France

À Paris, une France optimiste a été attaquée. Comment réagira-t-elle?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 17.11.2015 à 3 h 12

Qu'on croie ou non voir dans les choix de lieux ciblés par Daech une attaque visant la jeunesse éduquée et progressiste du pays, l'impact du traumatisme sur cette génération sera durable. Reste à savoir si ses valeurs et sa vision d'un monde ouvert et tolérant vacilleront face au choc et à la peur.

Une paire de chaussures abandonnée devant le Bataclan, à Paris, le 14 novembre 2015.

Une paire de chaussures abandonnée devant le Bataclan, à Paris, le 14 novembre 2015.

De toutes les images capturées des terribles attaques du 13 novembre, dans l’Est parisien, laquelle restera dans l’histoire?

Les photos de policiers en armes et de proches de victimes en pleurs?

Celles de Parisiens se recueillant, allumant des bougies ou déposant des petits mots place de la République?

Elles sont malheureusement désormais banales.

Ce sera peut-être cette paire de baskets Nike montantes abandonnée sur un trottoir près du Bataclan, la salle de concert où l’immense carnage s’est déroulé. Comme pour rappeler que les victimes faisaient partie de la jeunesse parisienne mais aussi internationale, dans un quartier connu pour sa vie nocturne et culturelle. Car c’est bien «le cœur de la jeunesse progressiste» parisienne qui a été touché en ces lieux, dans ses espaces familiers, dans son petit monde, comme l’explique le magazine culturel américain Fusion, pour ses lecteurs qui ne connaissent pas forcément la symbolique de l’Est parisien. Un «hipsterland socialiste», poursuit le magazine, touché en son centre névralgique.

Libération, l'un des journaux qui porte ses valeurs, dont le siège se situe près de la place de la République (et doit déménager de ses locaux historiques à la mi-décembre), avait, par une curieuse ironie de l'histoire, prévu de consacrer sa une du samedi 14 aux quartiers hipsters...

Certes, il est peu probable que l’Etat islamique dispose d’une carte détaillée des lieux les plus en pointe de «la capitale des abominations et des perversions», selon les termes du communiqué de l’organisation terroriste. Ni que l'organisation soit coutumière des finesses de la sociologie de la gentrification parisienne. Mais force est de constater que le choix des cibles a une forte portée symbolique, comme le détaille encore Fusion dans sa tentative de cartographier la diversité sociale parisienne:

«Les assaillants, qui qu’ils soient et quels que soient leur motivations, sont allés au cœur du Paris progressiste. Ils n’ont pas attaqué les plus touristiques Champs-Elysées ou Notre-Dame, ou la Rive Gauche plus bourgeoise et plus conservatrice, là où la plupart des ministères sont situés».

Dans le même ordre d'idées, le chercheur Pierre-Jean Luizard explique dans Mediapart que le choix des cibles est «une manière de s’attaquer à la jeunesse la plus tolérante envers l’islam, à une population qui réfléchit à la situation du monde, à un public éduqué qui essaie de comprendre». C'est celle qui, depuis janvier, demande à ce qu'on rejette les «amalgames» entre islam et islamisme, entre religion et terrorisme.

La classe intellectuelle et médiatique plongée dans l'horreur

La semaine dernière encore, on pouvait lire dans l’hebdo culturel gratuit A Nous Paris un dossier sur la rue de la Fontaine-au-Roi, «devenue en six mois un hot spot de la branchitude parisienne», expliquait le magazine, qui énumérait les ouvertures de lieux festifs, alimentaires, culturels. C’est aussi l’habitat naturel des membres de la classe intellectuelle parisienne, à commencer par les journalistes, qui y sont nombreux.

Certes, la vieille garde intellectuelle vit rive gauche. Mais le pouvoir culturel, celui du soft power qui donne le la sur ce qu’il faut penser et dire (journalistes, écrivains, chroniqueurs, essayistes, universitaires, etc.), évolue dans ces quartiers. Le pourtant protocolaire Manuel Valls ne s’y est pas trompé: désormais, le Premier ministre de la France réside dans le XIe arrondissement, au-dessus de la place de la Bastille, tout près de l’un des lieux visés vendredi soir.

«Mitrailler une terrasse de café, écrit l’écrivain Thomas Clerc dans Le Monde, c’est tuer un mode de vie fondé sur le plaisir et les valeurs intellectuelles –la pensée française est largement redevable aux établissements de boisson– et le terrorisme ne hait rien tant que l’union du plaisir et de la pensée.»

La multitude de témoignages de «journalistes sur place» dans des médias aussi nombreux que Le Monde, Libération, BFM TV ou Europe 1 dès les premières minutes des attaques atteste de cette sociologie particulière propre au XIe. Une telle concentration ne pouvait que maximiser la médiatisation quasiment instantanée des événements. Et on compte malheureusement des professionnels des médias parmi les tués de vendredi. Comme on a vite découvert que des gens du spectacle, de la publicité, de la musique, des professeurs, étaient nombreux parmi les 132 victimes des attentats. 

Droite dans ses baskets

Pour pousser encore la caricature, disons que c’est la France brocardée par Emmanuel Todd après les manifestations du 11 janvier, la France des classes moyennes supérieures ouvertes et éduquées, celles que les sociologues appellent parfois la petite bourgeoisie intellectuelle, qui brunche et qui sort, qui est tombée sous les balles de Daech. En dépit de contradictions qu’on a, avec d’autres, souvent décrites par le menu (on en a un peu honte aujourd’hui), c’est cette France optimiste (angéliste, dit-on parfois), celle qui vit dans des «idéopoles» tolérants et décontractés, qui paie l’addition.

Or comment prédire comment cette classe pivot, dont l’avis compte dans les débats qui animent le pays, et qu’on brocardait bien (trop) souvent comme «bien-pensante», va évoluer après un tel traumatisme collectif? Des inflexions se font déjà sentir. «Notre génération vit bien plus divisée que nous ne le pensons», réalise froidement dans un édito le magazine Gonzaï, un média qui se concentre habituellement sur la musique, les styles de vie, les cultures alternatives et le journalisme «gonzo».

Le chercheur interrogé par Mediapart soutient que «dans les quartiers attaqués, on peut voir des jeunes, cigarettes et verre de vin à la main, sociabiliser avec ceux qui vont à la mosquée rigoriste du quartier. C’est cela que l’EI veut briser, en poussant la société française au repli identitaire et à la peur de l’autre [...]» Mais la simple coexistence impliquait-elle beaucoup de «sociabilisation»? A propos de la manière dont ses jeunes lecteurs et les jeunes descendants d'immigrés, tous vivant dans les mêmes quartiers et formant une même classe d'âges, ont pourtant vécu différemment les événements, avec une implication et des sentiments variables, Gonzaï poursuit:

«La fracture est telle, que lors de ces conversations, une fois leur confiance gagnée, nous avons pu reconnaître les uns et les autres que ce week-end, toutes les “communautés” n’étaient pas atteintes au même niveau, ni n’exprimaient le même sentiment. Cette situation est anormale. Voilà qui est désagréable à écrire, mais la prise de conscience de tous est nécessaire».

«Ne rien faire, se contenter de retourner dans nos cafés en écrivant “Daech on t’encule” comme on le voit fleurir sur tous les profils Facebook, n’empêchera en rien deux blocs de la société de s’éloigner, progressivement.»

Cette prise de conscience tranche avec les descriptions un peu trop idylliques faites de ce qu'est la réalité de la vie parisienne en 2015. Il y a aussi des témoignages poignants de proches de victimes, qui révèlent une incroyable solidité et un système de valeurs difficile à ébranler. La classe progressiste et intellectuelle a pour le moment bien résisté à l'intimidation, et semble vouloir rester droite dans ses baskets. Est-ce que ce sera toujours le cas après le prochain attentat, si malheureusement et comme plusieurs experts le redoutent, nous devons nous attendre à revivre le cauchemar du 13 novembre?

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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