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Au Moyen-Orient, l'Europe fait face à ses contradictions économiques

Gilles Bridier, mis à jour le 24.11.2015 à 7 h 34

Le poids du fait religieux dans cette région a longtemps été minoré par l’Occident, qui y a surtout vu ses intérêts économiques. Aujourd’hui, l’insécurité créée localement s’exporte aux États-Unis et en Europe.

Un avion rafale I REUTERS/Regis Duvignau

Un avion rafale I REUTERS/Regis Duvignau

Le recul du fait religieux dans les grandes démocraties occidentales au XXe siècle et début XXIe entraîne de nombreuses conséquences qui apparaissent aujourd’hui à la lumière des rapports de force au Moyen-Orient. Et du risque terroriste qui grandit.

L’Occident n’a pas eu une analyse claire des différents liens qui pouvaient se nouer dans cette partie du monde, fondés sur les appartenances religieuses et notamment sur les multiples branches de l’islam. D’où une vision réductrice de la mosaïque des pouvoirs au Moyen-Orient, et des alliances dictées par des intérêts économiques qui ont pu masquer d’autres enjeux.

Une influence de la religion sous-estimée

Ainsi, les États-Unis ont déclenché l’offensive contre l’Irak en 2003 sur la foi de photos truquées et défait le régime de Saddam Hussein au nom d’un extrémisme religieux dont l’ancien dictateur n’avait jamais fait la démonstration. Ils ont ensuite installé un pouvoir chiite sans anticiper les réactions d’une population majoritairement sunnite, ni le désir de vengeance d’anciens cadres de l’armée irakienne à l’origine de la structuration étonnamment rapide du groupe Daech.

Et même au-delà de l’opposition millénaire entre chiites et sunnites, les différences entre salafistes et wahhabites, et parmi les salafistes entre les djihadistes et les «quiétistes», n’ont pas été prises en compte. 

Aujourd’hui, le terrorisme frappe alors que les alliés des démocraties occidentales au Moyen-Orient ne sont pas étrangers au développement de groupes radicalisés comme Al-Qaïda puis Daech. Ceci n’a pas empêché ces mêmes démocraties, États-Unis en tête mais aussi l’Europe avec la France parmi les pays les plus engagés, de maintenir ces alliances au nom de ces intérêts économiques.

L'Iran, adversaire de Daech, mais soutien de Bachar

Ce qui entretient l’opacité sur les réels rapports de force sur le terrain au moment où un groupement terroriste bien organisé mais qui n’est même pas un État, est devenu l’ennemi public numéro un pour toutes ces démocraties.

L’Arabie saoudite et le Qatar ont vu se retourner contre eux des combattants qu’ils pensaient pouvoir instrumentaliser

La situation est complexe. Par exemple, aujourd’hui, l’Iran chiite est un adversaire de Daech mais soutient le pouvoir en Syrie. Face au groupe terroriste, il est donc en phase avec la coalition qui réunit entre autres les États-Unis, la France et l’Arabie saoudite, mais contre ces pays lorsqu’il s’agit de la Syrie. Et il est d’autres situations plus complexes qui tiennent des diverses lectures du Coran au sein même de l’islam, quant au regard à porter sur «l’ennemi lointain» et sur «l’apocalypse» –Daech se revendiquant d’un «islam ancien» différent de celui d’Al-Qaïda.

Les témoignages se sont multipliés pour dénoncer le rôle joué par l’Arabie saoudite ou le Qatar dans les financements à l’origine d’Al-Qaïda ou de Daech, au nom de la lutte de ces organisations sunnites contre les chiites en Irak, en Syrie ou au Yémen. Des financements privés dictés par l’adhésion de Riyad et de Doha aux principes du Coran.

Mais en aidant des courants plus fondamentalistes qui remettent en question toutes formes de relation avec l’Occident et toute forme de gouvernement autre que celle du Coran, l’Arabie saoudite et le Qatar ont finalement vu se retourner contre eux des combattants qu’ils pensaient pouvoir instrumentaliser.

Ce qui, pour des pays comme l’Arabie saoudite et le Qatar, mais aussi la Turquie d’aujourd’hui ou l’Égypte des Frères musulmans avant le coup d’État de juillet 2013, débouche sur de réelles ambivalences. Des doubles jeux sur lesquels les démocraties occidentales ont fermé les yeux au nom de leurs intérêts économiques, et dont la France fait partie.

Tapis rouge pour le Qatar

Par exemple, les investisseurs étrangers se sont bousculés au Qatar qui, fort de ses réserves gazières et des dividendes qu’il en tire, a fait miroiter d’énormes contrats à ses nouveaux alliés. En moins de dix ans, les investissements directs étrangers ont été multipliés par quinze au Qatar.

Des pays comme la France n’ont pas hésité à dérouler le tapis rouge pour capter les dollars qataris tirés de l’exportation de ce gaz, signant une convention fiscale particulièrement avantageuse pour cet ami très apprécié à l’Élysée du temps de Jacques Chirac, encore plus avec Nicolas Sarkozy et toujours avec François Hollande surtout depuis l’achat d’avions Rafale par Doha.

Manuel Valls affirme ne pas douter de l’engagement du Qatar, comme de l’Arabie saoudite, dans la lutte contre Daech

De sorte que les exportations de la France, qui ont fait un bond à près de 1,5 milliard d’euros en 2014 après plusieurs années de stagnation, devraient enregistrer de nouvelles hausses grâce au contrat des avions de combat. Ce qui justifie que le Premier ministre français Manuel Valls affirme ne pas douter de l’engagement du Qatar –comme de l’Arabie saoudite– dans la lutte contre Daech.

D’ailleurs, le Qatar fait aujourd’hui parte de la coalition en lutte contre le groupe terroriste. Mais ceci ne suffit pas à lever les doutes sur la contribution du Qatar, il y a quelques années, au financement d’Aqmi (Al-Qaïda au Mali), groupe terroriste contre lequel la France est encore engagée dans l’opération Barkhane qui prolonge Serval.

Des alliances fluctuantes

L’Arabie saoudite, qui s’est érigée en gendarme du Moyen-Orient et en défenseur des intérêts de l’Occident où elle trouve ses plus gros débouchés pour ses exportations de pétrole, a réagi au développement de l’influence chiite dans cette région du monde après la guerre d’Irak menée par les Américains. C’est à ce titre qu’elle avait refusé la proposition de la Russie d’introduire la Syrie dans la coalition contre Daech, au nom du soutien de l’Iran à la minorité alaouite, une branche du chiisme, au pouvoir à Damas.

Mais c’est aussi pour se dresser contre l’insurrection des Houthis, proches des chiites au Yémen, que Bagdad a soutenu en sous-main les troupes d’Al-Qaïda pour la péninsule arabique (et ses camps d’entraînement par où étaient passés les auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo) afin de combattre les premiers et enrayer une plus grande influence de Téhéran jusqu’à ses frontières. Tout cela avant que l’Arabie saoudite n’intervienne directement contre les Houthis par des frappes aériennes.

Globalement dans cette partie du monde, les alliances évoluent, notamment depuis le rôle joué par les États-Unis dans l’accord conclu sur le nucléaire iranien alors que Riyad y était fermement opposé. Avec Washington, les liens se sont distendus.

Priorité aux commandes de l’Arabie saoudite

Or, pour la France, l’Arabie saoudite est un partenaire économique qui pèse lourd. Le royaume est redevenu depuis 2013 le premier fournisseur de pétrole de la France en assurant 15% de ses besoins. De sorte que les importations d’Arabie saoudite en France ont dépassé l’an dernier 7 milliards d’euros alors que les exportations françaises n’ont pas dépassé 3 milliards d’euros.

L’Arabie saoudite est, de longue date, un client fidèle de la France pour ses achats de matériels militaires

Les relations entre les deux capitales sont au beau fixe, Riyad ayant assuré le financement des deux navires militaires français Mistral achetés par l’Egypte après que la France a décidé de ne plus les livrer à la Russie, le commanditaire d’origine.

D’une façon générale, l’Arabie saoudite est, de longue date, un client fidèle de la France pour ses achats de matériels militaires, en pointe parmi les États du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis et Qatar) qui ont augmenté de 71% les importations d’armement entre 2010 et 2014 par rapport aux cinq années précédentes, indique l’Institut de recherche international pour la paix de Stockholm (Sipri).

L’industrie française d’armement profite de cette progression. L’Arabie saoudite est son principal client, et Riyad pourrait choisir de d’équiper son aviation de Rafale. Toutefois, ces contrats militaires en plus des récentes annonces de contrats civils, notamment pour Airbus et Areva, ne peuvent pas faire oublier le rôle complexe joué par le royaume dans la stratégie à l’origine d’Al-Qaïda.

La complaisance de la Turquie

Les questions s’accumulent, comme au sujet de la Turquie et de sa complaisance envers Daech sans laquelle le groupe terroriste n’aurait pas pu prospérer. Déjà, alors que les Kurdes luttent contre Daech, ils ont subi des bombardements de la Turquie (d’ailleurs reconnus par Ankara) toujours opposée à leur revendication d’un état autonome. Des frappes qui, objectivement, ont réduit la pression sur le groupe terroriste, comme un retour d’ascenseur pour que Daech, dans sa lutte contre les Kurdes, continue d’aller dans le sens d’Ankara.

Les frontières turques restent beaucoup trop poreuses pour empêcher le passage d’aides extérieures à Daech

Mais surtout, les frontières turques restent beaucoup trop poreuses pour empêcher le passage d’aides extérieures à Daech, et on peut se demander pourquoi le pétrole extrait par les terroristes a pu être aussi facilement mis sur le marché via des transports par camions et des exportations à partir des ports turcs, après avoir été mélangé à des pétroles d’origine moins sulfureuse.

En vendant ses produits au deux tiers ou à la moitié du prix du marché, Daech trouve des intermédiaires pour banaliser ses hydrocarbures qui partent ensuite vers des pays importateurs comme les États-Unis ou l’Europe, qui contribuent par là à financer involontairement le terrorisme.

Le pétrole enfin pris pour cible

À l’heure des drônes et des images par satellites, alors qu’on parvient à identifier une voiture isolée dans un désert, on peut trouver bizarre que des camions aient pu continuer à circuler entre les champs de pétrole syriens, dont 80% sont aux mains des terroristes, et les ports turcs.

On peut aussi s’étonner que le bombardement de 116 de ces camions par des avions américains ne soit seulement intervenu qu’à la mi-novembre 2015, dans la mesure où le pétrole rapporte à Daech la plus grosses part de ses recettes (environ 1,5 million de dollars par jour grâce au pétrole). Surtout lorsqu’on se souvient que la flotte d’avions militaires de la Turquie est l’une des plus importantes de l’Otan, dont elle fait partie. Et qu’elle s’est engagée contre Daech dans la coalition internationale.

Certes, le pouvoir à Ankara avec un président proche des Frères musulmans a confirmé en juillet dernier son engagement au sein de la coalition, mais bien tardivement. Et toutes ces déclarations pour participer au combat contre le terrorisme n’expliquent toujours pas pourquoi Daech a pu prospérer sur les revenus tirés du pétrole pendant si longtemps… sauf à considérer que certains des pays voisins pouvaient espérer l’utiliser pour d’autres desseins géopolitiques. Et qui ont échoué dans leur projet d’instrumentalisation.

Il est dangereux de poursuivre une politique qui veuille ménager ces intérêts économiques sans se préoccuper de la vraie nature du partenaire

Plateforme stratégique, la Turquie reste un partenaire économique majeur pour la France dont les exportations vers le pays équilibrent les importations, de l’ordre de 6 milliards d’euros dans chaque sens en 2014.

Le triste exemple de la Libye

Les situations sont nombreuses qui pourraient montrer que les politiques menées au nom d’intérêts économiques sont parfois en contradiction avec les politiques de sécurité au plan international à cause de leurs répercussions au plan intérieur. Il est évident que la realpolitik aboutit à des impasses lorsque, comme au Moyen-Orient, elle se heurte à des comportements parfois opaques d’alliés dont les stratégies divergent de celles de la France.

L’exemple de la Libye, mise au ban de la communauté internationale avant que Paris rende les honneurs à son dictateur dans l’espoir d’un gagner des marchés, montre à quel point ces intérêts économiques peuvent rendre aveugle. Car Paris a dû ensuite se retourner contre Tripoli pour sauver des populations civiles menacées.

Et on voit maintenant, avec le foyer d’insécurité et de radicalisation créé en Libye suite à une intervention militaire insuffisamment maîtrisée, à quel point il peut être dangereux de poursuivre une politique qui veuille ménager ces intérêts économiques sans se préoccuper de la vraie nature du partenaire.

Aujourd’hui, un groupe de quelques dizaines de milliers de terroristes tient tête à une coalition de pays lourdement équipés en matériels militaires. De quoi s’interroger. Mais tant qu’il existe, ce groupe diffuse dans tous les pays –et notamment en Occident– une idéologie radicale qui pourrait lui survivre après sa neutralisation. 

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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