France

Marseille n'était pas vraiment Charlie et se mobilise encore différemment

Jérémy Collado, mis à jour le 18.11.2015 à 12 h 02

Dans une ville mélangée et complexe, où la politique est largement discréditée, difficile de faire émerger un rassemblement cohérent après les attaques du vendredi 13 novembre.

Marseille, le 16 novembre au soir I REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Marseille, le 16 novembre au soir I REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Pour de nombreuses raisons, l'esprit du 11 janvier n'avait pas totalement marqué Marseille. Les cortèges parsemés donnaient alors l'impression que la ville ne partageait pas, de façon unanime, le sentiment d'unité nationale qui s'était levé dans d'autres villes de France, à Paris, Lyon, Bordeaux ou encore Toulouse, alors même que certains Marseillais étaient venus se recueillir, se rassembler, se souvenir ensemble pour affronter cette épreuve. 

Parmi les visages présents en janvier, peu s'étaient mobilisés depuis les quartiers nord de la ville. Peu s'étaient mobilisés parmi les classes populaires, les noyaux villageois ou les villes limitrophes, comme Aubagne ou Martigues. Il y avait l'angoisse de se rassembler, certes, et les difficultés à se déplacer depuis ces lieux enclavés. Il y avait aussi un malaise ressenti face aux messages et aux idéaux qui tenaient à cœur à Charlie Hebdo, comme si la ville, et la France en partie, était coupée en deux, en trois, en quatre, et n'était pas unie pour partager les mêmes valeurs.

En janvier, les plus exclus peu mobilisés

Il y avait, enfin, un vrai problème «social» de fond: comment mobiliser des gens déjà exclus du monde du travail ou de la culture? En observant les cortèges, on distinguait alors une majorité de ceux issus de ce qu'on appelle la «bourgeoisie intellectuelle», personnalités du monde associatif, culturel, journalistes, professeurs, universitaires, déjà engagés dans d'autres combats et qui manifestaient plus facilement ce jour là. Dans les discours, dans les mots, on ressentait clairement l'absence d'une partie de la population de confession musulmane, peu encline à soutenir un journal qui, pour certains, avaient attaqué les musulmans dans leur ensemble. Même si, évidemment, certains français musulmans étaient présents, et parmi les plus virulents contre ces attentats.

Cette fois, ce fut légèrement différent. Le combat ne se focalise plus sur Charlie Hebdo, ses caricatures ou son attachement à la laïcité, qui reste toutefois l'un des sujets essentiels de notre pays aujourd'hui. Cette fois, après les attaques du Bataclan, du Stade de France et des terrasses de cafés mitraillées, il est clairement question d'une «guerre» qui s'en prend aux Français, quels qu'ils soient; et en particulier aux musulmans, au Liban ou ailleurs, tués parce qu'ils n'incarnent pas le mode de vie que ces barbares idéologues de l'État islamique voudraient leur imposer.

Dimanche, des calèches descendaient la Canebière avec, dessus, des femmes habillées en tenue provençale, lançant des bonbons à la foule

Ambiance surréaliste à la Foire aux santons

Dans cette ville complexe et protéiforme qu'est Marseille, difficile de voir émerger, encore une fois, une mobilisation massive et unanime. Mais à sa manière, la ville a réagi. La plupart des évènements sportifs –comme les 20 km de la Provence ou la Nuit des Titans– ainsi que les rendez-vous culturels ont été maintenus. Certaines manifestations ont été autorisées par la préfecture, qui rappelait toutefois que le pays était désormais «dans le cadre d’une liberté surveillée.»

Ainsi, un premier rassemblement spontané, samedi 14 novembre, au lendemain des attaques, a réuni plusieurs centaines de personnes, unis sous l'ombrière du Vieux-Port, autour de bougies et de messages laissés par les passants. Ce rassemblement a réuni peu de monde, comme celui du dimanche 15 novembre, à l'initiative du maire de Marseille Jean-Claude Gaudin, soit à peine quelques centaines de personnes. Surtout, l'ambiance était surréaliste dimanche, puisqu'après avoir assisté à une messe en hommage aux victimes, le maire est venu inaugurer la traditionnelle Foire aux santons, tradition provençale très ancrée à laquelle les Marseillais sont attachés. Des calèches descendaient la Canebière avec, dessus, des femmes habillées en tenue provençale, lançant des bonbons à la foule, ou encore des pancartes sur lesquelles était écrit: «Tout n'est pas cirrhose dans la vie!»

«Marseille est toujours un peu à part»

Certes, les terroristes voudraient qu'on s'arrête de vivre. Mais le décalage était assez sidérant, entre d'un côté le recueillement silencieux de la Place de la République, et même du Vieux-Port, et les sons des tambours et des flûtes de la fanfarre provençale venue spécialement pour l'occasion... «On est vraiment dans un entre-deux alors qu'il faudrait mobiliser massivement», jugeait Olivier, la cinquantaine grisonnante, qui regrettait dans le même temps l'annulation des Rencontres d'Averroès prévues au Théâtre de la Criée, cette série de tables rondes où les intellectuels méditerranéens se rassemblement chaque année pour réfléchir au destin de la Méditerranée. «Quand on voit comment ça se passe à New-York, Sidney, Copenhague... On est en deuil national et les foires sont maintenues. C'est vraiment étrange.»

On ne doit pas réagir dans l'émotion. On n'est pas dans l'humanitaire

Jean-Claude Gaudin

«Marseille est toujours un peu à part. Pourquoi voulez-vous toujours nous comparer?», répondait Renaud Muselier, député européen LR, venu avec Jean-Claude Gaudin se ballader dans les allées de la Foire aux Santons, alors qu'à quelques mètres, 200 personnes se réunissaient contre les terroristes. 

«On a fait un choix politique, un choix de vie, de responsabilité et de courage en maintenant les manifestations et ces évènements. Au-delà des angoisses, on est là. Rien n'a été annulé et, du coup, il y avait beaucoup de monde. La messe était pleine d'ailleurs. C'est un signe. On se retrouve avec une onde de choc violente, ignoble et barbare qui aura des conséquences sur la vie de tous les Français. On ne doit pas réagir dans l'émotion. On n'est pas dans l'humanitaire.»

«Ennemis en virages, amis en dehors»

Ensuite, lundi 16 novembre, à 18h30, près de 2.000 personnes se sont de nouveau réunies sur le Vieux-Port, à l'initiative cette fois du mouvement associatif (Unef), relayé par la plupart des syndicats (CGT, FSU), puis par des partis politiques comme le Parti socialiste. «Ça fait un peu chaud au cœur», confiait Arnaud Drouot, militant socialiste, proche de la députée et ancienne ministre Marie-Arlette Carlotti, qui reconnaît qu'il y a «plus de monde» que pour Charlie. Peut être aussi parce que les «corps intermédiaires» ont mieux réagi, appelant cette fois au rassemblement. 

La banderole des Ultras I REUTERS/Jean-Paul Pelissier 

Au loin, la grande roue illuminée éclaire les visages. Certains pleurent, s'embrassent, chantent la Marseillaise, puis l'Internationale. D'autres ont écrit sur un bout de papier: «On craint degun!» Une autre banderole: «Les kurdes résistent contre Daech». L'unité se mesure aussi à certains symboles, si ironiques soient-ils. Sous l'ombrière qui faisait résonner leurs chants, on pouvait ainsi entendre certains supporters entonner un hymne bien connu des virages du Vélodrome: «Paris, Paris, on t'embrasse!», provoquant l'hilarité générale. «C'est bien, parce que tout ça n'a rien à voir avec le ballon. J'ai entendu des ultras dire et écrire sur Facebook: “Ennemis en virages, amis en dehors. C'est beau», constate Stéphane, 30 ans, venu avec sa femme. Boulevard Rabateau, une banderole signée par les ultras affichait même: «Nous sommes Paris.»

Devoir d'unité

Après l'émotion, il faut comprendre. Comprendre pourquoi, dans la deuxième ville de France, seuls 80.000 à 90.000 personnes avaient défilé sur le Vieux-Port le 11 janvier dernier. En cause, disait-on, les caricatures du journal satirique, ressenties comme une insulte, un «blasphème», même, par une partie de la population de confession musulmane: «J'ai manifesté parce que je suis humaniste et que je dénonce les actes terroristes mais je considère que Charlie est responsable de ses actes», expliquait en janvier, au JDD, Haouria Hadj-Chikh, ancienne élue PCF-Front de gauche du XIIIe arrondissement, responsable d'une plate-forme d'accueil au cœur de la cité Malpassé, qui jurait qu'à Marseille, «on n'est pas Charlie»: «Combien de unes ont-ils fait sur le Prophète? C'était de l'acharnement. Les musulmans l'ont mal vécu.» 

Cette fois, aucune excuse, puisque l'État islamique a frappé non pas au hasard mais dans la masse. L'idée, c'était de tuer. De terroriser. De déstabiliser le pacte national et de faire de chaque personne un bourreau ou une victime potentielle, afin de créer un climat de suspicion généralisé. Chacun, dans un élan d'unité, peut donc se sentir concerné. 

«Les attentats qui ont eu lieu il y a sept mois n'ont rien à voir avec ce qu'on connaît aujourd'hui, avance Renaud Muselier. Les terroristes s'attaquaient à la liberté d'expression, à la satire. Cette fois, c'est la deuxième étape: ils s'attaquent à la vie, à notre civilisation. On se doit à l'unité.»

En octobre dernier, une tête de sanglier avait été accrochée à la grille d'enceinte de la mosquée d'Aubagne

Les mosquées craignent amalgames et représailles 

Ce qui revient aussi dans la bouche des absents, c'est le «deux poids, deux mesures» dont, disent-ils, les musulmans seraient victimes. Entre d'un côté, des Français juifs dont les synagogues seraient surveillées et, de l'autre, une absence de réponse des pouvoirs publics quand les Français de confession musulmane sont attaqués. Évidemment, c'est faux. En octobre dernier, une tête de sanglier avait été accrochée à la grille d'enceinte de la mosquée d'Aubagne, à l'est de Marseille. 

Dans ce climat d'inquiétude, d'angoisse, l'événement avait suscité une levée de boucliers. Christophe Madrolle, tête de liste PS dans les Bouches-du-Rhône pour les régionales, avait ainsi «condamné cet acte inexcusable et odieux»: «À l'heure ou l'extrême droite et la droite extrême cherchent à diviser les Français, ce type de comportement, qui bafoue nos valeurs et le respect qui fondent notre vivre-ensemble, est particulièrement inquiétant.»

Dimanche 15 novembre, les responsables de onze mosquées marseillaises ont aussi appelé «les Français à ne pas se laisser tenter» par les «amalgames» et les «représailles». Un message de paix, de fraternité, loin des rancœurs ou des polémiques, dans une ville où la communauté marseillaise représente près de 220.000 personnes et 70 mosquées, selon les chiffres du Conseil régional du culte musulman (CRCM) et de la préfecture des Bouches-du-Rhône. Rassemblés devant une salle de prière du IIe arrondissement de laquelle sortaient 150 fidèles, près de la Porte d'Aix, à quelques centaines de mètres de la Foire aux Santons, ils ont appelé au calme, à la réflexion, à la raison. Amar Messikh, le président de la mosquée des Cèdres, a lu le communiqué envoyé quelques minutes avant à la presse: «La peur qui a embrassé les rues de Paris ne doit pas nous diviser. Elle doit se transformer en un formidable mouvement de solidarité nationale.» Il ajoute: «L'islam préserve le mieux-vivre ensemble, qui est principe fondamental de la laïcité.»

Comment tu expliques qu'il n'y ait presque aucun arabe et aucun noir qui ait des responsabilités

Ali Amouche, président de l'Apeq

Pas de culture de la manifestation

Dans une ville morcelée, fracturée par le chômage et qui vit dans certains quartiers dans un climat d'extrême tension, les politiques sont parfois tentés par l'inaction pour ne pas ajouter de l'huile sur le feu. Ils laissent les associations combler les trous entre deux crises; tandis qu'une partie de la population décroche purement et simplement de la société pour basculer dans le trafic ou l'errance. 

«Il ne faut pas se mentir, il y a une énorme discrimination ici. Comment tu expliques qu'il n'y ait presque aucun arabe et aucun noir qui ait des responsabilités au conseil régional, au département ou à la mairie? Certains se comportent comme si on était encore au temps des colonies», racontait à Slate Ali Amouche, président de l'Apeq (Action pour l'emploi dans les quartiers), une association créée en 2006 qui vient en aide aux jeunes défavorisés des quartiers nord.

Marseille, le 11 janvier dernier I REUTERS/Philippe Laurenson 

«Ici, à Marseille, ce n'est pas vraiment dans la culture de manifester», explique Serge Loury, 69 ans, qui a tenté lui aussi de mobiliser à travers le mouvement associatif, par des actions autour du vélo par exemple; et qui regrette la faible mobilisation des rassemblements post-attentats. «Ça fait dix ans que je suis à Marseille et je peux vous dire qu'il est dur de mobiliser dans certains quartiers. Il y a une appréhension, un désintérêt, un manque d'éducation, un laisser aller... C'est vraiment dommage pour le vivre-ensemble car Marseille est forte de sa diversité.»

Le discrédit du politique

Plus largement, c'est aussi la façon dont les pouvoirs publics peuvent mobiliser qui est en question dans ces manifestations de soutien après les attentats. 

«Les habitants de Marseille sont dans un rapport clientéliste avec les politiques, explique un journaliste qui connaît bien la ville. Cela explique aussi beaucoup l'abstention et la victoire de Jean-Claude Gaudin aux dernières municipales: moins les politiques ont de pouvoirs, moins ils peuvent promettre des logements ou des subventions en échange d'un vote. Forcément, les gens se déplacent moins pour aller voter. Pour les manifestations, c'est la même logique: ça participe du discrédit global de la politique.»

La peur s'ajoute enfin à ce constat alarmant. Le préfet de région Stéphane Bouillon a tenté de rassurer les Marseillais tout en n'excluant pas qu'il ait des «imitateurs» qui veuillent perpétrer des attentats à Marseille: «Aujourd’hui, vous dire “non, Marseille n’est pas menacée ou oui, Marseille est menacée, je n’en sais rien», jurait-il au lendemain des attaques terroristes. «Il faut que nous soyons présents également pour réagir le cas échéant à des provocations. Que ceux qui pourraient avoir envie de considérer que tout ça leur fait plaisir ne se méprennent pas: ils sont des cibles comme les autres.» Preuve que l'unité doit prévaloir car, en fin de compte, nous sommes tous la France. Avant, pendant ou après les attentats, à Marseille ou ailleurs.

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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