Culture

«L’Idiot!», un conte politique sur la faille d’un immeuble et du monde

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 14 h 38

Voici le troisième film du réalisateur russe Yuri Bykov, rare héritier du grand art du cinéma soviétique des années 1920 et 1930.

Artem Bystrov joue le rôle de Dimtri Nikitin dans «L’Idiot», réalisé par Yuri Bykov | Kinovista

Artem Bystrov joue le rôle de Dimtri Nikitin dans «L’Idiot», réalisé par Yuri Bykov | Kinovista

Du sol au sommet, elle monte. C’est une faille dans le mur de l’immeuble, bien visible et porteuse d’une menace mortelle. De l’intime des appartements pauvres des habitants de l’immeuble, à la ville, au pays, à ce monde comme il ne va pas, il se déploie. C’est un film en forme de conte politique, le regard braqué vers un enchaînement de catastrophes aux échelles imbriquées.

Troisième film de Yuri Bykov, L’Idiot! résout la difficile équation d’un cinéma à la vocation politique et morale très affirmée qui ne cesserait de se nourrir de l’intensité de situations humaines, de la matérialité des lieux, du trouble suscité par les manières de filmer, des effets du mouvement, du cadre, de la lumière et du son. En ce sens, et bien que les enjeux de son film soient tout à fait actuels, Bykov apparaît comme un très rare héritier du grand art du cinéma soviétique des années 1920 et 1930, où les puissances formelles de la mise en scène étaient capables de mobiliser chez chaque spectateur une émotion, un élan, un rapport dynamique au monde débordant de toute part ce que le message pouvait avoir de formaté.

Chronique du quotidien

Le plombier Dimitri s’aperçoit que l’immeuble va s’effondrer, menaçant la vie de ses 800 habitants. Il entreprend de convaincre les autorités, et les locataires, de la nécessité d’une évacuation d’urgence. Tandis qu’il se heurte aux innombrables obstacles que lui opposent fonctionnaires, entrepreneurs mais aussi habitants accrochés à leurs habitudes, le film réussit une double opération de mise en évidence, de plus en plus près et de plus en plus loin.

Au plus près, c’est la capacité à construire une chronique d’un quotidien à la fois désespérant et loin d’être uniforme. Cette dimension, qui évoque de nombreux précédents dont le grand classique La Maison de la rue Troubnaia, de Boris Barnet (1928), rappelle surtout un des meilleurs films sur le délabrement de l’URSS à la veille de son effondrement, Délit de fuite de Iouri Mamine (1988). À cet égard, il est évident que rien ne s’est amélioré avec la Russie de Poutine pour ce qui concerne la vie quotidienne des habitants pauvres des villes de Russie. La violence, le cynisme, la mesquinerie, l’alcoolisme, auxquels s’ajoute désormais la drogue et les mafias, sont les traductions dans les comportements au jour le jour d’un monde bloqué. 

De manière plus fine que dans le Leviathan d’Andreï Zviaguintsev (2014), film récemment promu grand pamphlet contre la corruption des «élites» russes actuelles, cet univers est imbriqué dans le réseau des complicités, complaisances et corruptions qui sature les rapports humains, et en particulier au niveau de tous les décideurs de la petite ville où se déroule l’action, petite ville volontairement sans nom. «Quelque part dans la Russie, aujourd’hui.»

Imminence de la catastrophe

L’Idiot! fonctionne sur la dynamique de ces courses cauchemardesque, où le héros doit traverser une série d’épreuve dans un temps limité par l’imminence de la catastrophe, et défier l’illogisme des obstacles qui se dressent devant lui. Cauchemar paranoïaque à travers la nuit des renoncements et des abjections, riche en rebondissements où le réalisme et l’onirisme se confondent sans qu’on puisse toujours savoir de quel domaine Jacques Rancière a fort bien mis en évidence ce processus dans son texte «La folie Eisenstein» consacré notamment à La Ligne générale, qui figure dans son livre La Fable cinématographique (Le Seuil, 2001). Cette approche aide à penser les puissances complexes du cinéma soviétique, y compris certains des films les plus officiels aux périodes les plus sombres du stalinisme. L’Idiot! est évidemment une métaphore d’un état de la Russie, à la fois héritière de toutes les criminelles erreurs de construction (pas seulement, loin s’en faut, dans le seul domaine du bâtiment) de l’ère soviétique, et gangrenée par les tares nouvelles de la société violemment inégalitaire instaurée par les nouveaux maîtres du pays. 

 L’Idiot! est une métaphore d’un état de la Russie, à la fois héritière de toutes les criminelles erreurs de construction de l’ère soviétique

Mais c’est aussi une interrogation tendue, et qui cette fois ne concerne nullement les seuls Russes, ou même les habitants des anciennes Républiques populaires, sur le conformisme, le refus d’affronter les remises en cause de son existence, le déni éventuellement violent de la prise en compte de l’état du monde. À travers les habitants de l’immeuble dont certains sont prêts à casser la gueule à Dimitri parce que celui-ci prétend agir pour empêcher une tragédie, on peut aussi bien reconnaître des électeurs du Front national que des climatosceptiques, pour ne citer que deux formes de conservatisme mortifère particulièrement d’actualité.

Lanceur d’alerte

Dans ce contexte, s’il se rattache à une lignée immense de personnages cherchant à intervenir face aux périls engendrés par un système avec lequel (presque) tout le monde s’arrange, le personnage principal incarne surtout une figure très contemporaine, celle du whistleblower, du lanceur d’alerte. Et un lanceur d’alerte qui agit au nom d’un savoir concret, et en s’appuyant sur des faits, pas seulement des idées. Le titre du film est à cet égard trompeur, le plombier Dimitri n’a rien à voir avec le prince Mychkine –le texte de Dostoievski s’intitule Idiot, Идиот, quand le film de Bykov s’appelle en russe Durak, Дурак, qui se traduirait de manière plus précise par «crétin», voire par «pauvre con». Cette insulte que l’obstiné artisan récolte dès qu’il se mêle d’intervenir dans le cours des choses, fût-il calamiteux.

Dimitri n’est pas un innocent, une incarnation d’un bien abstrait, métaphysique. C’est un technicien compétent et un type qui essaie de réparer ce qui peut l’être, là où ça peut l’être. Et même si, pour des raisons de tension dramatique, le scénario lui attribue une part d’ingénuité «découvrant» la veulerie, la brutalité et les compromissions ambiantes, son comportement, et la présence physique pas du tout idéalisée de l’acteur qui l’interprète, Artem Bystrov, contribuent à assurer l’ancrage de cette fable dans la réalité. Dans les multiples états de la réalité.

L’Idiot!

De Yuri Bykov

Avec Artem Bystrov, Natalia Surkova, Dmitry Kulichkov

Durée: 1h52

Sortie le 18 novembre 2015

Les séances

Post-scriptum: une semaine avant L’Idiot!, film russe remarquable, est sorti sur nos écrans un très beau film du plus grand cinéaste russe en activité, Francofonia, d’Alexandre Sokhourov. La semaine précédente était sorti un des films à juste titre les plus remarqués cette année, Le Fils de Saul, du Hongrois Laszlo Nemes. Nous attendons la sortie des réalisations de deux réalisateurs polonais chevronnés, Andrzej Zulawski (Cosmos) et Jerzy Skolimowski (11 minutes). Il en faudrait beaucoup plus pour affirmer un retour en forme des cinématographies de l’Europe de l’Est, mais cette concomitance est malgré tout l’indicateur d’un possible regain de vitalité dans une région du monde dont, hormis l’exception roumaine, on n’avait guère de nouvelles prometteuses depuis plus de vingt ans.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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