France

Lettre ouverte à mes amis musulmans

Henri Tincq, mis à jour le 19.11.2015 à 7 h 52

Une chance historique se présente aujourd’hui de se parler, de rompre avec les confusions et les dénégations.

REUTERS/Youssef Boudlal.

REUTERS/Youssef Boudlal.

Bien sûr, il y a ceux qui vont vouloir vous faire «payer» le 13 novembre. Qui vont vous reprocher votre trop long silence, assimilé à de la complaisance. Vous adjurer de vous dédouaner définitivement de cet islam qui tue tant d’innocents, la joie de vivre et la liberté.

Mais à l’évidence, et même si c’est provisoire, le climat a changé par rapport à celui de «Charlie». Si des commerces halal et des mosquées (à Créteil) ont été taggés au lendemain des derniers attentats, la nouvelle flambée redoutée d’islamophobie ne s’est pas produite. Sur les réseaux sociaux, les plateaux de télévision, le ton n’est plus à l’invective. L’amalgame que vous connaissez par cœur entre islam et islamisme, entre religion et violence, entre étranger et terroriste, se fait plus rare. Ou plus discret.

Est-ce l’effet de la sidération qui a saisi la France unanime? Du deuil national décrété par les pouvoirs publics? De la trêve politicienne, qui a volé en éclats aussi vite qu’elle est née? Non, la raison est autre. La cible des terroristes est devenue indistincte. Nous sommes tous aujourd’hui devenus des victimes potentielles. Musulmans et non-musulmans, nous sommes tous logés à la même enseigne. L’enseigne de la menace, de la peur, du dégoût et du chagrin.

Lors des précédentes attaques à Toulouse (Merah), à Bruxelles (Nemmouche), chez Charlie (Kouachi), à Montrouge et à l’Hyper Cacher (Coulibaly), les cibles –juifs, militaires, policiers, journalistes– étaient facilement identifiables. Le 13 novembre, en frappant la terrasse de bars et restaurants parisiens, une salle de concerts et les abords du Stade de France, les tueurs ont ciblé les microcosmes d’une France mélangée, métissée, bigarrée. De toutes origines, de toutes cultures, de toutes croyances, nous sommes tous aujoud’hui concernés et frappés. Le temps n’est donc plus à la stigmatisation d’une communauté en particulier.

Mes amis musulmans dits «modérés», je sais combien cet «armistice» est fragile. Que l’opinion peut se retourner, les slogans sur la communauté musulmane comme «cinquième colonne» ou comme «cancer» de la société française sont toujours prêts à ressurgir. On vous a longtemps moqués, on vous a caricaturés, on vous a stigmatisés. Mais je pressens que, dans ce moment d’exception, il y a une chance historique à saisir. Une chance de se parler, d’agir, de sortir de nos cloisonnements, se faire mieux entendre.

Amis musulmans, il y a longtemps que je vous fréquente. Je me souviens de l’islam de vos pères, travailleurs immigrés à Billancourt ou dans les mines du Nord, déracinés, célibataires forcés dans les foyers Sonacotra, pleurant leur Algérie ou leur Maroc natal où ils étaient sûrs de retourner. L’islam de vos pères était celui «du bled», un islam qui ne faisait de tort à personne, mais qu’ils n’osaient pas alors pratiquer en public. Sauf peut-être pour tuer le mouton le jour de l’Aïd.

Je me souviens de l’islam de vos pères. Je me souviens
de l’islam «sédentarisé» des années 1980. Je me souviens de la «Marche des beurs» pour l’égalité de vos droits

Je me souviens de l’islam «sédentarisé» des années 1980. Le «regroupement familial» en France, la reconnaissance légale des associations étrangères étaient autant de mesures que, par justice, la gauche au pouvoir avait mises en place. Votre nombre passe alors de quelques centaines de milliers à trois millions. Pour la première fois sur notre sol, l’islam n’est plus identifié à la religion de l’étranger, à l’exil, «à ce bateau que l’on prend de Tanger à Marseille et de Marseille à Tanger», comme me disait l’un d’eux. Vous commencez à vous organiser, à ouvrir des lieux de culte encore très précaires, à réclamer des carrés musulmans dans les cimetières, voire des régimes alimentaires.

Je me souviens de la «Marche des beurs» pour l’égalité de vos droits. Et de cette première «réislamisation» des jeunes de banlieue, qui ne manquait pas de surprendre dans un pays aussi sécularisé que le nôtre, où la religion refluait. Nés en France, assis entre deux cultures, ballotés par les politiques, en butte à l’échec scolaire, au chômage, au racisme ordinaire, vous avez vus ces jeunes faire le ramadan, arrêter l’alcool, fréquenter l’école coranique, consulter des imams, écouter des vidéos, des cassettes. Jusque là, rien à dire. L’«islam était un truc de vieux», écrivait alors Gilles Kepel. «Il devient une forme de revendication sociale et culturelle.»

Mais tout un imaginaire anti-musulman se met en place. Le Pen commence son ascension. Les magazines photographient les prières de rues, à la porte de mosquées devenues trop étroites à Marseille ou à Paris. Coïncidence tragique: au même moment, l’extrémisme religieux, en Iran, au Pakistan, en Egypte, en Palestine, en Algérie, avant l’Irak, commence à envahir les écrans, nourrissant des campagnes haineuse sur l’invasion de la France, la fin de la civilisation occidentale et chrétienne.

Choc d'images, de mémoires, d'identités

Le terrain devenait mûr pour un choc d’images, de mémoires, d’identités. Affaire Rushdie, affaire des «foulards» de Creil, attentats du 11-Septembre, affaire des caricatures de Mahomet, affaire de la burqa, etc. Autant d’épisodes qui, amis musulmans, vous mettaient en compétition avec la société laïque, avec notre tradition de liberté, de séparation de la religion, d’égalité de la femme, avec notre droit de rire, d’écrire, de dessiner, de dire tout ce que l’on pense et tout ce que l’on veut.

Autant d’épisodes où vous avez été régulièrement perdants, creusant la séparation. Pas plus que nous, amis musulmans, vous n’avez mesuré la montée d’une jeunesse radicalisée, l’emprise d’un salafisme rigoriste conquérant les esprits les plus juvéniles, les changements de vêtements, de fréquentations, de modes de vie, la prolifération de groupuscules ou de «réseaux» à partir de mosquées ou d’internet. Péché de jeunesse, disait-on, qui n’a rien à voir avec la religion, mais tout à voir avec les lacunes de l’intégration, l‘extension du chomâge, la «ghettoïsation» des quartiers.

Pas plus que nous, vous n’avez réagi à l’arrivée le vendredi dans vos mosquées d’imams «autoproclamés», ou venus d’on ne sait où. Aux prêches répandus, et ravageurs pour des esprits faibles, sur l’«islam humilié», sur la «société française laxiste», sur la «laïcité ennemie de la religion».

Pas plus que nous, vous ne vous êtes alarmés des décrochages successifs, dans toutes les enquêtes, entre l’opinion plus radicale des jeunes générations et celle de leurs aînés. Devant leur volonté d’affirmation et de visibilité, faisant naître une revendication communautaire sur une base islamique dont Gilles Képel, de manière prémonitoire, dirait à la fin des années 1990: «C’est un phénomène nouveau, dont les années à venir diront s’il ne constitue qu’une mode passagère ou un phénomène structurel.»

Un modèle unique de l'islam

On sait ce qu’il en est advenu. Bien sûr, mes amis, toute la jeunesse musulmane n’est pas devenue salafiste, loin s’en faut. Vos enfants ont fait des études. Beaucoup sont sans emploi et sans avenir, mais d’autres sont fonctionnaires, enseignants, médecins, ingénieurs. Mais il est temps de rompre avec les confusions comme avec les dénis.

Après ces nouveaux attentats de Paris, il est temps de dire et d’écrire que le fameux «pas d’amalgame», imposé par le «politiquement correct» et un souci légitime de préserver les chances de la société multiculturelle, nous a en partie égarés. De dire que le «pas d’amalgame», ou le renvoi permanent à l’«islamophobie», devenant parfois un alibi, ne vous a pas rendu service. A ne pas dire la vérité, à mettre en avant des causes sociales (chomâge, banlieues) et jamais la religion, on vous a forcés à raser les murs, à taire ce que vous êtes.

Constater aujourd’hui que le djihadisme est la maladie mortelle de l’islam et le péril majeur de notre époque, ce n’est pas accuser, ni stigmatiser les musulmans. Reconnaître les angoisses identitaires, l'insécurité culturelle, le sentiment d'abandon exprimés par des Français (et Européens) de toute origine et de toute religion, ce n’est pas accuser, ni stigmatiser les musulmans. Les cacher, c’est au contraire favoriser un «populisme» qui se retourne contre eux.

Disons-le en toute clarté, vous n’avez pas été à la hauteur des enjeux

Disons-le en toute clarté, vous n’avez pas été à la hauteur des enjeux. Vous avez tardé à exclure vos imams radicaux, à prendre vos distances avec les foyers de radicalisme, ceux de Djedda ou des Frères musulmans, à rompre avec vos bailleurs de fonds, l’Algérie, le Maroc, l’Arabie saoudite. Incapables de surmonter vos divisions entre mosquées, origines nationales, courants, vous avez passé votre temps en querelles archaïques. Vous vous êtes égarés en conflits mineurs sur la certification de la viande halal ou la date de début du ramadan. Vous avez tardé à prendre en charge l’enjeu capital de la formation de vos imams et de vos cadres religieux, à vous mobiliser devant la radicalisation des musulmans en prison.

Nous avons peu de moyens, dites-vous souvent, et l’Etat laïque ne nous fait pas de cadeaux. Ce n’est pas faux. Mais, depuis plus de trente ans, de gauche et de droite, de Chevènement à Joxe, de Pasqua à Sarkozy et à Villepin, tous les ministres de l’Intérieur ont redoublé d’efforts pour vous aider à vous rassembler, vous organiser, désigner vos représentants. Avec des résultats plus que décevants.

Amis musulmans, ne faut-il pas cesser de tout attendre de l’Etat? De penser que la laïcité est un carcan inventé par la France? N’est-il pas temps de reconnaître que la France est le pays où les citoyens de confession musulmane ont, dans le monde, le plus de liberté? Que vous pourriez faire émerger un «modèle» unique, à exporter en terre musulmane, capable de réunir islam et démocratie, islam et laïcité, islam et liberté? N’est-il pas temps de rompre avec le discours du musulman humilié, de résister à la manipulation des esprits, à l’emprise sectaire, de soutenir dans vos rangs les réformateurs de l’islam presque partout traqués et opprimés? Les derniers attentats de Paris nous offrent une chance historique de débattre et d’agir pour ne pas laisser la fracture se creuser, définitivement s’installer. Saisissons-la.

Amicalement.

Correction: Une première version mentionnait le cochon en rapport avec l'aïd. Toutes nos excuses pour ce malheureux lapsus.

 

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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