’a déclaré dans sa conférence de presse, oui, l’armée américaine pourrait reprendre Mossoul ou d’autres portions de l’Irak, et après? Les troupes –des dizaines sinon des centaines de milliers d’hommes– devraient y rester des années voire des décennies, pour tenir et reconstruire ces villes; et elles constitueraient un outil de recrutement pour de nouveaux terroristes, désireux de perpétrer le djihad contre des mécréants impérialistes. Pour faire court, cette mission serait littéralement intenable. Même les plus critiques d’Obama chez les Républicains, qui lui reprochent de ne pas «en faire plus» en Syrie, ne demandent pas le déploiement de troupes au sol en grand nombre. (La seule exception est le sénateur Lindsey Graham, qui entend concourir à la présidentielle en promettant l’envoi de dizaine de milliers de soldats en Irak et en Syrie et est crédité de moins d’1% des intentions de vote dans les sondages.)

Septièmement, cette réticence à envoyer des troupes au sol ne devrait pas interdire le doublement ou le triplement des effectifs des forces spéciales sur le terrain, pour conseiller, coordonner les frappes aériennes et soutenir, à l’occasion, les raids des contre-terroristes.

Accord politique en Syrie

Mais aucun de ces efforts ne pèsera bien lourd sur le long terme sans un accord politique en Syrie –c’est-à-dire sans une transition formelle, internationalement supervisée, vers un nouveau gouvernement à Damas, dont le président syrien Bachar el-Assad ne ferait pas partie. Daech est arrivé là où il en est en jouant sur le mécontentement généré par les terribles assauts d’Assad contre son propre peuple et en remplissant les vides du pouvoir laissés par la guerre civile qui en a découlé. De la même manière, Daech ne pourra être vaincu sans que soit mis fin à la guerre civile.

Daech est arrivé là où il en est en jouant sur le mécontentement généré par les terribles assauts d’Assad contre son propre peuple. De la même manière, Daech ne pourra être vaincu sans que soit mis fin à la guerre civile

Une réunion, qui s’est tenue à Vienne le week-end du 14 et 15 novembre, du Groupe de soutien international à la Syrie –assemblage hétéroclite de vingt nations dont les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Iran, les États de l’Union européenne et des membres de la Ligue arabe– a produit un communiqué qui fixe le cap de cette transition. Exprimant «un sentiment unanime d’urgence», le communiqué fixe au 1er janvier la date d’une éventuelle transition, suivie d’un cessez-le-feu, avec l’élection d’un nouveau gouvernement dans les dix-huit mois.

Certes, ce communiqué comporte des trous béants. Celui-ci, par exemple: «Le cessez-le-feu ne s’appliquera pas aux opération offensives contre Daech ou al-Nosra ou tout autre groupe que le GSIS considère comme “terroriste”.» Pour l’instant, la Russie et l’Iran considèrent tous les groupes combattant en Syrie comme terroristes; si la situation ne change pas, il n’y aura donc pas de cessez-le-feu et pas du tout de perspective de transition pacifique.

Il s’agissait malgré tout d’une première réunion; il est déjà étonnant que certains dirigeants aient accepté de se tenir à la même table et signer le même document; ils partagent pourtant tous le même intérêt à écraser Daech –et particulièrement à la suite des événements récents, et qui ne se limitent pas aux attentats perpétrés à Paris, mais comprennent notamment des attentats similaires au Liban et un autre contre un avion de ligne russe, probablement grâce à des complicités au sein de la sécurité d’un aéroport égyptien.

Obama a fait remarquer lors de sa conférence de presse que, quand Daech engrange les victoires sur le champ de bataille, il attire des étrangers en quête d’une voie toute tracée vers le paradis. Voilà pourquoi la dimension militaire de ce combat est importante: pour faire de Daech un réceptacle moins attirant pour les rêves de martyre et de gloire des djihadistes radicaux.

Les groupes révolutionnaires provoquent souvent leur propre perte en présumant de leurs forces et c’est très clairement ce que vient de faire Daech ces dernières semaines. L’action commune contre lui est rendue possible entre des acteurs que tout oppose pourtant, ce que rien n’aurait pu laisser espérer il y a encore peu. Rien n’est malgré tout inévitable. Daech perd du terrain, mais ne sera pas vaincu tant que les puissances qui s’agitent contre lui ne décideront pas d’agir de manières qui, en temps normal, seraient apparues artificielles voire inamicales à l’endroit de certaines nations ou de certaines religions. Mais nous ne vivons pas des temps normaux et c’est le devoir des puissances globales et régionales d’agir en conséquence.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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