France

Les chaînes d’infos ont-elles sombré dans la porno-actualité?

Nicolas Santolaria, mis à jour le 22.11.2015 à 10 h 17

Pour alimenter leurs robinets à images, les chaînes d’info en continu ont transformé les attaques terroristes en feuilleton interminable. Et si à force de ne plus parler que de ça, on avait fini par basculer?

Capture d'écran de BFMTV le 18 novembre au matin

Capture d'écran de BFMTV le 18 novembre au matin

Un des effets collatéraux des attentats de Paris est que je suis devenu complètement accro à BFMTV. La chaîne d’information en continu s’est transformée, pour moi comme pour de nombreux français, en véritable perfusion distillant son composé de nouvelles dramatiques comme s’il s’agissait d’un nouvel oxygène. La première réaction pourrait consister à se dire qu’il est tout à fait normal de vouloir s’informer en des temps aussi troublés. Donc, j’allume une nouvelle fois la télé. Ce matin, le bandeau «Assaut en cours» barre le bas de l’écran, entre les encarts «Édition spéciale» et «Opération du RAID»

Les forces de l’ordre sont venues interpeller le cerveau présumé des attentats de Paris, Abdelhamid Abaaoud, qui pourrait être retranché dans un appartement du centre de Saint-Denis. À l’écran, on ne distingue réellement qu’un attroupement de policiers casqués, qui se tiennent sous une enseigne Célio. Ils sont agglutinés devant ce l’on devine être un pas de porte et la scène, filmée de loin, est clairement anti-spectaculaire. Mais la présentatrice de la chaîne nous rappelle qu’il vaut mieux ne pas se fier à ce calme apparent: «L’assaut est toujours en cours. On vous fait vivre la situation au plus près sur BFMTV. Il y a peut être encore un terroriste à l’intérieur?»

«Ce matin, on est en plein dans l'action!»

En résumé, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas grand chose qu’il ne se passe rien. On apprend d’ailleurs que plusieurs personnes ont déjà été interpellées et qu’une femme kamikaze s’est fait exploser un peu plus tôt. «Il semble que la femme kamikaze s’est jeté sur les policiers en criant quelque chose», précise un des intervenants. Quoi? On n’en sait rien. À l’image, on ne voit jamais le plateau où devisent doctement les intervenants, l’écran étant occupé par le plan fixe des opérations en cours. Le parti-pris scénaristique est donc celui de l’immersion totale, avec effacement de toute forme de hors-champ. Ce que confirme d’ailleurs un échange entre la présentatrice et un des spécialistes qui intervient verbalement à l’antenne.

«Et on est juste à côté d’une école élémentaire», précisent les journalistes, histoire d’ajouter une pincée de frissons

-Le spécialiste: «Comment les policiers ont-ils réussi à remonter jusqu’à ce nid de guêpe?»
- La présentatrice: «Ça, ça sera la suite. Ce matin, on est en plein dans l’action!»

Bref, il est mentalement interdit de s’extraire de la nasse constituée par l’instant présent télédiffusé. Car, rappelle l’équipe de BFMTV, «on n’est pas à l’abri d’une explosion». La survenue de quelque chose de potentiellement tragique en direct constitue d’ailleurs la trame émotionnelle de ce récit pauvre en images, comme une sorte d’excitation qui serait entretenue par de savantes contorsions verbales. «Et on est juste à côté d’une école élémentaire», précisent les journalistes, histoire d’ajouter une pincée de frissons. 

«Il est venu mourir au pied de son maître»

Signe de la détermination des terroristes, cinq policiers ont été blessés et un chien est mort, frappé par une munition à sanglier «qui a fait un trou gros comme le poing». «Il est venu mourir au pied de son maître», nous dit-on. On s’imagine la scène et, à défaut de la voir, on la visualise. «J’ai eu un message d’un policier ce matin qui me disait: “C’est un peu comme si on perdait un collègue», ajoute un intervenant.

Mais attention, ne nous laissons pas envahir par le pathos, car il peut à tout moment se passer quelque chose, même s’il ne se passe visiblement plus rien.

- «Vous avez pu remarquer sur l’image ce vol d’oiseau soudain. Et une petite détonation», intervient soudain le reporter en direct, laissant supposer une reprise des hostilités.
- «Oui, ça peut être aussi une petite charge qu’on met pour faire sauter une serrure», suppute le spécialiste.

«Ce sont de réelles armes qu’on utilise, des armes létales»

Comme il faut meubler, les discussions virent parfois au surréalisme le plus total. Alors qu’on vient de nous expliquer un peu plus tôt qu’un terroriste, porté par l’adrénaline, peut continuer à courir pour se faire exploser sur les forces de l’ordre même après avoir reçu plusieurs balles dans le corps, le présentateur interroge: «C’est des pistolets paralysants qu’on utilise dans ce genre de circonstance?»

Gilles, c’est quoi ces lasers qu’on voit à l’image?

- Le spécialise, visiblement interloqué par cette question hors de propos: «Non, des pistolets paralysants, ce serait tout à fait inefficace dans ce genre de situation. Ce sont de réelles armes qu’on utilise, des armes létales.»

BFM diffuse alors quelques images tournées par Gilles, un vidéaste amateur, qui a assisté au début de l’assaut dans la nuit, aux alentours de 4h20. On voit une façade d’immeuble («un bel immeuble», précise le présentateur, amateur d’architecture), parcouru par de petits points verts.

- Le présentateur: «Gilles, c’est quoi ces lasers qu’on voit à l’image?»
- Gilles, le riverain qui a été tiré du lit en pyjama, s’improvise bien volontiers expert en armement de guerre: «Je pense que c’est un système de visée.»

Retour immédiat au direct. Que se passe-t-il? Rien. Mais c’est bien de le savoir.

- L’envoyée spéciale: «Il n’y a pas de bruit. C’est un vrai silence très pesant qui règne ici.»
- La présentatrice: «On vous coupe parce que sur ces images ont aperçoit des gens qui sont évacués. Ce sont des riverains?»

L'omniscience journalistique téléportée

Bien évidemment, l’envoyée spéciale n’en sait rien, elle qui se situe à des dizaines de mètres de la scène. De là où elle se trouve, elle n’avait peut-être même pas aperçu que des gens étaient en mouvement. Mais elle se doit d’incarner l’omniscience journalistique téléportée. À ce stade, face à ce mélange d’images qui ne montrent pas grand chose et à ces empilages de commentaires qui frisent parfois le ridicule, on est en droit de se poser une question: est-on encore dans le registre de l’information? N’a-t-on pas plutôt basculé dans ce que l’on peut nommer la porno-actualité, soit une pulsion scopique savamment entretenue par les chaînes d’infos? 

La porno-actualité est ici visuellement plus évanescente, maintenue à distance par les cordons de sécurité

Porno car on nous promet sans cesse un dévoilement total du réel qui n’advient jamais vraiment. Un peu comme lorsque l’on tente de figurer le désir avec des organes filmés en gros plans et des bruits de succion, on nous invite ici à plonger au cœur de la barbarie avec un plan fixe sur le camion blindé de la BRI et des dialogues tricotés dans l’urgence.

La communion laïque de la peur

Contrairement aux précédents attentats où les opérations de l’Hyper Casher avaient été initialement filmées en très gros plans et avaient donné lieu à ce que certains ont considéré comme des dérapages (six anciens otages ayant porté plainte contre BFMTV pour «mise en danger de la vie d’autrui»), la porno-actualité est ici visuellement plus évanescente, maintenue à distance par les cordons de sécurité. Mais elle n’en constitue pas moins la mise en scène d’une communion laïque autour de la notion de peur, sentiment sans doute le plus aisément exploitable pour fédérer les foules. 

Cette porno-actualité n’est pas liée à la politique éditoriale d’une antenne en particulier, mais peut se comprendre comme une sorte de tropisme des chaînes d’infos en continu (faire le job, coûte que coûte) que les terroristes réussissent à exploiter efficacement. On se souvient notamment du World Trade Center qui ne cessait de s’effondrer en boucle sur les écrans en 2001, ajoutant à l’horreur du drame des milliers de répliques sismiques. On en vient donc à se demander si cette inclination à la porno-actualité ne conduirait pas, in fine, à une coproduction fortuite mais bien réelle de ce scénario de cauchemar, lui donnant une dimension sérielle et dantesque.

Nicolas Santolaria
Nicolas Santolaria (15 articles)
Journaliste
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