Parents & enfantsFrance

Élever un enfant malgré la peur des attentats

Jérémy Collado, mis à jour le 29.11.2015 à 8 h 16

Ma fille est née le 10 janvier 2015, entre les attentats et la marche républicaine qui a réuni des millions de personnes, dans une France victime du terrorisme. Après les attaques du 13 novembre, difficile de ne pas s'interroger sur le monde dans lequel elle va vivre et ce que je veux lui transmettre.

REUTERS/Stephanie Keith

REUTERS/Stephanie Keith

Paris a encore été frappé, vendredi soir, par des attentats. On pensait en avoir fini avec Charlie, on avait à peine eu le temps de digérer notre peine et notre peur; et voilà que tout recommence, en pire. Plus d’une centaine de morts, couverts par les balles, des scènes d’horreur en plein Paris, des bains de sang, dans un quartier qui m’est familier, dans lequel j’ai habité des années et où mes amis vivent et travaillent encore aujourd’hui. Pendant ce temps, je suis à Marseille, enfermé chez moi, le soleil transperce la pièce, il n’y a personne dans la rue. L’air est frais.

Samedi matin, ma fille est partie à la salle de gym pour son cours hebdomadaire. Elle fait du sport. Elle ne pense à rien. Elle est joyeuse, comme si de rien n’était, comme s’il ne s’était rien passé, insouciante et joyeuse: oui, elle ne comprend pas tout ça. Pas encore. Elle n’a même pas 1 an... Tant mieux. Je me réjouis de ne pas avoir à lui expliquer le sens, ou plutôt le non-sens, de tous ces événements, alors que beaucoup de mes amis sont dans la chambre de leurs enfants, au pied du lit, à la table du petit-déjeuner, et tentent de verbaliser l’horreur qui s’est déroulé pendant cette nuit là. Interrogé par Nadia Daam sur l’attitude à avoir face à des enfants, lorsqu’un événement tragique apparaît dans notre vie, un psychiatre lui avait répondu ceci: 

«On ne se cache pas pour pleurer quand on a des enfants. On pleure, et on explique. Ou même, on n’explique pas tout de suite mais plus tard, et en attendant on dit “Je suis malheureux". Voilà.»

Ma fille est née durant la traque des frères Kouachi

Quelques heures avant ces attaques terroristes, j’étais chargé d’écrire un papier sur Charlie Hebdo. Début novembre, dans un restaurant chinois, nous avions d’abord échangé avec Jean-Marie Pottier, le rédacteur en chef. Il m’avait dit simplement: «Et si tu écrivais sur l’année que tu as vécu? Le fait d’avoir une fille après les attentats, ce que ça a changé dans ta vie?» J’avais accepté. Les attentats étaient déjà loin, la vie avait repris le dessus, les anti-Charlie s’étaient manifestés, la loi sur le renseignement était votée, l’émotion était complètement retombée. Je voulais faire quelque chose de sensible, d’humain, mais aussi quelque chose de concret. Difficile d’y échapper maintenant.

Mais comment se défendre? Quoi faire, sinon vivre, sortir, boire des coups, comme la plupart des gens dans la rue, vendredi soir

Ma fille était née durant la traque de frères Kouachi et de Coulibaly. À l’époque, je me disais que ça ne pouvait pas être pire. Voilà qu’elle se réveille un matin de novembre, quelques mois plus tard, aux sons du bilan de l’attaque terroriste la plus meurtrière commise sur le sol français. «Ce que les terroristes veulent, c’est nous faire peur, nous saisir d’effroi. Mais il y a face à l’effroi une nation qui sait se défendre», a dit François Hollande. Mais comment se défendre? Quoi faire, sinon vivre, sortir, boire des coups –comme la plupart des gens dans la rue, vendredi soir, qui soignent leur gueule de bois le lendemain, comme beaucoup de parisiens insouciants, comme nous tous, qui sommes saisis dans notre insignifiance? Quoi faire sinon réfléchir, étudier, travailler? Je me souviens encore des réactions des survivants de Charlie Hebdo, quand des journalistes leur demandaient ce qu’ils allaient faire maintenant. Ils répétaient: «On va faire un journal.» C’était évident. Que pouvaient-ils bien faire d’autre?

Transmettre l’amour du pays

Et moi, que puis-je faire, sinon élever ma fille du mieux que je peux, tenter de lui transmettre une espérance, une force, un souffle? Et aussi, et surtout, lui transmettre l’amour inconditionnel de son pays. Ce pays qui s’unit en ouvrant ses portes, le soir des fusillades, pour recueillir ceux qui sont perdus dans la rue et n’ont nulle part où aller. Ce pays qui témoigne, qui souffre, qui partage sa peine, en silence, en pleurs, dans une émotion qui nous rappelle que oui, nous sommes la France, et qu’il faut vivre tout cela ensemble. Avoir une fille, ça vous change la vie. Mais l’avoir alors que la France est touchée par la vague d’attentats la plus meurtrière de son histoire, ça m’oblige encore plus à faire attention à ce que je lui transmets.

J’ai suivi les attentats en direct et, peut être ai-je mal fait, je ne me suis pas caché pour le faire. Ma fille a donc été le témoin de toutes mes émotions. Elle a à peine 1 an, mais je sais déjà qu’elle comprend tout. Elle ressent les tensions, les chocs, les disputes. Certes, elle ne voit pas les images (tout comme je ne regarde jamais un film violent avec elle sur les genoux), mais je sais qu’elle absorbe tout comme une éponge. Même si elle n’a pas encore l’âge de parler, ni d’échanger verbalement avec moi, je lui ai expliqué. Du moins ma compagne l’a fait, et j’ai suivi. J’ai utilisé les mots les plus simples. Je n’ai pas caricaturé, j’ai décrit honnêtement ce qu’il s’était passé. Des hommes malhonnêtes avaient tué d’autres personnes innocentes, au nom d’un idéal perverti. Nous continuerons à vivre, libres, à pratiquer notre religion, à rire, à pleurer, à s’amuser, à réfléchir. En face, ma fille était attentive. Elle me regardait avec ses yeux tous ronds. Puis elle a tourné la tête. À côté d’elle, mon chien tournait en rond autour d’un avion en plastique qu’il avait volé dans la salle de bain.

J’essaie de ne pas être continuellement derrière elle, de lui laisser une certaine liberté

La peur n’est pas forcément quelque chose de mal

Au lieu de se concentrer sur ces événements, on a tenté de vivre normalement, d’écouter de la musique, de se retirer du monde pour se reposer un peu. Contrairement à ce que beaucoup de gens disent, je n’ai pas peur. Pas peur d’expliquer à ma fille le contexte dans lequel elle est née. Pas peur d’être confronté à ces attentats, car ceux-ci font désormais partie de notre quotidien. Pas peur d’être touché par ces barbares, car c’est précisément ce qu’ils veulent, nous faire vivre dans l’horreur, la suspicion, le doute.

En revanche, c’est vrai, depuis que j’ai une fille, j’ai plus peur qu’autrefois. J’essaie de ne pas être continuellement derrière elle, de lui laisser une certaine liberté. Qu’elle fasse ses expériences. C’est compliqué car les parents sont sans cesse tiraillés entre cette volonté de laisser leurs enfants faire leur vie et un besoin irrépressible de les sentir près d’eux, de les protéger. Cet amour sans retour, il n’y a que les parents qui le ressentent. On donne sans rien attendre. Depuis le départ, la peur que je ressens quand je pense à ma fille est reliée à cette peur des attentats. Cette crainte de vivre dans un monde dangereux, où des terroristes frappent au hasard des innocents pour semer la terreur. La peur n’est pas forcément quelque chose de mal. Sauf quand on ne sait pas comment la maîtriser, comment l’appréhender, comment l’expliquer. On peut avoir peur que sa fille tombe dans l’escalier: on installe une barrière en haut des marches pour l’éviter. La peur des attentats, elle, est plus sourde, plus enfouie, plus profonde. Elle est incompréhensible. On ne la combat qu’en réfléchissant. Qu’en soignant l’amour qu’on porte à ses enfants.

La violence, physique, verbale en quelques clics

Je fais partie d’une génération éduquée, branchée sur les réseaux sociaux, nourrie par les chaînes d’information en continue. J’ai accès à tous les renseignements possibles en intraveineuse. C’est à la fois une chance incroyable et une sensation d’angoisse permanente. Rien ne m’échappe, ou presque, tandis qu’en discutant avec mes grand-parents, j’aperçois qu’ils sont relativement «préservés»: ils regardent un journal télévisé ou lisent un journal papier, et puis c’est tout. Ils ne s’ingligent pas de suivre le conflit sur Twitter. Ma fille, elle, a déjà accès à tout. À la maison, elle a un iPad à disposition (elle ne s’en sert pas encore toute seule, évidemment). Elle y regarde des dessins animés, elle touche l’écran. Tout ça est naturel pour elle. Pour les parents, c’est une exigence supplémentaire: les enfants ont désormais accès à la violence, physique, verbale, en quelques clics. S’ils n’y prennent pas garde, ils peuvent en prendre plein la figure. Maintenant je repense à ces amis qui s’étonnaient de me voir pianoter sur la tablette avec ma fille sur les genoux. Je ne pense pas que c’était une erreur, mais il faut être vigilant, c’est tout, pour être conscient de ce qu’on transmet et de ce qu’on donne à voir à ses enfants.

Personnellement, j’avais beaucoup de certitudes sur l’éducation de ma fille, je sais maintenant qu’on fait ce qu’on peut

L’éducation d’une petite fille (ou d’un petit garçon, bien sûr) est un combat quotidien. Chaque jour, c’est un éternel recommencement. On change des couches, on fait des purées, on se promène, on lit des histoires, on s’engueule en couple car notre fille n’arrive pas à s’endormir... Et puis, parfois, quand on est pas trop fatigués, on se demande quelles valeurs on transmettra à ses enfants. Personnellement, j’avais beaucoup de certitudes sur l’éducation de ma fille. L’autonomie, l’indépendance, tout ça. Je sais maintenant qu’on fait ce qu’on peut. Tous ces soucis apparaissent d’une banalité étrange, aujourd’hui, alors que le tragique de l’histoire vient encore une fois d’entrer dans nos vies. Mais ce qui est sûr, c’est que les attentats nous obligent à rester à une certaine hauteur. Y compris quand on parle de nos enfants.

Il faut choisir la vie

Ma vie est continuellement bercée par le son des déclarations politiques. Les petites comme les grandes. Elles alimentent mon quotidien, m’énervent parfois, me font vibrer quelques autres fois. J’ai un avis, j’ai des opinions, j’aime certains responsables politiques, d’autres moins. Mais quelques-uns ont trouvé les mots. Qu’importe s’ils ne partagent pas mes opinions, s’ils ne sont pas de mon bord, s’ils ont, à mon sens, des analyses éronnées sur la société française ou sur l’avenir du pays. C’est un temps d’union. Cette union nationale dont certains se gargarisent mais dont peu ont l’exigence en ces temps troublés.

Alain Juppé a su trouver les mots justes: «Les terroristes, nous le savions, nous ont déclaré la guerre. Face aux  attaques criminelles qu’ils ont déclenchées à Paris cette nuit, une seule riposte: la Nation tout entière doit s’unir autour de ceux qui ont la charge de la défendre, l’union nationale doit se faire autour du Président de la République et du gouvernement.» Claude Bartolone aussi: «Il faudra continuer à leur montrer que nous aimons la vie.» Il faut choisir la vie. Et faire des enfants, par exemple, c’est choisir la vie. 

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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