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Être français, souffrir de loin

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 16.11.2015 à 14 h 06

«Si nous ne trouvons pas de drapeau français assez grand, nous le ferons faire.»

La tour Tokyo Skytree à Tokyo, au Japon, illuminée aux couleurs de la France après les attentats de Paris, le 15 novembre 2015. REUTERS/Issei Kato

La tour Tokyo Skytree à Tokyo, au Japon, illuminée aux couleurs de la France après les attentats de Paris, le 15 novembre 2015. REUTERS/Issei Kato

Comme trois millions et demi de Français, je vis désormais loin de Paris, très loin.

Vendredi soir, ma vie avait sept heures d’avance sur celle de ceux qui allait la perdre. Dans mon coin d’Asie-Pacifique, c’était déjà demain.

J’ignore pourquoi je me suis réveillée aux aurores ce samedi 14 novembre 2015. Mais mon premier réflexe a été d’attraper mon téléphone pour lire les news, un peu comme une mère inquiète qui glisserait une tête furtive dans la chambre de son enfant pour s’assurer qu’il est rentré sain et sauf de soirée.

Est-ce indécent d’écrire que je me sentais presque soulagée de m’être réveillée suffisamment tôt pour me permettre de «vivre» en direct une partie des événements?

Quand je rentre à Paris (le plus souvent possible), je fais comme Titiou Lecoq partie de ces gens «un peu cons» qui sortent le vendredi soir, avec mes amis et collègues avides de laisser leur semaine de  boulot derrière eux.

Comme lorsque je vivais à Paris, je les retrouve dans de petites salles de concert (un concert de Blur en 2003, mon premier souvenir du Bataclan), en terrasse de nos cafés et restaurants de prédilection, dans le IXe, le Xe, le XIe.

En terrasse, oui, même en hiver –ou dans la rue parce que les Français aiment fumer et parler.

Les non-fumeurs se joignent à la pause clope de leurs amis intoxiqués pour ne pas interrompre le fil de la conversation, c’est sacré. Et on se retrouve donc tous à refaire le monde sur le pavé parisien.

C’est fou comme on se sent impuissant et comme on culpabilise aussi, quand on vit loin et que le drame frappe

C’est fou comme on se sent impuissant et comme on culpabilise aussi, quand on vit loin et que le drame frappe. Alors, après avoir consacré des heures à contacter des proches, on écume la presse française comme internationale, on erre de réaction en réaction à la recherche d’un peu de réconfort.

Comme ce tweet posté samedi par Mike Baird, le Premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud: 

«J’ai demandé à ce que le drapeau français flotte au-dessus du Harbour bridge [à Sydney]. Il se trouve qu’il n’y en n’a pas un suffisamment grand dans le pays. Si nous ne pouvons pas mettre la main sur un, nous le ferons faire.»

Les événements en France s’affichent en une du Jakarta Post, journal indonésien, plus grand pays musulman au monde, mais on y trouvera uniquement des témoignages, le texte officiel de l’allocution du président Joko Widodo condamnant les auteurs de la série d’attentats, des chiffres, un compte rendu finalement assez factuel. Pas plus d’analyse ailleurs, du Japon à Hong Kong en passant par le Vietnam, me semble-t-il.

Trente-six heures après l’attaque, je lis beaucoup de témoignages concernant les risques économiques encourus par le secteur du tourisme. Ils sont inquiets, les Asiatiques, et cela pourrait avoir des conséquences: ils représentent 19% des touristes qui débarquent chaque jour dans notre capitale pour dépenser leur argent, beaucoup d’argent.

Soirée fromages

À la suite d’un tel drame, nous avons tous une façon différente de gérer le traumatisme, la perte, la peur, l’incompréhension.

La correspondante en Asie de France 24 et RFI, Carrie Nooten, affichait ces mots sur sa page Facebook: 

«Chers amis asiatiques, pour vous aider à comprendre les Français et comment nous gérons nos émotions –d’une manière ô combien différente de celle des asiatiques, voici le message que j’ai reçu d’une amie française qui vit ici: “Résistance! champagne et fromages français demain soir chez nous.”»

Je n’avais pas imaginé qu’on puisse trouver ma réaction, spontanément née de ma colère, «typiquement française». Répondre à l’absurdité et à l’horreur par ce que nous faisons le mieux: savoir vivre, au sens de civilité, de respect d’autrui et de tolérance, c’était le but.

Évidemment, l’ambiance était douce-amère hier soir.

Évidemment, nous joindrons les rangs de la manifestation organisée ici demain, déposerons des fleurs devant l’ambassade et continuerons de souffrir de loin.

Mais, hier soir, nous avons «résisté» avec tout l’amour que nous portons à notre pays, son histoire, sa culture, les valeurs qu’il nous a transmises. Nous l’avons célébré, avec une bouteille de vin partagée, un débat, des éclats de voix et de rire.

En fait, nous avons fait, loin de la France hier, ce que nous aurions fait un vendredi soir à Paris.

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
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