Monde

J’ai discuté avec un salafiste: il n’avait rien d’un terroriste

Ariane Bonzon, mis à jour le 23.11.2015 à 9 h 32

Tous les terroristes djihadistes se disent salafi mais tous les salafistes ne sont pas terroristes. Rencontre.

Bannière sur laquelle on peut lire en anglais «Je suis musulman, pas terroriste», le 18 novembre 2015, dans le quartier de Molenbeek, à Bruxelles, en Belgique, en hommage aux victimes des attentats de Paris et Saint-Denis | REUTERS/Yves Herman

Bannière sur laquelle on peut lire en anglais «Je suis musulman, pas terroriste», le 18 novembre 2015, dans le quartier de Molenbeek, à Bruxelles, en Belgique, en hommage aux victimes des attentats de Paris et Saint-Denis | REUTERS/Yves Herman

Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas l’avoir compris. «Ils veulent qu’on tue des musulmans» chez nous, expliquait encore et encore l’historien et arabisant Jean-Pierre Filiu sur France inter au lendemain des attentats du 13 novembre 2015.

L’objectif essentiel de Daech, c’est que nous commettions «des représailles» sur «nos» musulmans (citoyens français, immigrés non naturalisés, réfugiés…). Les mots sont aussi crus que la vérité l’est.

C’est cet engrenage infernal qui nous pend au nez.

Et depuis vendredi 13, j’ai peur, aussi, pour un homme. Cet homme, qu’il y a deux semaines encore je ne connaissais pas, est salafiste (si on estime à 5 millions le nombre de musulmans en France, 0,1% d’entre eux seraient salafi).

Pantalon au-dessus des chevilles, forte carrure, vêtements amples et barbe qui va avec, il se tient le 5 novembre devant le coffre grand ouvert de sa voiture parquée à la station de l’aérogare 2 Charles-de-Gaulle. Craintive ou ignorante –à moins que ce ne soit les deux–, la dame qui me précède dans la file se met de côté. N’osant sans doute pas s’embarquer, elle me cède obligeamment son tour.

«Chic, le chauffeur de taxi est salafi, la conversation va sans doute être intéressante…» me suis-je dit in petto.

Voyager en compagnie de certains «despotes à roulettes», comme Desproges appelait les taxis, peut être éprouvant. Mais en compagnie d’un chauffeur salafi, c’est plus rare.

J’ai juste envie de voir ce que pense cet homme, et puis les embouteillages avant Paris passeront plus vite… L’«interview du taxi» est un genre connu, dans le journalisme, et pas vraiment recommandé. Je n’avais donc pas du tout prévu d’écrire sur cette rencontre mais, à la suite des attentats du 13 novembre, cela s’est imposé.

L’une de mes deux valises pèse un âne mort, mais Sami, c’est ainsi que je l’ai –si je puis dire– baptisé, refuse catégoriquement que j’aide à l’enfourner dans le coffre.

Les portes de la voiture claquent. Nous voilà partis.

Salafiste quiétiste

Pour lancer la conversation, je possède un mot magique. Ce sésame, c’est le nom d’une ville, Istanbul, d’où je reviens justement. «Ah Istanbul! s’exclame Sami, je rêve d’y aller, j’avais bien prévu d’ailleurs, une petite semaine là-bas. Mais bon c’est pas le moment. Quand ils vont me voir arriver, les Turcs… je me méfie…  pas envie de me retrouver en prison pour trois ans.»

Pense-t-il vraiment qu’il aurait plus de problèmes avec les policiers turcs, dans un pays à 99% musulman, qu’avec les policiers français? «Bien sûr, qu’est-ce que vous croyez?! Les Français [c’est-à-dire les autorités françaises], ils savent très bien qui est qui et qui fait quoi, y a pas de problèmes ici, ils nous connaissent, mais, en Turquie, ils confondent tout…»

Bon, je me demande si Sami ne sous-estime pas la capacité des Turcs à faire le distinguo entre un salafiste «révolutionnaire» ainsi que se considèrent les djihadistes terroristes et un salafiste quiétiste, mais au moins aurai-je appris que, selon lui, les Français, eux, le savent.

Franco-marocain, Sami a découvert le salafisme à la mosquée: «Un frère qui m’a montré... Et ça m’a convenu…» N’est-ce pas difficile de trouver des lieux de prières pour les salafistes? On dit que la France manque de mosquées, n’est-ce pas?

«Aucun problème, y a toute la place qu’il faut. À proximité de chez moi, j’ai quatre endroits pour faire la prière, s’exclame Sami, le regard rivé sur le pare-chocs de la voiture devant la sienne. Évidemment, y en a qui veulent des grandes mosquées avec le marbre et tout et tout, des mosquées bling-bling à la turque quoi, mais nous on s’en fout. Une petite salle, ça suffit, on peut prier n’importe où… Toutes ces histoires de mosquées, c’est vraiment n’importe quoi!»

Préceptes vestimentaires

Il n’a pas vraiment choisi celle qui serait sa femme. «On me l’a présentée, je l’ai vue, j’ai dit oui, elle a dit oui et voilà.» Si Sami respectait à la lettre les préceptes vestimentaires du salafisme, il porterait une barbe plus longue, une calotte et un qamïs (sorte de longue djellaba). Mais ce n’est pas le cas. En revanche, il semble un peu froissé que son épouse ne puisse porter –il semble que, outre la loi, qui l’interdit, elle-même ne le veuille pas– le niqâb (qui ne laisse découverts que les yeux) ou le sitar (qui permet de voir sans être vue), se «contentant» du jilbâb (voile ample à large emmanchure et de couleur sombre qui laisse le visage nu).

«Nos femmes ne doivent rien laisser de visible. Ma femme, elle, refuse de couvrir son visage et de mettre des gants, je ne suis pas trop d’accord mais elle a le droit», raconte Sami chez lequel je perçois effectivement une pointe de déception alors qu’il décline les couleurs des différentes tenues de son épouse: marron, bleu, noir.

Nos femmes ne doivent rien laisser de visible. Ma femme, elle, refuse de couvrir son visage et de mettre des gants, je ne suis pas trop d’accord mais elle a le droit

Sami, chauffeur de taxi salafi

Et comment cela se passe-t-il pour elle lors des sorties scolaires? Sans doute Sami a-t-il entendu parler du mouvement «Maman toutes égales», qui milite pour que les femmes voilées puissent aussi accompagner les groupes?

«Jamais entendu parler… De toute façon, elle a suffisamment à faire comme ça à la maison», rétorque Sami.

Mais elle sort bien de temps en temps quand même? Dans la rue, ne se fait-elle pas embêter, agresser à cause de ce voile?

«Une femme ne doit pas être seule dans la rue. Tiens, l’autre jour, j’en voyais une là, et y avait un type pas loin, je le regardais du coin de l’œil et bien je peux vous dire que, s’il avait touché à la sœur, je l’aurais défoncé, et tant pis ce que ça m’aurait coûté après… Non, si vous voyez une femme en jilbâb pas accompagnée, c’est pas normal, c’est que son mari est un lâche.»

«Salade niçoise»

Sami est un esprit dubitatif. Trop de choses qu’il ne comprend pas, qui lui semblent «pas claires». En Syrie, par exemple. «Une vraie salade ce qui se passe là-bas, je dirais même une salade niçoise», répète-t-il visiblement fier d’avoir trouvé le mot juste.  

Je présume que l’image de la salade niçoise suggère que, en Syrie, les pays, les gens, les intérêts, les enjeux se mélangent et qu’on a du mal à s’y retrouver. «On n’y comprend plus rien, poursuit effectivement Sami. Mais vous m’enlèverez pas de l’idée qu’Obama, les Américains et les autres ça les arrange bien ce qui se passe en Syrie….» Et d’ajouter: «Et puis, en Palestine, Obama, il pourra rien faire, les juifs là-bas en Amérique ils ont le fric et ils ont le pouvoir, ils le laisseront pas faire.»

Le 13 novembre 2015 n’a pas encore eu lieu. Ces attentats seront condamnés par les autorités salafistes. Mais, à propos de ce qui s’est passé en France en janvier 2015,  il y a quelque chose là encore que Sami ne comprend pas: «Comment les frères Kouachi ont pu attaquer Charlie Hebdo aussi facilement? C’est bizarre quand même, vous ne trouvez pas?» Interpellée, je lui réponds que, pour lui, Sami, il était évident que l’équipe de Charlie Hebdo courait un vrai risque, qu’il sait que certains musulmans peuvent se sentir investis pour punir le blasphème mais que ce risque-là a sans doute été sous-évalué par la rédaction de l’hebdomadaire satirique, qui ne connaissait peut-être pas très bien les fondements de l’islam radical, sous-évalué aussi peut-être par les services français…

Ma tentative d’explication le convainc «moyen»: «OK mais alors comment expliquer qu’on a laissé repartir les frères Kouachi, avec leurs armes et tout et tout, qu’on ne les a pas liquidés sur place, vous n’allez pas me dire que la police française n’était pas capable d’arrêter ces deux types?» m’interroge-t-il. De nouveau, j’émets l’hypothèse selon laquelle il valait sans doute mieux laisser filer les deux djihadistes afin d’éviter un carnage au cœur de Paris.

«Obéir à celui qui gouverne»

Et lui, à part la «salade niçoise» syrienne, qu’est-ce qu’il pense de Daech? Après tout, ses membres se disent aussi salafistes. Et lui partage bien certains éléments du «narratif» théologique, historique et politique de l’État islamique.

Pourtant, Sami est catégorique. Il n’a pas de mots assez durs pour ces «fous» qui n’obéissent pas au «gouverneur». C’est-à-dire? «Un vrai musulman doit obéir à celui qui gouverne» m’explique-t-il. Même si le «gouverneur» n’est pas musulman, comme notre président de la République, François Hollande? «Si le gouverneur nous empêche de faire nos prières, là, oui, on peut désobéir mais sinon on doit obéir.»

Nous approchons de Paris, l’une des portes de l’est de la capitale: «Tiens, là, vous voyez, c’est là que j’habite juste après les tours, de l’autre côté de l’autoroute, me montre Sami. C’est plutôt tranquille, bon y a des dealers ça c’est sûr, et puis de temps en temps des règlements de compte. Parce que la nouvelle technique de la police c’est de récupérer la daube, de laisser repartir les dealers et après de les laisser s’entretuer avec ceux qui peuvent plus récupérer leur fric puisque y a plus de daube…»

Dans le langage courant, le terme «salafiste» est devenu synonyme de «terroriste». Sami est un salafiste quiétiste: comme la majorité des salafistes, il n’a rien d’un terroriste de Daech.

Dans le langage courant, le terme «salafiste» est devenu synonyme de «terroriste». Sami est un salafiste quiétiste: il n’a rien d’un terroriste de Daech

J’ai vite compris que son approche du Coran était très littéraliste (comme il peut y avoir une approche littéraliste de la Bible chez les Mormons par exemple). Beaucoup de salafistes se voient d’ailleurs comme des persécutés en raison de leur attachement à ce qu’ils estiment être l’orthodoxie.

Et puis bien sûr Sami lie étroitement le théologique au politique. Cependant même si je n’ai pu l’interroger sur sa conception de la «démocratie» et de la «laïcité», je devine que ce ne sont pas des mots qu’il utilise souvent.

Terreau pour les recruteurs

Il m’a semblé que Sami n’était pas fermé au dialogue (avec une femme au surplus), qu’une fois la conversation engagée on a pu parler et discuter avec facilité, quoiqu’une petite dose d’humour supplémentaire n’aurait pas été de trop.

Or je ne peux m’empêcher de m’interroger: une certaine attirance pour les théories complotistes, l’interprétation littérale des textes, le sentiment de s’inscrire dans une continuité prophétique et la croyance en l’apocalypse prochaine ne constituent-ils pas un terreau? un discours commun à partir duquel les recruteurs de l’État islamique peuvent sur internet recruter des jeunes plus perméables que Sami et les amener au djihad terroriste?

C’est une question difficile et complexe. Il semble que le facteur décisif ne soit pas le salafisme, mais la fascination préalable pour la violence. Cependant, le discours pourrait dans certains cas faciliter le passage à la violence. 

Je croyais que les salafistes quiétistes étaient «dans leur bulle» et n’avaient aucune envie de parler de quoi que ce soit avec le reste de la population. Si j’en crois mon expérience avec Sami, c’est complètement faux. Au contraire, ce sont de grands débatteurs et, pour tout dire, ma conversation avec Sami m’a rappelé les discussions talmudiques sans fin des ultra-orthodoxes juifs. Sans doute fallait-il juste qu’il se sente vraiment écouté pour que ce dialogue ait lieu. 

Notre échange s’est d’ailleurs conclu sur une confidence de sa part: «Vous savez, ma femme, vraiment, y a des fois elle se rend pas compte des mots qu’elle me dit. Quand j’ai travaillé onze heures, que je suis crevé, ce qu’elle me reproche, je suis sensible, elle est dure….»

C’était le 5 novembre. Je n’ai pas revu Sami. Mais, deux semaines plus tard, j’imagine que ce ne sont plus ses déboires conjugaux qui le préoccupent. Sans doute s’inquiète-t-il plutôt à la suite du 13 novembre 2015 de ce que les clients refusent désormais de monter dans son taxi, et d’être maintenant l’objet de représailles.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte