Culture

De Jason Molina à Jeff Buckley, la musique comme consolation

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 22.11.2015 à 15 h 05

New York 2001-Paris 2015, ou l'itinéraire de deux chansons-baume.

Ça se passait «avant», comme on dira désormais pendant un moment, dans les premiers jours de novembre. Effectuant des recherches pour un projet, je découvrais par hasard un morceau inédit enregistré par Jason Molina (le chanteur du groupe Songs: Ohia, auteur du vital Magnolia Electric Co.), Will Oldham (tête pensante du groupe Palace de et ses multiples déclinaisons) et Alasdair Roberts. Je l'avais raté, dix mois plus tôt, quand il avait été exhumé par le label Secretly Canadian le 14 janvier 2015 –peut-être la tête à autre chose, une semaine jour pour jour après que les frères Kouachi aient assassiné douze personnes à la rédaction de Charlie Hebdo, trois jours après que 3,7 millions de personnes aient défilé contre le terrorisme dans les rues de nombreuses villes françaises.


Mais le morceau ne date pas de 2015 –Molina est mort en 2013, à 39 ans, de problèmes causés par sa dépendance à l'alcool. Il porte pour simple titre sa date d'enregistrement, une autre date historique tragique et inoubliable, de celle à laquelle on comparaît à l'époque ce 7 janvier: «September 11th, 2001». Comme W.H. Auden avait appelé «September 1st 1939» un poème écrit aux premiers jours de la Seconde Guerre mondiale («We should see where we are / Lost in a haunted wood / Children afraid of the night...»), que les New Yorkais s'échangeaient par mail après les attentats de 2001. Comme W.B. Yeats avait quasi-immédiatement couché sur le papier les mots de «Easter, 1916» («All changed, changed utterly: a terrible beauty is born») après l'insurrection sanglante de Pâques 1916 en Irlande.

«Enregistrer du rock'n'roll, ce pour quoi nous sommes nés»

Dans un texte publié au moment de l'exhumation du morceau, Alasdair Roberts a raconté comment lui, Oldham et Molina s'étaient retrouvés, dans une ferme du Kentucky, à la rentrée 2001, participant à une session d'enregistrement particulièrement réussie au soir du 10 septembre dans le cadre du projet Amalgamated Sons of Rest:

«Jason m'a réveillé vers 10h le lendemain matin avec les mots suivants: "Ali, tu devrais descendre. Quelque chose de vraiment terrible est en train de se produire." [...] Je suis donc descendu me confronter à la nouvelle réalité mondiale. Nous avons passé la majeure partie du reste de la journée à regarder les infos avec une incrédulité stupéfaite; le soir, nous avons dîné ensemble et discuté avec d'autres membres de la famille Oldham. Et puis, il nous a semblé que la seule chose à faire était de revenir à la normale –de nous verser un grand verre de whisky chacun et d'enregistrer du rock'n'roll, ce pour quoi nous sommes nés. C'est comme ça qu'est né ce morceau de musique, une réponse spontanée de l'âme de Jason aux terribles et inimaginables évènements de cette journée.»

Long de dix minutes, «September 11, 2001» ressemble à une longue veillée aux bougies, scandée du son d'un dulcimer des Appalaches manié par Alasdair Roberts et de la plainte émouvante de Molina. On y parle de sirènes hurlantes («We can hear them ringing the rescue bells») et d'ombres sur un drapeau rouge-blanc-bleu («The shadows on the red, white and blue»), qui pourrait tout aussi bien être bleu-blanc-rouge. C'est une nouvelle illustration, comme l'écrivait en début d'année Flavorwire, évoquant au passage le drame de Charlie Hebdo, du «pouvoir de la musique funèbre en une époque tragique».

Existera-t-il un jour un morceau qui pourrait s'intituler «13 novembre 2015», un morceau qui capture aussi bien l'esprit de cettte nuit? L'Américain Thundercat vient déjà de s'y essayer avec un court instrumental-hommage, sobrement intitulé «Paris», une minute trente enluminée de chœurs vaporeux. Peut-être, sans doute, faudra-t-il attendre plusieurs mois pour que quelqu'un réussisse vraiment à s'y attaquer en y ajoutant des mots, en sortant du mutisme, de l'«incrédulité stupéfaite». Peut-être même faudra-t-il là aussi attendre quatorze ans pour que soit publié un morceau qu'un musicien aura enregistré dans l'effroi, samedi 14.


Ou peut-être ce morceau existe-t-il déjà depuis longtemps et nous revient d'outre-tombe, comme il est déjà revenu une fois par le passé.

«C'était devenu un spiritual»

En 1994, Jeff Buckley enregistrait sur son unique album «Hallelujah», une reprise de Leonard Cohen –ou plutôt, subtilité de l'inspiration, de John Cale reprenant lui-même Leonard Cohen. Le 11 septembre 2001, quatre ans après la disparition du chanteur, noyé accidentellement dans les eaux du Mississippi, le staff de la chaîne musicale VH1 cherche la musique appropriée pour illustrer une vidéo tournée en hommage aux victimes des attentats quand Sarah Lewitinn, une employée, déclare: «Ce qu'il vous faut ici, c'est la version d'"Hallelujah" par Jeff Buckley.» Quand il arrive au bureau, le 12 septembre 2001, Bill Flanagan, un cadre de la chaîne, se voit montrer un montage par Fred Graver, un de ses supérieurs, qui lui annonce que la vidéo sera jouée toutes les heures:

«Je lui ai dit: "Vous savez, ce n'est pas vraiment ce dont parle la chanson". Il m'a répondu: "Peu importe". Et il avait raison: cela importait peu. La chanson était devenue quelque chose d'autre, déjà. Je crois que c'est la première fois que j'ai réalisé que ce n'était pas vraiment une chanson sur le regret et l'extinction du désir sexuel, toutes ces choses. C'était devenu un spiritual

À dix-huit ans (en 2001, ou pas loin...), comme tout le monde, j'adorais Grace et «Hallelujah». A vingt-cinq, comme d'autres, je m'en suis éloigné: trop écoutée, trop massacrée, trop évidente. On gagne souvent à revenir sur ses goûts passés: comme la si consensuelle et pourtant toujours poignante «Imagine», chantée au piano par Neil Young pour les victimes du «9/11», interprétée samedi devant le Bataclan par le pianiste David Martello, «Hallelujah» a quelque chose d'une ballade-baume, possède un pouvoir de consolation universel malgré toutes ses ambiguïtés, ses images bibliques opaques, ses incertitudes («Maybe there is a god above»).


Quelques mois après la sortie de Grace, le 11 février 1995, Jeff Buckley était monté sur la scène du Bataclan pour un concert devenu, selon la plupart de ceux qui y ont assisté, mythique, «extraordinaire autant qu’intolérable, un pandémonium baroque de sperme et de larmes», comme l'écrivirent un jour avec lyrisme les Inrockuptibles. Edité en EP dès la fin 1995, le disque se termine, après une reprise de Piaf, par une version de près de dix minutes de "Hallelujah", qui s'ouvre dans les cris et les applaudissements et se conclut par quelques mots de Buckley au public de la salle du boulevard Voltaire: «Bonne nuit! I love you. We love you. Thank you.» Depuis cinq jours, des internautes tweetent ou Facebookent régulièrement le morceau. Sur YouTube, ils déposent dans les commentaires des vidéos, comme d'autres iraient mettre des bougies ou des fleurs devant le Bataclan, ces petits messages: «Vive la France, vive Paris.»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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