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Peut-on vraiment parler de «guerre» après le 13 novembre?

Un militaire français le 16 novembre. Crédit: REUTERS/ Stephane Mahe

Un militaire français le 16 novembre. Crédit: REUTERS/ Stephane Mahe

À la suite des attentats parisiens, François Hollande et son gouvernement ont répondu par l'emploi d'une rhétorique guerrière et des frappes aériennes contre l'État islamique. Mais, même à considérer les attaques des djihadistes et la réponse militaire française, doit-on considérer que nous sommes, d'un point de vue juridique ou philosophique, en guerre pour autant?

Après les attentats de Bruxelles du 22 mars, Manuel Valls l'a répété: «Nous sommes en guerre. Nous subissons depuis plusieurs mois des actes de guerre.» Une rhétorique en phase avec celle qui a suivi les attaques du 13 novembre.

Ces derniers jours, le mot est dans presque toutes les bouches: la guerre. Sur France 2 par exemple, le lendemain des attentats, la journaliste du 13 heures décrit un Paris «en état de guerre». Les mouvements de panique à République? Un climat de guerre. C’est par ces mots ausi que François Hollande a commencé son discours au Congrès ce lundi 16 novembre: «La France est en guerre». Et c’était également une des premières paroles de Manuel Valls, le Premier ministre: «Oui, nous sommes en guerre. Nous faisons face à un acte de guerre commis par une armée organisée.» 

C’est la guerre, donc, ou même la guerre «totale» pour Nicolas Sarkozy«Les terroristes ont engagé la guerre à la France, la France ne doit pas céder. Notre peuple est déterminé à vaincre la barbarie djihadiste, la guerre que nous devrons livrer doit être totale.» Allusion à peine voilée au concept de guerre totale: un conflit où toutes les ressources économiques, humaines et sociales sont mobilisées, et où la propagande joue à plein régime.

L’expression émergea pour la première en 1918, sous la plume du nationaliste antisémite Léon Daudet, celui-là même qui soutînt le fascisme de Mussolini et plus tard le régime de Vichy, et estimait le suffrage universel comme une «chose stupide». Elle a fini par désigner la Première et la Deuxième Guerre mondiale, où non seulement les forces militaires étaient mobilisées mais aussi politiques, intellectuelles, économiques, sur une longue période.

Guerre totale ou... mondiale pour le président du Crif, et le pape François, qui a évoqué au lendemain des attentats un «morceau d’une Troisième Guerre mondiale». Guerre encore pour Alain Juppé. Pour le Figaro, qui en a fait sa Une. Pour Le Monde, dont le directeur a affirmé que «la France est en guerre. En guerre contre un terrorisme totalitaire, aveugle, terriblement meurtrier». Guerre aussi à n’en pas douter pour de multiples experts en tous genre, qui se succèdent sur les plateaux de BFMTV et d’iTélé.

Avant, tout était simple ou semblait l'être. La guerre, c'était,“un conflit armé, public et juste”

Nicolas Truong

La guerre, un conflit entre deux armées

Pourtant, la plupart des philosophes, des juristes, des théoriciens politiques et des historiens spécialistes du sujet savent cette réalité: il ne s’agit pas à proprement parler d’une guerre, ou alors, seulement en un sens métaphorique. En un sens nouveau, et qui impliquerait de trouver un autre mot pour tout ce que nous avons appelé guerre pendant des siècles. Tout élève de Sciences Po, par exemple, qui a préparé son grand oral sait que la guerre, au sens traditionnel du terme, ne correspond pas aux événements du 13 novembre. Devant les jurés, celui qui tient à défendre que les actions terroristes menées par un proto-État non reconnu sur le plan international sont une guerre, a plutôt intérêt à avoir des arguments bien fourbis s’il ne veut pas écoper d’une note éliminatoire.

«Avant, tout était simple ou semblait l'être. La guerre, c'était, disait Alberico Gentili, un des fondateurs du droit public international à la fin du XVe siècle, “un conflit armé, public et juste”. Un conflit entre deux armées, deux duchés, deux royaumes, deux États», résume Nicolas Truong sur le Monde, dans un article au titre explicite: «La guerre est finie, les combats continuent».

Une transformation profonde de la société

Ces derniers jours, rares ont été les voix qui ont pu se faire entendre dans ce concert belliqueux pour rappeler ces éléments simples de théorie politique, et mettre en garde sur une utilisation abusive du terme. Le professeur à Sciences Po et spécialiste des relations internationales Bertrand Badie s’y est essayé sur France Inter, en tentant la pédagogie face à l’impatience et l’incrédulité de ses intervieweurs Léa Salamé et Patrick Cohen:

«Une guerre, moi j’ai toujours appris, et depuis l’aube de nos temps modernes, que c’est une tentative d’utiliser la force pour régler un différend entre États. Daech n’est pas un État, Daech n’a pas d’armée, Daech n’est pas dans une rationalité de négociation. Le propre de la guerre, c’est de pousser à un moment donné vers des négociations pour obtenir une fin politique précise, c’est-à-dire le règlement de ce différend.»  

Paris, le 13 novembre 2015 I REUTERS/Christian Hartmann

Même si certains justifient un emploi métaphorique du terme, la plupart des chercheurs que nous avons interrogés sont d’accord sur ce point: les attentats du 13 novembre ne sont pas une «guerre» à proprement parler. 

«La guerre, c’est une situation où ce ne sont pas simplement les enfants des autres qui sont impliqués. C’est la transformation profonde de notre société, où chaque individu qui est en âge de porter des armes peut être appelé à porter la mort et à la subir. Le reste, c’est de la métaphore, plus ou moins juste. Porter la guerre dans des zones comme en Syrie ne veut pas dire qu’on est en guerre», déclare François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique, et président de l'International institute for strategic studies de Londres et du Centre de politique de sécurité de Genève.

«C’est vivre dans une peur quotidienne de la mort»

Ceux qui sont tous les jours sur le terrain de la guerre ont eux aussi trouvé ce terme abusif. Quel mot utiliserons-nous le jour où nous serons vraiment en guerre, où la population sera appelée sur le terrain de guerre, où les morts tomberont chaque jour? De quels mots disposerons-nous, lorsque nous aurons usé tous les précédents? «Ces derniers jours, j’entends beaucoup parler de “scènes de guerre, de “situation de guerre, de “médecine de guerre”. Mais il faut tout de même relativiser», a tenté de tempérer le photographe de l’AFP Dominique Faget, sur le blog making of de l’agence.

«Ce vendredi 13 novembre, nous assistons à Paris à une série d’attentats terroristes, à des massacres aveugles, aux plus graves événements que la capitale française ait connus depuis la Libération. Mais ce n’est pas la guerre. La guerre, comme celle que j’ai couverte au Liban, au Tchad, ou beaucoup plus récemment dans l’est de l’Ukraine, c’est vivre dans une peur quotidienne de la mort, avoir sans cesse l’impression d’être en sursis, n’être en sécurité nulle part. C’est voir chaque jour des gens tomber autour de soi, sous les balles et les obus qui pleuvent sur des villes entières, et les cadavres joncher les trottoirs sans que personne n’ose les ramasser. La guerre, c’est quand on risque à chaque instant de se retrouver à la merci d’un tireur isolé, d’un fou, ou d’un de ces innombrables voyous armés qui sillonnent sans contrôle la plupart des zones de conflit du monde. C’est quand on ne peut pas compter sur la police pour assurer sa sécurité, quand des milliers de réfugiés se lancent sur les routes. La médecine de guerre, c’est quand on doit amputer à la hâte un membre qu’on aurait pu sauver dans des circonstances normales. (...) Aussi tragiques que soient les attentats de Paris, je n’aime pas parler de guerre. La guerre, ce serait par exemple si de tels attentats se produisaient tous les jours pendant des semaines. C’est sans doute ce que souhaitent ceux qui ont causé cette tragédie. Mais ce n’est heureusement pas le cas.»

Les terroristes, au yeux de la justice internationale, ne sont pas des combattants, bénéficiant du droit de la guerre, mais des criminels

Daech n’est pas implanté en France

À la décharge de tous ceux qui emploient le mot guerre, il s’agit d’un concept un peu flou. Il n’est d’ailleurs pas employé par les juristes, qui lui préfèrent le terme soit de conflit armé international, lorsqu’il s’agit de deux États qui s’affrontent, ou de conflit armé non-international, lorsque deux groupes armés s’affrontent au sein d’un État ou qu’un État est confronté en son sein à un groupe armé.

Mais Daech n’est pas reconnu comme un État. Ce n’est pas donc un conflit armé international. Et pour que ces attentats soient qualifiés de conflit armé non-international, il faudrait qu’ils aient eu lieu sur le territoire irakien et syrien. Il y a donc bien une guerre entre Daech et l’Irak ou Daech et la Syrie, mais il n’y a nullement de guerre entre Daech et la France, au regard des juristes, sauf à tordre le droit dans un sens nouveau, comme cela avait été tenté par les services administratifs de George W. Bush en 2001. 

«Il faut un endroit circonscrit. Et il faut que l’organisation soit reconnue comme ayant un certain contrôle. Daech n’a pas d’implantation ferme sur le territoire français», rappelle Thomas Lanson, chercheur à l'Iris. 

Les terroristes, au yeux de la justice internationale, ne sont pas des combattants, bénéficiant du droit de la guerre, mais des criminels, relevant du droit pénal.

Un terrorisme de masse plus important qu’avant

Pourtant, et malgré l’évidente dissonance, de plus en plus de personnes emploient le terme «guerre» pour décrire des situations qui ne sont pas à proprement parler des guerres classiques. Peut-on et doit-on simplement et fermement renvoyer d’un revers de main toutes ces tentatives? Et faire comme ci les personnes qui l’emploient n’étaient que des mécréants incultes? La philosophie et l’histoire n’évoluent pas dans un vase clos de concepts, détachés de la société. Quand dans le champs du langage, un terme change de sens, c’est généralement révélateur d’une évolution de la réalité. Si le mot guerre désigne des choses qui ne sont plus tout à fait de la guerre, c’est parce que le mot de terrorisme ne semble plus pouvoir contenir tout entier cette nouvelle réalité. Et par ricochet, le concept de guerre s’étend.

Le champ de la guerre s'est élargi: ce n'est plus un champ de bataille où mourir était acceptable, mais un état de terreur permanent

«Le champ de la guerre s'est élargi: ce n'est plus un champ de bataille où mourir était acceptable, mais un état de terreur permanent», observe Nicolas Truong. «Une guerre est rarement une guerre classique», estime Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. «Si les actes de guerre étaient jusqu’ici l’apanage des États-nations, cette époque est manifestement révolue. On assimilait les terroristes à des “groupes ou à des “organisations. Maintenant, plus seulement», écrit notre contributeur Moisés Naím.

Le terrorisme international, s’il ne tue pas plus aujourd’hui qu’il y a trente ans (même moins), est aujourd’hui plus impressionnant, comme l’explique Gilles Andreani, conseiller à la Cour des comptes et professeur associé à l'université Panthéon-Assas, qui a écrit en 2011 un article intitulé «La guerre contre le terrorisme. Le piège des mots».

«Les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone, par leur soudaineté, l’ampleur des destructions et la désorganisation qu’elles ont causées, ont, pour la première fois dans l’histoire du terrorisme moderne, atteint un niveau de violence comparable à celui qu’aurait provoqué une opération de guerre. Bon an, mal an, le terrorisme international faisait chaque année environ 500 morts. Le 11 septembre 2001 démontre la réalité d’un terrorisme de masse d’une capacité de destruction qu’on croyait jusque-là le monopole des États.»  

Si le mot vient à la bouche naturellement, et si le concept de guerre s’est déplacé, c’est aussi parce que ces attentats surviennent dans des sociétés pacifiées, qui n’ont pas connu de conflit depuis longtemps. Pour elles, l’effet psychologique d’un attentat de masse est sans doute comparable à celui d’une guerre, dans d’autres contextes ou à d’autres époques.

Baghdad en 2004 I REUTERS/Faleh Kheiber RCS/ABP

Des actions terroristes liées à des guerres

Autre élément qui explique cette confusion, et complexifie la donne, les actions terroristes sont aussi aujourd’hui très souvent précédées, résultantes, ou suivies d’une vraie guerre. Quand une guerre est proche, la confusion se fait plus facilement: «Mais Daech est né d’une guerre, Bertrand Badie. Il est né d’une guerre», répète Léa Salamé. Oui, précisément. Mais Daech n’est pas en guerre contre la France, malgré toutes les imprécations de la nébuleuse terroriste l’affirmant. Au sens précis du terme, Daech est impliqué dans un «conflit armé non-international» avec la Syrie et l’Irak, et c’est là-bas seulement, et à ce titre, que la France est en guerre avec Daech, même si ses raisons d’être en guerre avec Daech peuvent être les attaques terroristes ensuite effectuées sur le territoire français.

Aujourd’hui, le conflit en Irak et Syrie nourrit Daech. Hier déjà, la guerre d’Afghanistan suivait immédiatement le 11-Septembre. Alors que le président américain George W. Bush lançait une guerre (une vraie guerre, celle-là) contre un État accusé de protéger les responsables du bain de sang à New York, il semblait logique à certains de parler d’une «guerre contre le terrorisme», puisque l’Afghanistan était bien une des sources du terrorisme qui s’était abattu sur les tours du World Trade Center. Il n’y avait-là, à vrai dire, qu’un raccourci. Et il est vrai qu’il était alors beaucoup plus facile d’utiliser ce raccourci que de répéter sans cesse cette longue définition, qui eût été plus juste: guerre contre un État qui protège le terrorisme (et non contre le terrorisme directement). Le problème est que de raccourci en raccourci, l’expression «guerre contre le terrorisme» a fini par signifier tout et n’importe quoi, y compris la poursuite d’individus sur le sol américain.

Des vertus mobilisatrices

Il existe aussi des raisons plus triviales à cette persistance du mot guerre: la facilité pour les dirigeants d’un pays de recourir à des termes emphatiques pour mobiliser les troupes. «Comment expliquer que le terme demeure, alors qu'il ne recouvrirait plus la réalité? Par le poids des mots sans doute. Montrer le président Hollande en “chef de guerre qui salue les troupes fait penser aux grands combats de la France contre des nations ennemies, depuis au moins la bataille de Valmy», analyse Nicolas Truong.

Jouer l’emphase, espèrent les politiques, permet pour un instant ou quelques jours de capter l’attention des citoyens, un peu comme sur ces devantures de magasins les slogans outranciers annoncent des «prix cassés qui défient toute concurrence» ou vous promettent que «Quand y'en a plus, y'en a encore!»

«Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse!
Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet!»

...écrit La Fontaine, en racontant l’histoire de Démosthène, qui pour capter l’attention des Athéniens et les éclairer sur le danger à venir, précéda son discours d’une fable.

Jacques Chirac en 2001 I REUTERS/John Schults

Comme les fables attirent, l’emphase guerrière est mobilisatrice. Ce qui justifie, aux yeux des tenants de l’école réaliste, son utilisation. Pour preuve, estime Bruno Tertrais, les hommes politiques utilisent l’expression de «guerre contre le terrorisme» quand ils sont concernés, la rejetant en revanche quand ils ne le sont pas. Jacques Chirac avait parlé de guerre contre le terrorisme en 1986, lorsqu’il était Premier ministre. Cette année-là, ce ne sont pas deux attentats qui secouent la France, mais douze. Pourtant, quinze ans plus tard, quand l’Amérique sera frappée de plein fouet, le même Jacques Chirac sera plus hésitant: «Je ne sais pas s'il faut utiliser le mot de guerre.» Avant de dire après un entretien avec son homologue américain: «Il s'agit d'un conflit, d'une guerre.»

«Bush n'aurait pas pu en faire l'économie»

«La guerre comme métaphore est tout à fait justifiable et légitime, le mot marque la dureté», juge aussi François Heisbourg, qui se dit quand même «hésitant devant l’emploi trop rapide de ce mot».

«Ce n’est pas parce que Bush dit qu’il fait beau qu’il faut dire il fait mauvais», estime Bruno Tertrais. «Nous sommes indubitablement en guerre, au sens premier du terme, dès lors que les forces françaises affrontent les djihadistes, au Sahel depuis 2013, et en Irak depuis 2014», écrivait aussi Bruno Tertrais dans une tribune à Ouest France en janvier dernier, estimant toutefois que «cette rhétorique ne doit être employée qu'avec prudence».

L’emploi du mot “guerre” grandit l’adversaire et lui confère une légitimité qu’il ne mérite pas

Gilles Andréani

Complexification des conflits et du terrorisme actuels, impact psychologique plus fort, actions de l'armée à l'étranger, vertu mobilisatrice: pour toutes ces raisons, l’emploi du mot «guerre» est compréhensible, estiment plusieurs experts que nous avons interrogés, à défaut d’être suffisamment précis pour les uns, ou même légitime pour les autres. Il était «la conséquence naturelle de l’énormité de l’attaque et de la haine envers l’Amérique qu’elle exprimait. On ne voit d’ailleurs pas comment le président Bush aurait pu en faire l’économie», résume Gilles Andreani dans son texte.

Appeler cela une guerre, c'est faire le jeu de l'ennemi

Il n’empêche que son utilisation n’est pas sans poser tout un tas de problèmes. À commencer par celui de la cohérence. Car comment appeler d’un côté «guerre» les attaques d’un adversaire à qui l’on refuse le statut d’État? «L’emploi du mot “guerre” grandit l’adversaire et lui confère une légitimité qu’il ne mérite pas, regrette Gilles Andréani. À la façon du bourgeois insulté par l’arsouille et qui se récrie, “Monsieur, je n’ai pas de querelle avec vous, l’État ne peut accepter d’être en guerre qu’avec ses pairs ou quelque chose qui s’en approche.» «Nous légitimons à travers cette idée de guerre qu'ils sont en guerre, qu'ils ont des objectifs de guerre (...). Cette approche n'est pas la bonne», s’est insurgé l’ex-Premier minstre Dominique de Villepin au Grand Jury-RTL, qui juge que l'on fait ainsi le «jeu de l'ennemi». «Une guerre ce sont deux États et deux armées qui se confrontent», a lui aussi déclaré l'ancien Premier ministre.

New York, le 15 septembre 2001 I  REUTERS/NY Office of Emergency Management

D’autant que les personnes qui emploient le mot guerre avec Daech, sont souvent les mêmes qui refusent de reconnaître la Palestine comme un État, et font bien attention par conséquent de parler de «terrorisme» concernant les actions du Hamas ou de Palestiniens quelconques, actions qui ciblent le plus souvent des policiers ou des figures militaires, correspondant donc en ce sens plus à une «guerre» que les attaques de Daech en France contre des civils.

Du glissement sémantique au glissement juridique

Si le problème n’était qu’une question de cohérence… mais il donne aussi lieu à des dérives, soulignent plusieurs chercheurs. À force de déployer des métaphores, on finit par les croire.... «Il n’y a rien de plus dangereux que de croire à sa propre propagande, souligne Fraçois Heisbourg. Il ne faut pas que l’emploi du mot guerre nous conduise à des politiques comme ce qui s’est passé après le 11-Septembre. Mais tant que cela reste dans le registre de la com’…»

Pour Thomas Lanson, la répétition du mot «guerre» ces derniers jours, son martèlement systématique par le président de la République et ses ministres, pourrait aussi avoir une autre signification, avance prudemment le chercheur: le désir d’une «guerre totale», justement, où pour effacer les mauvais sondages du passé on choisirait par choix stratégique d’impliquer le corps électoral dans un projet le prenant tout entier.

Un risque potentiel de cette expression est qu’elle soit instrumentalisée par ceux qui parlent de guerre civile

Bruno Tertrais

Bien que favorable à l’utilsation de l’expression, Bruno Tertrais met aussi en avant le risque d’une instrumentalisation par l’extrême droite de cette phrase répétée, derrière laquelle on entend «guerre civile»: «Un risque potentiel de cette expression est qu’elle soit instrumentalisée par ceux qui parlent de guerre civile, alors que justement dans l'esprit de Hollande, c’est une guerre à l’extérieur. L’emploi répété de ce mot peut être mal interprété», souligne le maître de recherche.

Plus insidieusement, un glissement sémantique favorise aussi un glissement juridique, comme cela s’est produit après le 11-Septembre, et la création d’une catégorie spéciale de «combattants illégaux», soit des individus que l’on pourchasse et tue comme en temps de guerre, mais à qui on dénie le droit de la guerre et notamment de la Convention de Genève. On connaît la suite: la prison de Guantanamo fut créée, où les militaires procédaient à des tortures pour extorquer les renseignements dont ils avaient besoin. L’épisode fut l’un des plus noirs pour la démocratie américaine, qui pouvait alors difficilement supporter la schizophrénie d’être coupé en deux, un État de droit pour certains de ses citoyens, un État totalitaire pour les autres.

«Le droit et la politique recommandent de traiter les terroristes en criminels. En ne le faisant pas et en se plaçant sur le terrain de la guerre et du droit des conflits armés, les États-Unis ont abouti à un résultat doublement dommageable: sur le plan stratégique et politique, ils ont valorisé leurs adversaires et leur ont conféré une dignité qu’ils ne méritaient pas. Dans le traitement judiciaire qu’ils leur ont appliqué, ils sont apparus inutilement vindicatifs et arbitraires», résume Gilles Andréani.

Guantanamo en 2013 I REUTERS/Bob Strong

La rhétorique de la guerre occulte les raisons sociales

Plus grave encore, employer le mot guerre trop longtemps peut donner l’impression d’une guerre des civilisations et dissimuler le terreau sur lequel germent les mauvaises herbes du terrorisme. Car si, d’un côté, il apparaît clair que laisser Daech progresser militairement constitue une menace et pourrait lui permettre de se déployer encore plus en tant que machine à produire du terrorisme à l’international, de l’autre, ne pas considérer les raisons locales qui permettent à Daech de recruter sur place, en France et en Europe, ses futurs kamikazes, parait tout aussi absurde.

«Nous sommes face à une nouvelle conflictualité internationale qui mêle intimement social et politique, dans lequel l’essentiel de la violence provient de l’extraction sociale. Ce sont des individus issus d’une situation sociale qui est celle d’un échec complet, l’absence d’institutions, de réussite, de réalisations. C’est une situation de décomposition sociale extrêmement grave qui a donné lieu à cette violence. Il faut d’abord ôter à Daech cette clientèle, c’est indispensable», recommandait le politiste Bertrand Badie sur France Inter, au lendemain des attentats.

Ils veulent nous diviser et pousser notre pays à la guerre civile

Dominique de Villepin

«Le succès, c’est, à la fin des fins, de gagner les cœurs et les têtes; or, la “guerre” ne laisse pas place à un tel objectif ou, du moins, le renvoie après une victoire militaire qui, par construction, n’est pas possible (d’autant que le terroriste ne désire rien tant que la répression et, si possible, une répression aveugle, qui lui permette de rassembler sa base autour de lui)», explique aussi Gilles Andréani dans son article, en citant les travaux de Michael Howard, («What’s in a name. How to fight terrorism?») à ce sujet.

Pire, à force d’insister sur un ennemi invisible que beaucoup confondent avec les musulmans en général, la rhétorique guerrière pourrait même nourrir le désarroi à l’origine des recrutements de terroristes, en favorisant des amalgames, et ce même si le chef de l’État a eu à cœur de rappeler qu’il fallait s'en défendre, estiment certains. «Ils veulent nous diviser et pousser notre pays à la guerre civile», pense l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin, invité du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI.

Un état de violence

La rhétorique de la guerre portée par François Hollande dès le premier jour des attentats, resservie lundi face au Congrès dès la première phrase de son discours, et appuyée par les affirmations de son premier ministre semble annoncer une réponse exclusivement militaire. Or, estime Thomas Lanson, «les Américains ont envoyé des soldats en Afghanistan et cela n’a pas marché. Oui on peut augmenter les frappes sur place en Irak et en Syrie (contre Daech), cela va les occuper suffisamment pour ne pas nous frapper, mais c’est court-termiste».

Pour ne pas tomber dans ces pièges, il existerait une solution simple: employer un terme approprié, qui ne soit pas simplement «terrorisme» si l’on estime que ce terme ne représente pas bien la réalité. «Il faut savoir renouveler nos catégories d’analyse si on veut donner une réponse adéquate», plaidait Bertrand Badie sur France Inter. Des chercheurs comme Frédéric Gros, philosophe spécialiste de la pensée politique, ont avancé d’autres concepts. Dans États de violence. Essai sur la fin de la guerre, il propose d’appeler ces nouveaux conflits sans lancement des hostilités, sans armistice, et sans protagonistes définis des «états de violence». Alors oui, c’est beaucoup moins sexy de commencer son discours par «Nous sommes aujourd’hui dans un état de violence», mais c’est peut-être plus juste.

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