France

L'union nationale n'existe pas? Tant mieux!

Fabien Escalona, mis à jour le 19.11.2015 à 3 h 35

Un débat démocratique vivant s’accommode mal de l’étouffement des différences d’opinion: l'essentiel est avant tout qu'il conserve sa civilité.

Détail de la une du Petit Journal du 4 novembre 1915.

Détail de la une du Petit Journal du 4 novembre 1915.

La plupart des commentateurs l’ont remarqué: après les attentats commis à Paris et Saint-Denis vendredi 13 novembre, l’union ou même l’unité nationale n’auront guère tenu que quelques heures. Faut-il s’en étonner, ou même le déplorer?

Remise en perspective historique, la situation ne présente en fait guère d’originalité. Envisagée sous l’angle de théories normatives sur la démocratie, c’est peut-être même le phénomène contraire qui serait alarmant. Il serait dommageable que l’émotion conduise à réduire la qualité et le périmètre du débat public.

Des occurrences rares dans l’histoire du pays

Dans un article de 1985, l’historien Jean-Jacques Becker remarquait que «l’Union sacrée» comme quasi-unanimité nationale ne s’était réalisée qu’en août 1914. A cette date et dans les quelques mois qui suivirent, presque la totalité des forces politiques et sociales communient en effet dans la «défense nationale». Celle-ci s’impose comme le point de ralliement d’acteurs qui assument leurs désaccords du passé, leurs divergences sur le sens de la guerre et leurs différentes visions de l’avenir, mais se rejoignent concrètement dans l’organisation de la défense du pays.

Cette Union sacrée se désagrège cependant en raison de la durée du conflit et passe du statut de «pratique» à celui de «théorie»: sa référence est alors mobilisée non pour dépasser les différences mais les nier au profit d’une politique qui s’impose aux autres. Par la suite, Becker remarque que l’Union sacrée comme pratique ne s’observe plus (même lors des grands moments de crise comme l’été 1939), au contraire d’unions parfois larges mais partielles, ou d’unions proclamées théoriquement. Dans ce dernier cas, ce sont les doctrines de rassemblement national qui s’expriment, mais elles ne représentent paradoxalement qu’un projet politique parmi d’autres en compétition, et ne mobilisent qu’une fraction de la population.

Plus près de nous, les attentats de janvier 2015 confirment la règle. Dans un texte pour La vie des idées, le politiste Pierre-Yves Baudot a bien montré combien le consensus symbolisé par la marche du 11 janvier était plus apparent que réel. Non seulement l’homogénéité des marcheurs a été postulée en ignorant l’écart existant entre une participation à un événement et l’adhésion à un message (au demeurant difficile à cerner), mais le consensus n’existait que par le… silence respecté par les acteurs politiques. Ceux-ci n’ont pas dépassé leurs divergences mais ont temporairement accepté de «suspendre [les] logiques de distinction» qu’ils poursuivent en temps normal.

Très justement, Baudot concluait son texte en affirmant que le caractère temporaire de «l’esprit de janvier» ne devait pas être déploré, dans la mesure où un débat démocratique vivant s’accommode mal de l’étouffement des différences d’opinion. De fait, au-delà du constat que les précédents d’unanimisme national sont historiquement rares, on peut défendre sur un plan normatif que ce genre de situation n’est souhaitable que dans un registre limité.

L’existence du conflit est fondamentale en démocratie

D’ailleurs, de nombreuses doctrines politiques (ou du moins certains de leurs courants) tolèrent ou mettent en avant le rôle du conflit dans un régime qui se veut démocratique. Pour bien des libéraux, le pluralisme et une société civile mobilisée sont des garanties contre l’oppression politique, et supposent la compétition des idées politiques et leur libre délibération dans l’espace public.

La Marseillaise au Congrès de Versailles, lundi 16 novembre. REUTERS/Philippe Wojazer.

Pour tout un pan de la tradition républicaine, dans la lignée de Machiavel, le conflit ne doit pas être considéré comme un problème au sein d’une communauté politique. Au contraire, l’expression des antagonismes lui conférerait une capacité d’intégration et d’adaptation étrangère aux régimes autoritaires: le dissensus constitue pour les dominés un moyen d’en appeler à la réduction de l’arbitraire qui pèse sur eux, et pour la collectivité une façon d’atteindre le bien commun plus efficiente que l’imposition d’une volonté non soumise à la critique.

Selon les partisans d’une «démocratie radicale», enfin, ce régime est une façon de prendre acte de l’absence d’un principe extérieur, transcendant, qui s’imposerait aux hommes. Pour cette raison, ceux-ci ne peuvent construire leurs identités et décider des principes de la communauté politique qu’en s’opposant, à condition que ce qu’ils instituent soit toujours discutable et rediscuté.

Et de fait, l’activité politique consiste précisément en cette dialectique entre la production d’un ordre et sa contestation selon des voies (relativement) pacifiques. «Lutte» et «intégration» sont en tension permanente. Sous ce prisme, la politique consiste dans la canalisation pacifique des conflits structuraux parcourant la société, la guerre ou l’écrasement définitif du pluralisme représentant alors son échec et sa disparition.

Le conflit n’est productif qu’en l’absence de «cruauté»

Cette conception est exprimée autrement chez le philosophe Etienne Balibar, dont les réflexions nous ramènent à la situation présente. Selon lui, la politique est tour à tour insurrection et institutionnalisation, retravaillant sans cesse les contours de la citoyenneté à travers les conflits qui naissent d’une démocratisation toujours partielle de la société.

Une condition est toutefois nécessaire pour que ce processus historique se produise: la «civilité», que Balibar oppose à la «cruauté». Dans le premier cas, la violence ne disparaît jamais mais se convertit en activité politique, avec des gains plus ou moins étendus vis-à-vis des pouvoirs institués. Dans le second cas, la violence est «sans bornes et/ou sans adresse»[1], brutalisation de la société par le pouvoir lui-même ou des acteurs infra-étatiques.

S’il y a un domaine où l’union nationale est souhaitable, ce serait la préservation de la civilité

Les actes terroristes dont la France a été victime en 2015 relèvent de cette catégorie de «cruauté». En effet, si l’abjecte administration de la mort à des individus présents «au mauvais endroit et au mauvais moment» aboutit à une restriction des libertés et parvient à jeter la population contre une communauté essentialisée, alors l’espace public où la politique est possible se retrouve détruit. Moins dramatiquement, la définition précipitée de la riposte et la relégation d’autres enjeux (socio-économiques, écologiques) à un rang secondaire du débat public sont une autre façon de restreindre le périmètre de la délibération démocratique.

S’il y a un domaine où l’union nationale est souhaitable, ce serait donc la préservation de la civilité. C’est la raison pour laquelle, sur un plan politique, les dénonciations de la «fausse unanimité» de «l’esprit du 11 janvier», ou des internautes qui utilisent le drapeau tricolore pour leurs profils Facebook, nous apparaissent à la fois peu convaincantes et peu utiles. Il est évident que ceux qui ont marché en janvier, ou qui ont exprimé de cette façon leur compassion en novembre, sont séparés par une multitude d’intérêts et de valeurs antagonistes; sauf peut-être une seule, mais qui est indispensable à l’expression nécessaire de tous les autres désaccords: le refus d’une violence inconvertible en politique.

«Nouveau régime constitutionnel», politique étrangère: l’indispensable débat

Une fois cela posé, l’union risque de se révéler mortifère quant aux réactions à avoir face aux attentats, du moins si cette union reste «théorique» au sens de Becker, à savoir imposition d’une politique par l’occultation ou la disqualification des autres choix possibles. De ce point de vue, le discours de François Hollande à Versailles et la rhétorique encore plus martiale de son Premier ministre laissent quelques doutes.

Sur le plan interne, il est évident qu’un régime d’exception restreint l’expression indispensable des conflits qui parcourent la société. On le verra à l’occasion de l’organisation de la COP21, où un certain nombre de manifestations de la société civile devraient être annulées en raison de l’état d’urgence. Si cela peut se justifier temporairement, il y a lieu de s’interroger (en l’absence d’informations plus précises) sur le projet présidentiel de bâtir «un régime constitutionnel permettant de gérer l’état de crise». Si l’exception devient la norme, un problème démocratique se pose.

C’est ce que souligne le juriste Vincent Souty lorsqu’il explique qu’en dehors des conséquences temporaires d’une attaque, l’état d’exception pour lutter contre le terrorisme en soi risque de contrevenir à un principe juridique international, à savoir que cet état doit être provisoire: «La menace [terroriste] étant par définition imprécise et ayant vocation à durer, le recours aux pouvoirs de crise apparaît très contestable.» En tout état de cause, il serait dommageable qu’un changement législatif d’ampleur, et qui plus est une révision constitutionnelle, voient le jour dans la précipitation et sous le coup de l’émotion, sans que puisse s’organiser le «colloque des raisons» qui est censé constituer la spécificité de la démocratie et du parlementarisme.

Sur le plan extérieur, le débat politique et public paraît bien faible, comme si la seule question qui se posait était celle de l’ampleur de l’engagement militaire en Syrie. N’y a-t-il pas une réflexion enfin collective à mener sur les opérations militaires françaises et sur les alliances et contrats de notre pays, notamment avec les puissances du Golfe? Les campagnes de bombardement en Irak et en Syrie ont-elles seulement un sens et des objectifs crédibles, tant que n’est pas posée la question de l’avenir proposé aux populations sunnites de Mésopotamie, ni celle du remodelage de frontières déjà en partie obsolètes? Vastes questions, sourira-t-on, mais qui n’ont jamais fait l’objet d’un débat sérieux, alors qu’elles s’invitent désormais –et de façon tragique– sur le plan intérieur.

En tout état de cause, la pire réponse aux attaques du 13 novembre serait une dégradation de la qualité et du périmètre de la délibération démocratique. Au-delà des décisions du pouvoir, la responsabilité en incombe à tous les acteurs du jeu politique. De ce point de vue, le comportement de l’opposition à la dernière séance de questions au gouvernement en fait une bien mauvaise ambassadrice de la nécessité de la conflictualité en démocratie. Tant il est vrai que pour être défendus, certains principes nécessitent un personnel politique à la hauteur…

1 — Expression reprise à Martin Deleixhe, Etienne Balibar. L’illimitation démocratique (Michalon, 2014), p. 85. Retourner à l'article

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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