Daech veut détruire l'«espace de coexistence» entre musulmans et non-musulmans

Un impact de balle sur une vitre à proximité du restaurant du Carillon, à Paris, le 16 novembre | REUTERS/Jacky Naegelen

Un impact de balle sur une vitre à proximité du restaurant du Carillon, à Paris, le 16 novembre | REUTERS/Jacky Naegelen

Les attaques du 13 novembre à Paris s'inscrivent dans une stratégie sur le long terme du groupe terroriste qui veut détruire ce qu'il nomme «la zone grise».

Dans les attaques de Paris du 13 novembre, les djihadistes cherchaient plus que tout à détruire ce qu’ils ont placé au centre de leur idéologie: ce que Daech nomme «la zone grise»

«Ce qu’ils appellent “la zone grise”, c’est la zone de coexistence entre musulmans et non-musulmans», a expliqué le 15 novembre sur les ondes de France Inter Thomas Pierret, chercheur spécialiste de l’islam contemporain à l’université d’Édimbourg

Dans les rues de Paris, les hommes à la solde de Daech ont tiré au hasard sur des inconnus mais dans des lieux minutieusement choisis où la mixité sociale est forte, que ce soit au stade de France, où des supporters de toutes origines sociales supportaient l’équipe de France, ou dans le XIe arrondissement, «une zone à la fois bourgeoise, progressiste et cosmopolite», écrivait le journaliste Didier Péron dans l’édition du 16 novembre du journal Libération.

L’historien Pierre-Jean Luizard, chercheur au CNRS et auteur de l’essai Le piège Daech, estime lui, dans un entretien accordé à Mediapart, que les auteurs des attaques visaient une jeunesse tolérante:

«C’est surtout une manière de s’attaquer à la jeunesse la plus tolérante envers l’islam, à une population qui réfléchit à la situation du monde, à un public éduqué qui essaie de comprendre. Dans les quartiers attaqués, on peut voir des jeunes, cigarettes et verre de vin à la main, sociabiliser avec ceux qui vont à la mosquée rigoriste du quartier. C’est cela que l’EI veut briser, en poussant la société française au repli identitaire et à la peur de l’autre, en suscitant des réactions irrationnelles où l’explication et la réflexion n’ont plus leur place, pour aboutir à ce qu’ils ont réussi à faire au Moyen-Orient.»

Détruire la zone grise

Dans Daquib, la revue numérique mensuelle de Daech, un contenu éditorial de dix pages signalé par le site américain The Daily Beast et intitulé «La zone grise» décrit froidement cet espace de coexistence «occupé par la majorité des musulmans, situé entre le bien et le mal, le Califat et les infidèles. Le monde d’aujourd’hui est divisé. George W. Bush disait la vérité quand il affirmait “soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes”». Seulement, pour le magazine Daquib, les terroristes, ce sont «les croisés occidentaux».

Dans un tweet, Iyad El-Baghdadi, qui se décrit comme «un activiste du Printemps arabe» sur le réseau social, a publié un extrait de l’article de Daquib:

 

«Le but de l’EI d’après leur propre publication. Un monde en noir et blanc. Ce qu’ils appellent la “zone grise” est notre zone de coexistence.»

Dans leur effrayant langage, les plumes de Daech replacent cette théorie de «la zone grise» dans l’optique des attentats de Paris en affirmant: 

«Le temps est venu [...] d’apporter la division dans le monde et de détruire “la zone grise”.»

Sur Slate.fr, Eric Leser analysait les propos de Daquib dans son article intitulé «La vraie nature de Daech»:

«C’est exactement l’objectif des attaques du 13 novembres 2015 à Paris et à Saint-Denis. Elles contribuent à faire disparaître la zone grise en augmentant l’antagonisme entre les communautés et elle montre aux jeunes islamistes qu’avec des moyens finalement assez limités, des kalachnikovs et des ceintures d’explosifs, ils peuvent semer le chaos et le faire savoir au monde entier.»

En Irak, où ils ont exacerbé un clivage déjà ancien entre sunnites et chiites, les idéologues de Daech ont conduit le pays à la guerre civile. «Ce n’est rien de comparable avec l’Europe, mais c’est la même idée qui les conduit lors des attaques à Paris, où ils veulent imposer à travers leurs actes une confrontation qui va servir leurs intérêts et conduire inévitablement de nouveaux adeptes vers eux», nous explique Thomas Pierret, chercheur à l’université d’Édimbourg. 

Depuis le 13 novembre, les actes islamophobes se sont ainsi multipliés, note le Nouvel Observateur«Certains musulmans craignent de voir repartir le cycle des amalgames, sinon des représailles, après les attentats, comme après les attaques de janvier», précise l’hebdomadaire.

«Détruire cet espace de coexistence, c’est une manière de rendre le monde noir et blanc, c’est-à-dire l’islam contre le reste, confiait le même Thomas Pierret sur France Inter. On peut imaginer que toutes ces choses font partie d’une stratégie qui consiste à provoquer éventuellement des représailles contre des musulmans ou des Syriens en Europe. Tout ça s’inscrit dans cette stratégie de destruction de “la zone grise”.»

Dans cette stratégie de destruction de «la zone grise», remonte évidemment le souvenir de la tuerie de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. L’attaque menée par les frères Kouachi, qui avait été revendiquée par al-Qaida dans la péninsule arabique –à l’idéologie tout aussi extrémiste– ne s’inscrivait pas dans la stratégie théorisée et construite de Daech. Elle a pourtant déclenché le même effet: monter les communautés les unes contre les autres en détruisant la notion de tolérance et de débat autour des religions. 

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