Monde

Le 21 septembre 2013, les terroristes frappaient le Kenya (et ce n’était que le début)

Tristan McConnell, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 05.12.2015 à 9 h 46

Ce qu’il s’est vraiment passé lors de l’attaque du centre commercial Westgate de Nairobi, il y a deux ans.

Des policiers devant l’entrée principale du centre commercial Westgate pendant l’attaque des shebabs, à Nairobi, au Kenya, le 21 septembre 2013 | REUTERS/Goran Tomasevic

Des policiers devant l’entrée principale du centre commercial Westgate pendant l’attaque des shebabs, à Nairobi, au Kenya, le 21 septembre 2013 | REUTERS/Goran Tomasevic

Cet article a été publié sur le site Foreign Policy le 21 septembre 2015, deux ans après l’attaque terroriste du centre commercial Westgate, à Nairobi, au Kenya, qui a été comparée non sans raison aux attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

12h55. Simon Belcher est allongé sous une Range Rover noire. Sa respiration est difficile, il voudrait que ses yeux effacent la pile de cadavres qu’il voit quelques mètres plus loin. Il tourne la tête vers sa femme, Amanda, qui se cache à sa droite sous un 4x4 blanc. En silence, il détache les syllabes d’un «Je t’aime», puis repose son visage contre le bitume.

La balle qui a touché Simon quelques minutes plutôt a traversé son torse et son bras droit. Les éclats d’une bouteille de gaz lui ont déchiqueté le ventre. Une grenade est tombée tout près de lui, elle n’a pas explosé. Les assaillants masqués, du moins deux d’entre eux, AK-47 en main et vêtus de harnais militaires trop larges pour leurs épaules osseuses, ont disparu. Sans doute sont-ils repartis à l’intérieur du centre commercial, se dit Simon.

Le sang coulant de ses blessures en vient à faire une flaque autour de lui. Bientôt, il atteint son oreille et forme comme un cachet de cire. Les bruits étouffés provenant de l’immeuble de cinq étages lui semblent subitement amplifiés, comme s’il avait collé un verre contre un mur. Au milieu des chants d’oiseaux, des alarmes de voiture et des sonneries de téléphone laissées sans réponse dans les poches des morts et des blessés, Simon peut désormais entendre les coups de feu, les explosions et les cris.

Le samedi 21 septembre 2013, le groupe islamiste somalien Al-Shabbaab lançait une offensive contre le centre commercial Westgate, au Kenya, dans l’une des pires attaques terroristes que le pays avait pu connaître jusqu’alors. Un groupe de jeunes hommes armés allaient sillonner les boutiques et les allées de cette galerie marchande huppée de Nairobi, pour y tuer méthodiquement au moins soixante-sept personnes. L’événement allait choquer le monde entier et dominer l’actualité internationale pendant des jours.

Mais, dans leur immense majorité, ces informations auront été confuses et contradictoires, à l’image de la litanie de déclarations fausses et fallacieuses des autorités kényanes. Il y avait entre dix et quinze assaillants, affirma le ministre de l’Intérieur. Deux ou trois d’entre eux étaient américains, selon un second ministre. Ensemble, ils allaient prendre des otages, user d’explosifs lourds et tenir un siège de trois jours, si on en croit d’autres sources gouvernementales. Sauf que rien de tout cela n’est vrai.

Loin d’être un long et dramatique affrontement de trois jours, l’attaque de Westgate n’a duré que quelques heures, et s’est déroulée largement avant que les forces de sécurité kényanes n’arrivent sur place. Lorsqu’elles donneront enfin l’assaut, ce sera uniquement pour se tirer dans les pattes avant de se livrer à un pillage armé des lieux, qui se terminera par l’effondrement de l’arrière du bâtiment, détruit par un tir d’une roquette. Et les assaillants n’étaient que quatre. Tous allaient être ensevelis sous les décombres, et avec eux la quasi-totalité des preuves matérielles.

Durant les trois heures et demie, grosso modo, qui virent les tueurs circuler librement dans le centre commercial, il n’y eut quasiment aucune réaction gouvernementale coordonnée. Mais tandis que les autorités kényanes tergiversaient, des civils autorisés au port d’arme et de courageux officiers de police allaient s’organiser. Cette improbable coalition fut la première à venir au secours des victimes. L’article que vous avez sous les yeux est le résultat de dix mois d’enquête et compile plus d’une trentaine d’entretiens menés auprès de survivants, d’ambulanciers, d’agents de sécurité et d’enquêteurs. Pour la première fois depuis la survenue de cette épouvantable attaque terroriste, voici à peine plus de deux ans, leurs témoignages peuvent enfin prendre vie.

Branchitude du centre

Durant les trois heures et demie qui virent les tueurs circuler librement dans le centre commercial, il n’y eut quasiment aucune réaction gouvernementale coordonnée

9 heures. Au matin du samedi 21 septembre 2013, l’atmosphère est douce et le ciel d’une clarté saisissante. Arnold Mwaighacho se trouve difficilement une place sur les douze que compte le minibus-taxi qu’il emprunte tous les jours pour effectuer la demi-heure de trajet séparant son logement miteux d’Uthiru, ville des faubourgs de Nairobi, et les Westlands, le quartier huppé de la capitale où il travaille. La circulation s’étire tranquillement le long d’une autoroute fraîchement inaugurée bordant une succession de bidonvilles et rattachant la main-d’œuvre des banlieues aux artères commerçantes du centre.

En sortant du minibus, Arnold doit encore marcher quelques centaines de mètres sur le trottoir menant à un imposant bâtiment beige, le centre commercial Westgate. À 22 ans, il est serveur au Urban Gourmet Burgers. L’enseigne, installée au rez-de-chaussée de la galerie marchande, l’emploie depuis son ouverture, au printemps dernier. Mais même après cinq mois, les lieux lui font toujours leur petit effet. Arnold n’en a certes pas les moyens, mais il est possible d’y débourser une gentille fortune en chaussures Nike, joggings Adidas, iPhones, tablettes Samsung, bijoux, montres, fringues de créateur, importées comme locales –sans jamais avoir à mettre un pied dehors. En plus du fast-food où travaille Arnold, le centre compte un casino, un cinéma multiplexe, des restaurants servant sushis, teppanyakis, ceviches et tapas, et un salon de thé proposant de délicieux croissants aux amandes et un excellent café kényan.

Jeunes, altiers et bien mis de leur personne, les employés d’Urban Burgers sont à l’image de la clientèle que le restaurant espèce attirer. La branchitude des lieux est savamment calculée. Les serveurs sont vêtus de jeans et de T-shirts noirs. Le menu est inscrit à la craie sur un tableau trônant au-dessus d’un comptoir en bois mat et acier brossé. Des spots sont suspendus à une structure métallique et des enceintes crachent les derniers tubes RnB à la mode. La décoration est industrielle et les peintures murales effectuées par une star locale du street-art. La carte n’est pas bon marché –les burgers oscillent entre 7 et 10 euros–, mais l’endroit est couru. Il s’y presse un mélange de touristes étrangers, d’expatriés, de Kényans nantis et d’ados lécheurs de vitrines. Arnold aimait beaucoup son travail. Les gens étaient sympas, les pourboires généreux, la vie était belle.

Sur les lieux dès 9 heures, Arnold rejoint des collègues devenus ses amis pour préparer le restaurant à la journée la plus éreintante de la semaine. Les premiers clients passeront la devanture vitrée d’Urban Burgers quasiment dès l’ouverture, à midi. Les tables les plus prisées se situent à l’extérieur, en terrasse, un lieu privilégié pour deviser sur les passants franchissant l’entrée principale du centre commercial, à quelques mètres de là. À 12h20, quatre groupes de clients y seront déjà attablés pour déguster burgers et boissons.

À l’intérieur de la galerie marchande, au café Dormans, Michael Kariuki s’agite de table en table pour s’assurer de bons pourboires. Son job de barista, il ne l’a que depuis trois semaines. Niché dans l’atrium, au rez-de-chaussée, Dormans est parfait pour ferrer les clients entre l’entrée principale et le supermarché Nakumatt. Pour son service matinal, Michael est arrivé un peu en retard, quelques minutes avant 7 heures. Qu’importe. En règle générale, le démarrage est plutôt lent les samedis, et l’homme de 25 ans peut s’affairer à nettoyer les tables et la machine à expresso.

À midi, les affaires ont pris. Michael entrevoit la fin de son service. Il a hâte de retrouver ses amis pour regarder un match du Safari Sevens, le tournoi international de rugby organisé tous les ans au Kenya.

À l’extérieur du centre commercial, les taxis se succèdent pour déverser leurs clients près de la principale entrée piétonne, sur Mwanzi Road. Quelques marches séparent Urban Burgers et le Tapas Ceviche Bar et donnent sur deux hautes portes vitrées. Elles s’ouvrent sur un imposant atrium. Un peu plus loin, c’est l’entrée des voitures. Devant la barrière de sécurité, les coffres et les portes claquent. Les véhicules sont inspectés à la va-vite avant de pouvoir passer les portiques automatiques et se garer en sous-sol ou en terrasse. Ce samedi-là, les places se font plus rares que d’habitude: une zone du parking supérieur est réservée pour un concours de cuisine réservé aux enfants. Il y a des chapiteaux, des tables, des gazinières, et une petite foule d’enfants et de parents.

Une Mercedes vert citron s’avance sur la voie de droite, avant de s’arrêter au niveau de la barrière. Sur le siège passager, Ben Mulwa, un homme d’affaires de 32 ans. Le conducteur, son ami, ouvre le coffre pour permettre aux agents de sécurité d’effectuer leurs contrôles.

Au deuxième étage du centre commercial, Katherine Walton, une Américaine de 38 ans, vient de terminer un déjeuner précoce composé de pizzas et de poulet frit. Elle est accompagnée de ses cinq enfants, âgés de 13 mois à 14 ans. Elle a donné un peu d’argent à ses deux aînés, Blaise et Ian, pour qu’ils aillent faire quelques courses au Nakumatt, la principale enseigne de supermarchés kényans. Le magasin occupe deux étages à l’arrière du Westgate. Avec plus de 55 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, le Nakumatt vend de tout –de l’alcool, de la nourriture, des divans, des jouets. Et, comme tous les samedis, il y a foule dans ses allées.

Fred Aluhondo, électricien travaillant au stand luminaires du Nakumatt, est arrivé un peu avant 8 heures. La matinée de l’homme de 36 ans n’aura pas été de tout repos: le courant n’a pas arrêté de sauter. Des coupures plus fréquentes et plus longues que d’ordinaire. Il en est même venu à se demander si le groupe électrogène du magasin ne battait pas de l’aile. Vers 12h30, en entendant un bruit sourd, il croit ses peurs devenues réalité: visiblement, le générateur a explosé.

Assaillants masqués

12h25. Une Mitsubishi Lancer gris métallisé s’engouffre sur Mwanzi Road. Quand elle arrive près de l’entrée principale du centre commercial, quatre hommes en descendent. Ils ont le visage camouflé sous des foulards noirs, des sacs de sport à l’épaule, des réserves de munitions ceinturées sur le torse et des fusils d’assaut en main. Ils lancent deux grenades sur les terrasses et se mettent à mitrailler la foule.

Arnold était en train de servir des clients sur la terrasse de son restaurant. Appuyé contre la balustrade, il a le dos face à la route. Il se retourne quand explose la seconde grenade non loin de lui. Il sent quelque chose l’atteindre violemment à la poitrine et à la tête. Le choc le couche à terre. Juste avant de perdre connaissance, il entend quelqu’un crier «Allahou akbar.

À quelques mètres de là, Irene Mwelu, une autre serveuse, sent un truc passer en sifflant près de son oreille. Puis, derrière elle, elle entend la vitrine se briser. Elle se précipite à l’intérieur.

À 12h25, une Mitsubishi Lancer gris métallisé s’engouffre sur Mwanzi Road; quatre hommes en descendent, ils lancent deux grenades sur les terrasses et se mettent à mitrailler la foule

L’explosion qui a plaqué Arnold au sol n’a pas atteint Faith Muiva, qui se trouvait elle aussi sur la terrasse du restaurant. Elle a juste le temps de voir deux hommes masqués arroser les passants avec leurs AK-47 avant de se ruer à l’intérieur. En un quart de seconde, elle est à terre et se tient la jambe. Elle a été touchée.

Kennedy Mungai, une barista élancée de 21 ans qui tenait le comptoir ce jour-là, voit Irene débouler de la terrasse, suivie de près par Faith, qui s’écroule sur elle. À l’entrée du restaurant, la plupart des gens tomberont ainsi les uns sur les autres en tentant de rejoindre l’atrium. Avec une autre fille, Ruth Macharia, Irene suit le mouvement. Faith, en sang, rampe en direction de Kennedy. Elles se cachent derrière le comptoir et attendent.

Les quatre assaillants sont rapides. Bientôt, ils se séparent en deux groupes. L’un s’occupera de l’entrée piétonne principale et l’autre longera le bâtiment, en direction des parkings.

Dans la file de véhicules en attente de place, Ben réalise que sa Mercedes est coincée. Devant, il y a la barrière et, derrière, encore des voitures. Les tirs se font de plus en plus sonores, de plus en plus proches. Il saute de sa voiture et se précipite à sa gauche vers un massif de fleurs au pied d’un muret. Il voit arriver deux assaillants. L’un se met à tirer sur la guérite des agents de sécurité, en tue un, puis se tourne vers Ben et un autre agent, accroupi non loin de lui. Le terroriste tire. Une balle atteint le gardien à la tête. L’homme s’écroule sur le béton, Ben est éclaboussé de sang. Une seconde balle ricoche sur le sol. Des éclats viennent se loger dans son genou. Ben tombe en avant puis reste immobile, à prier.

Les deux assaillants ne prennent pas le temps de vérifier si tout le monde est bien mort. Ils tirent et ils avancent, fusillant les gens qui, dans leur voiture, cherchent à sortir du parking souterrain. Ils continuent ensuite leur chemin vers la rampe menant au parking supérieur.

Fusillade méticuleuse

Les tirs et les premières explosions ont semé un chaos sans nom dans le centre commercial. Sandeep Wadhwa, maraîcher de 46 ans qui venait livrer le concours de cuisine organisé sur le parking en terrasse, avait pris un ascenseur quelques secondes avant le début de l’attaque. Les portes vitrées s’étaient refermées sur une banale cacophonie de bavardages et de musique d’ambiance. Elles se rouvriront, au deuxième étage, dans un vacarme de cris et de claquements de balles.

En se penchant sur la balustrade, Sandeep voit des gens cavaler dans l’atrium. Il lâche ses sacs et se précipite vers la sortie la plus proche. «Dépêchez-vous! Dépêchez-vous! On nous attaque!» hurle-t-il. Sandeep rejoint immédiatement le concours de cuisine et crie aux gens de s’enfuir. L’un des organisateurs lui dit de se calmer –c’est probablement un braquage qui ne va pas durer longtemps. «Mais pauvre connard! s’époumone Sandeep. C’est un attentat terroriste! Éteignez les gazinières, on nous attaque!»

Simon et Amanda Belcher venaient de se garer au parking en terrasse quelques minutes plus tôt. Ils étaient en train de franchir un portique de sécurité près de l’entrée piétonne supérieure lorsqu’une foule en panique les forcera à rebrousser chemin. Les explosions se multiplient et le rythme des tirs s’accélère. Non, on ne dirait vraiment pas un braquage, se dit Amanda. Elle se tourne vers Simon: «Putain faut qu’on se barre!» Main dans la main, ils se précipitent vers l’extrémité du parking et se penchent sur le parapet afin de voir si une issue est dégagée. Ils n’en trouvent aucune. Ce qu’ils voient, ce sont des hommes armés de fusils automatiques et le visage camouflé sous des foulards s’avancer vers eux. L’un des deux les met en joue.

Le couple court aussi vite qu’il le peut vers l’autre bout du parking et se jette sous deux SUV garés l’un à côté de l’autre.

En voyant les deux assaillants arriver sur le parking en terrasse, Sandeep comprend, lui aussi, qu’il n’a plus rien d’autre à faire que se cacher. Il s’allonge sur le sol près d’une gazinière, sa tête recouverte par une nappe. Qu’importe la suite des événements, il ne veut pas la voir.

Les terroristes traversent le parking et se dirigent vers l’entrée du centre commercial. Puis ils s’arrêtent et se tournent vers les chapiteaux dressés pour le concours de cuisine et les dizaines de personnes affolées, pour beaucoup des femmes et des enfants, agglutinées dans un coin. L’un des assaillants lance une grenade dans leur direction, puis s’agenouille contre une voiture pour se protéger. L’explosion est assourdissante et, sous les tympans qui sifflent, on entend les hurlements des enfants blessés, de leurs parents et de leurs grands-parents. La grenade aura projeté des éclats dans le corps d’un homme couché près de Sandeep, qui sentira comme un coup de poing dans le bas de son dos. Il porte une main sur ses reins et la retrouve ensanglantée. Quand les tireurs s’approcheront, il fera le mort. Une seconde grenade est lancée sur le groupe, elle n’explosera pas.

Mais pauvre connard! C’est un attentat terroriste! Éteignez les gazinières, on nous attaque!

Sandeep Wadhwa, maraîcher, à l’un des organisateurs du concours de cuisine, qui pense qu’il s’agit d’un braquage

Sur le toit, la fusillade est précise, méticuleuse. Les balles ne sont pas tirées en rafale. Elles claquent l’une après l’autre: bam..., bam..., bam. Puis une pause. Puis une voix. «Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, nous sommes venus vous tuer, vous les chrétiens et les Kényans pour ce que vous faites en Somalie.»

Pas surprenant

L’histoire de l’attaque du centre commercial Westgate a commencé en Somalie, pays voisin du Kenya au nord-est, englué dans l’anarchie d’une guerre civile depuis plus de deux décennies. En 1991, une faction de seigneurs de guerre renverse le dictateur Siad Barre. Peu après, le conflit et la sécheresse provoquent une famine qui suscitera une intervention américaine soutenue par l’ONU. L’opération sera un désastre et verra des Marines américains partir à la chasse à l’homme contre le général Mohamed Farrah Hassan Aidïd, célèbre chef milicien accusé d’avoir tué des casques bleus et volé des ressources humanitaires. Le 3 octobre 1993, deux hélicoptères américains sont abattus et dix-huit soldats américains tués lors de la «Bataille de Mogadiscio» comme l’appellent les Somaliens. Les événements sont relatés dans le livre de Mark Bowden, La chute du faucon noir, publié en 1999, qui donnera lieu en 2001 à une adaptation cinématographique réalisée par Ridley Scott.

En 1995, les États-Unis et les Nations unies se sont retirés de Somalie. Aideed a gagné et, pendant les dix années qui suivent, les seigneurs de guerre vont pouvoir imposer leur loi.

En Somalie, la naissance de l’islamisme remonte au moins aux années 1980, mais il faudra attendre 2006 pour le voir atteindre sa maturité, avec l’avènement d’un mouvement populaire, l’Union des tribunaux islamiques (UTI), qui prendra le contrôle du pays et renversera les chefs de clan. Après des années de guerre, de faim et d’atrocités diverses et variées, les Somaliens accueillent l’UTI à bras ouverts. Mais dans le monde de l’après-11-Septembre, les Américains sont loin d’être aussi enthousiastes. Craignant l’apparition de nouveaux talibans, les États-Unis encouragent et soutiennent une offensive menée par l’Éthiopie voisine et, à la fin 2006, l’armée la plus puissante d’Afrique de l’Est envahit la Somalie par l’ouest et avance jusqu’à sa capitale, Mogadiscio, sise sur les rives de l’océan Indien. L’UTI est disloquée, mais l’une de ses factions les plus radicales, les shebabs, prend la tête d’une insurrection nationaliste islamique. Al-Shabbaab combat les Éthiopiens, puis les forces de l’Union africaine qui les remplaceront.

Le chef d’Al-Shabbaab, Ahmed Abdi Godane, en place depuis 2008, rapproche son groupe d’al-Qaida. Pour la première fois dans l’histoire somalienne, des djihadistes étrangers sont attirés et des kamikazes déployés. La vision de Godane est internationaliste. En 2010, il envoie des kamikazes se faire exploser en Ouganda: soixante-quatorze personnes sont tuées dans les attaques coordonnées d’un restaurant et d’un club de rugby qui retransmettait un match de la Coupe du Monde de football.

Cette année-là, Al-Shabbaab connaît son apogée. Le groupe domine quasiment tout le sud de la Somalie et une bonne partie de sa capitale. Le gouvernement de transition somalien est assiégé et dépend entièrement de forces étrangères pour ne contrôler que quelques quartiers de Mogadiscio. Des tirs de mortier atterrissent à intervalles réguliers sur le siège du gouvernement, des engins explosifs improvisés tuent des fonctionnaires et des passants, les affrontements armés sont quotidiens et sanglants, les enlèvements banals. Mogadiscio gagne rapidement sa réputation de capitale la plus dangereuse du monde. Annonçant les ambitions de l’État islamique, les shebabs administrent leurs territoires, offrent des services, collectent des impôts –tout ce dont est incapable le gouvernement somalien soutenu par l’Occident.

En 2011, le Kenya envoie des troupes en Somalie afin de créer une zone tampon entre les deux pays, à la suite d’une série d’enlèvements de travailleurs humanitaires et de touristes, pour lesquels Nairobi accuse les shebabs. La menace de représailles contre les «croisés étrangers» kényans est quasi immédiate. Une contre-offensive qui, depuis, n’a cessé de gagner en ampleur et en ambition. Au départ, les partisans des shebabs se contentent de lancer des grenades aux terrasses des cafés ou aux arrêts de bus, et ne blessent que quelques personnes. Puis viendra le temps des attaques à l’EEI plus sophistiquées et létales, et des attentats déjoués contre des complexes touristiques de la côte kényane. Pour la plupart des Kényans, la question n’est pas de savoir si, mais quand un attentat de grande ampleur va toucher un centre commercial de Nairobi, soit l’un des symboles d’un pays s’envisageant un avenir mélangeant sécularisme et société de consommation –l’exacte antithèse d’une vision du monde djihadiste islamique.

La question n’était pas de savoir si mais quand un attentat de grande ampleur allait toucher un centre commercial de Nairobi, soit l’un des symboles d’un pays mélangeant sécularisme et société de consommation

L’attaque de Westgate fut donc choquante, mais pas surprenante. Personne au sein du renseignement kényan, américain, britannique ou israélien n’avait réussi à détecter le moindre indice d’un projet impliquant un petit groupe d’individus. Un attentat qui n’allait nécessiter que quatre hommes jeunes et décidés à mourir, quatre fusils d’assaut et une poignée de grenades –soit une opération à moindre coût, moindre complication et moindre prétention, d’autant plus redoutable et difficile à éviter.

Même aujourd’hui, on n’en sait que très peu sur les quatre assaillants. Celui sur lequel on dispose des informations les plus fiables s’appelait Hassan Abdi Dhuhulow et avait 23 ans. Il était né en Somalie avant d’émigrer en Norvège et d’y obtenir le statut de réfugié. Ce n’est qu’en septembre 2015 que les forces de sécurité norvégiennes ont pu confirmer son identité, coupant court aux rumeurs l’imaginant être sorti vivant du centre commercial. Les trois autres étaient sans doute de jeunes Somaliens: Ahmed Hassan Abukar, Mohammed Abdinur Said et Yahya Ahmed Osman. Tous trois avaient grandi dans un pays dont l’existence n’était que nominale, déchiré par la guerre et ses atrocités routinières, et où les shebabs représentaient une alternative à la vénalité des chefs de guerre et aux exactions des armées étrangères.

Profession de foi

12h40. Debout dans le coin du parking supérieur, Ahmed Hassan Abukar, dit Khattab al-Kene, surveille les morts, les blessés et les terrifiés. «S’il y a des musulmans parmi vous, ils peuvent partir, dit-il. Je peux voir que vous avez des femmes et des enfants.»

«Oui, nous avons des enfants», répond Kamal Kaur, animateur radio et organisateur du concours de cuisine, accroupi parterre près de sa fille et de son jeune fils.

«Vous n’avez pas épargné nos femmes et nos enfants, pourquoi devrions-nous épargner les vôtres?» poursuit Kene. C’est alors qu’avec son partenaire, Mohammed Abdinur Said, dit Umayr al-Mogadish, il ouvre le feu.

Allongée à quelques centimètres à peine des pieds du tueur, Amanda Belcher est surprise de la clarté, du calme et de la confiance qui transparaissent de la voix de Kene. Il n’a pas du tout l’air fanatique. Pas si différent, se dit-elle, que s’il était un employé du centre commercial chargé d’accueillir les clients.

Les deux tireurs lâchent une nouvelle salve de balles. L’une d’entre elles érafle la tête de Seema Manji, épouse d’un autre animateur radio, DJ Aleem, touché par des éclats. De la blessure de Seema, du sang coule sur son bébé, une petite fille qu’elle tient dans ses bras.

Aleem sait que, s’il n’agit pas maintenant, il n’aura pas de second chance. Alors il se lève, son œil gauche boursouflé et ensanglanté, et s’approche des tireurs en récitant la chahada, la profession de foi islamique, qu’il connaît même s’il est hindou:

«Il n’y a pas de dieu que Dieu et Mahomet est Son prophète, dit Aleem en anglais.

—Tu es musulman? demande l’un des deux tireurs.

—Oui, je le suis, répond Aleem.

—Et ta femme?

—Oui, aussi.

—Alors dis-lui de se voiler.»

À ces mots, le terroriste les met en joue et leur dit: «Partez.» Ce qu’ils font. Serrés l’un contre l’autre, ils se précipitent vers la rampe de sortie.

Elaine Dang, une Américaine de 26 ans faisant partie du jury du concours de cuisine, est surprise. Elle était trop loin pour entendre ce qu’a pu dire Aleem, mais c’est son ami et elle sait qu’il est hindou. Elle pense: «S’il s’en tire, alors moi aussi j’ai une chance.»

Une autre femme se met debout et lève la main. Elle demande elle aussi à partir. Les hommes armés lui posent une question sur la foi islamique. Elle n’a pas la bonne réponse et se fait abattre d’une balle dans la tête. Un homme se lève et supplie les terroristes d’épargner les femmes et les enfants. Il est tué à son tour. Elaine garde la tête baissée, elle essaye de respirer comme elle l’a appris au yoga et de garder son calme. Comment va-t-elle pouvoir sortir de là vivante?

La fusillade reprend et, caché sous la voiture, Simon est touché. Sandeep sent des balles frôler sa tête et se met à ramper pour trouver une cachette plus sûre. Un tir atteint une conduite de gaz. Le propane s’enflamme et brûle superficiellement son bras droit. Il étouffe un cri de douleur. Une autre salve de balles atteint une gazinière qui explose. Même les assaillants ont l’air surpris par la force de la déflagration, et Elaine en profite pour se précipiter sous une table. Elle est blessée à la cuisse droite et un bout de son bras droit, sous le coude, a été arraché.

Ils laissent des cadavres ensanglantés, des douilles vides et un silence irréel, bientôt recouvert par les cris et les gémissements des blessés et des traumatisés

Toujours en sang sous la voiture, Simon voit, horrifié, un couple et leur enfant tenter de s’enfuir en courant. Ils sont tous les trois abattus et s’écroulent près de lui. La fusillade continue. Les assaillants arpentent le toit, choisissent leurs cibles, tirent.

Puis, subitement, les tirs cessent. Moins de trente minutes après leur arrivée sur le toit, les deux hommes armés s’engouffrent dans le bâtiment. Derrière eux, ils laissent des cadavres ensanglantés, des douilles vides et un silence irréel, bientôt recouvert par les cris et les gémissements des blessés et des traumatisés.

Plusieurs minutes s’écoulent, les terroristes ne reviennent pas. Lentement, les gens encore capables de bouger se mettent à sortir de leurs cachettes. Ils s’extraient de dessous ou de derrière les voitures, tentent de se dépêtrer du tas de corps amassé dans le coin du parking.

Balles à bout portant

À l’intérieur du centre commercial, après avoir pénétré le bâtiment par l’entrée principale donnant sur Mwanzi Road, les deux autres assaillants, Hassan Abdi Dhuhulow, dit Abu Baara al-Sudani, et Yahya Ahmed Osman, dit Omar Abdul Rahim Nabhan, se sont rendus coupables d’un carnage comparable. Avant d’atteindre l’atrium, les deux hommes se sont arrêtés un moment pour recharger leurs armes. En quelques minutes, ils auront épuisé deux chargeurs de trente cartouches chacun.

Sudani, vêtu d’une large chemise noire et d’un pantalon blanc, tire à travers la porte ouverte d’Urban Burgers avant d’y entrer.

À l’intérieur, Faith, Kennedy et une autre de leurs collègues, Anne, se cachent derrière le comptoir. Lorsque Sudani passe à leur portée, Anne ne peut retenir ses pleurs. Ce qui attire l’attention du terroriste, qui l’abat. Elle tombera sur Faith, qui n’est pas dans son angle de vision. Ensuite, l’homme se tourne vers un couple de blancs allongés par terre et se serrant l’un contre l’autre devant le comptoir. Au moment de la première fusillade sur la terrasse, cette position les a protégés. Maintenant, face à la porte et au terroriste, plus du tout.

«Putain d’Américains!» hurle Sudani en anglais avant de les fusiller. Ni l’un ni l’autre ne l’étaient: il s’agissait d’un architecte australien, Ross Langdon, 32 ans, et de sa compagne, Elif Yavuz, une Hollandaise de 33 ans spécialiste du paludisme. Elle était enceinte et son accouchement était prévu deux semaines plus tard. Le couple sera touché de plusieurs balles fatales. Le corps de Ross sera retrouvé sur celui d’Elif, dans une dernière et futile tentative de la protéger.

Niall Saville, un Britannique de 35 ans économiste du développement et sa femme sud-coréenne, Moon Hee Kang, recevront eux aussi plusieurs balles à bout portant. Ils se videront de leur sang sur le sol.

À l’extérieur, sur la terrasse, Arnold revient à lui. Son œil droit est tuméfié et il saigne de la poitrine. Il entend les tirs, voit les tables et les chaises retournées, le verre brisé partout. Près de lui, deux clients blessés sont à terre, ils gémissent. Arnold s’étale alors du sang sur la figure et décide de faire le mort. Il prie et se concentre sur «Mirrors», la chanson de Justin Timberlake passant en boucle sur la chaîne hi-fi du restaurant.

Quand Sudani entre dans l’Urban Burgers, Nabhan passe la porte de Little Soles, un magasin de chaussures pour enfants situé juste en face du restaurant. Nancy Kadesa, sa vendeuse de 25 ans, se cache dans un petit cagibi fermé par un volet à l’arrière de la boutique. Sa collègue est allongée sur le sol près de la caisse. Dans le magasin, il y avait aussi trois clients, dont un homme blanc.

À travers les interstices, Nancy voit Nabhan, debout à l’entrée du magasin, l’abattre de six balles. L’une d’entre elle vient se ficher dans le volet derrière lequel se cache Nancy, à quelques centimètres de sa tête. Elle se pelotonne et ferme les yeux.

Traque des victimes

13 heures. Le centre commercial n’a que cinq sorties: le parking souterrain, le parking supérieur, l’entrée piétonne principale, une issue de secours dans un coin arrière (sur les six escaliers de secours que comporte l’immeuble, seul un mène directement à la rue) et une zone de livraison du supermarché Nakumatt. Les quatre terroristes en contrôlent deux, et personne à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment ne sait combien sont les assaillants au total. Des centaines de personnes se précipitent vers l’entrée de service du Nakumatt, soit par le magasin, soit par une sortie de secours qui y débouche. Ils sortent dans la rue en hurlant.

On est au Westgate. On nous a tiré dessus, on meurt

Faith Muiva

Satpal Singh, un sikh enturbanné de 38 ans, tente de canaliser les clients paniqués des boutiques et des restaurants vers une grande librairie qui occupait quasiment toute une aile du centre commercial, directement sous le cinéma. On se met aussi à l’abri dans le Millionaires Casino, un institut de beauté et d’autres enseignes du deuxième étage. Les portes sont fermées à clé, les rideaux de fer baissés, et les gens s’amassent à l’arrière des boutiques, espérant passer inaperçus.

Des dizaines de personnes se pressent dans la remise du café Java House et bloquent la porte à l’aide d’un réfrigérateur. Dans la librairie, des agents de sécurité baissent le volet roulant et Satpal demande à la trentaine d’individus qui s’y trouvent de mettre leurs téléphones en silencieux. Alors que les tirs s’intensifient, à la fois à l’extérieur sur le parking et au rez-de-chaussée, le groupe réussit à atteindre l’escalator reliant la librairie au cinéma. De là, à travers une imposante vitrine, Satpal a une vue sur tout le centre commercial. Mogadish et Kene, foulards noirs autour de la tête, arpentent l’étage supérieur. La rutilance des lieux semble autant les intéresser –et même les émerveiller– que la traque de leurs victimes.

En bas, au rez-de-chaussée, les deux autres terroristes sont eux aussi en chasse. Faith Wambua et ses deux enfants, âgés de 21 mois et de 9 ans, font les morts. Ils étaient près de l’entrée principale au moment du début de l’attaque, lorsqu’un premier flot de personnes paniquées s’était précipité à l’intérieur du centre commercial. Faith allait prendre son bébé, Ty, dans ses bras, et sa fille, Sy, par la main. Ensemble, ils allaient courir jusqu’au café Dormans situé devant le Nakumatt et se coucher parterre, entre le comptoir et une balustrade.

Michael, serveur et barista, se tenait de l’autre côté du comptoir. Il voit un homme arriver en courant et tomber à terre devant lui. «J’ai été touché», lui dit l’homme, visiblement surpris que Michael l’aide à se relever. Ensemble, ils claudiquent vers le Nakumatt. Faith veut les suivre, mais elle sait aussi qu’avec ses deux enfants elle risque d’être encore plus lente et de devenir une cible facile. Elle décide de ne pas bouger.

Faith aperçoit une jeune femme vêtue d’un T-shirt et d’un jean noirs –l’uniforme d’Urban Burgers– accroupie derrière un pilier, son téléphone à l’oreille. Le téléphone de Faith se met à sonner. Elle le coupe rapidement, le met en silencieux puis rappelle. C’était son aide ménagère. «C’est Faith, on est au Westgate. On nous a tiré dessus, on meurt», dit-elle, avant de raccrocher.

Faith garde un œil sur la femme d’Urban Burgers. C’était Ruth. Faith essaye de lui faire signe, de lui demander: «Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce que tu vois?» Les paumes des mains en l’air, les sourcils levés et la bouche ouverte, Faith articule en silence: «Je ne sais pas.»

Un homme crie «Mama, Mama!». Faith ne répond pas, mais tourne légèrement la tête pour voir ce qui se passe. Elle aperçoit un pantalon clair et une chemise noire: c’est le terroriste, Sudani. Faith l’entend parler avec Ruth pendant un moment, puis ce sont deux coups de feu. Assourdissants, déchirants. L’impact des balles colle Ruth contre le pilier. Une douille vide s’envole du fusil de Sudani et rebondit sur le sol, pour atterrir à quelques centimètres de Faith et de ses enfants.

Terrifiée, Faith plaque Sy et Ty au sol. Elle a déjà prié pour son salut, mais, là, elle modifie sa prière. «Jéhovah, j’en t’en prie, souviens-toi de nous dans la résurrection», murmure-t-elle.

Éternelles secondes

À quelques mètres de là, Katherine est accroupie avec ses trois plus jeunes filles. Quand la fusillade a commencé, Katherine était en train d’attendre ses aînés à la sortie du Nakumatt. Dans le court laps de temps séparant les premières explosions du mouvement de panique, elle a eu le temps de penser «Non, ce n’est pas possible». Katerine a alors saisi les mains de ses filles et s’est précipitée vers sa gauche. La première cachette qu’elle trouve sur son chemin est un panneau publicitaire en carton vantant les mérites d’un nouvel ordinateur tablette. Katherine pousse ses deux filles en dessous puis rampe au sol avec sa dernière, Petra, pelotonnée contre elle. Si le carton les couvre, il ne les protège absolument pas.

Après le chaos, c’est un silence irréel qui s’empare des lieux, ponctué par des tirs assourdissants dont les claquements se réverbèrent sur les murs du centre commercial. Puis ce sont des bruits de pas. Lents, presque décontractés, se dit Katherine.

Après le chaos, c’est un silence irréel qui s’empare des lieux, ponctué par des tirs assourdissants. Puis ce sont des bruits de pas. Lents, presque décontractés

Nabhan passe près de Faith et de ses enfants. Il passe près du cadavre d’un homme, abattu d’une balle en pleine tête devant la banque Barclays et tourne à gauche vers le Nakumatt. Son allure est nonchalante. Il regarde autour de lui. Comme ses comparses à l’étage, il a n’a pas vraiment l’air sur ses gardes, il a surtout l’air curieux. Katherine est abasourdie. On dirait que le tueur se promène tranquillement dans un centre commercial désert. Il n’est qu’à quelques mètres d’elle, mais il ne la remarque visiblement pas, elle et ses filles cachées sous le support en carton. Tenant son arme à hauteur de hanche, il tire trois salves en direction de corps couchés à plat ventre et laissés à découvert.

Nabhan est rejoint par Sudani et, ensemble, ils entrent dans le Nakumatt, le plus grand et le plus peuplé des magasins de la galerie marchande, avec des centaines de clients et d’employés terrifiés cachés à l’intérieur.

Michael a réussi à aider l’homme blessé à atteindre l’arrière du Nakumatt, où une porte donne sur la zone de livraison et les chambres froides, juste derrière le rayon boucherie. Il installe l’homme au sol, près d’autres personnes, pour certaines blessées, pour d’autres simplement terrifiées. L’homme saigne, il a soif. Michael décide alors de retourner dans le supermarché pour lui trouver de l’eau. 

Plié en deux, il était en train de courir entre les rayons quand il sent une pointe de chaleur et de douleur le lancer dans la fesse gauche et le plaquer au sol. Comprenant qu’il a été touché et que les tireurs viennent d’entrer dans le supermarché, Michael essaye de rebrousser chemin. Mais quelques instants plus tard, d’autres balles l’atteignent. L’une d’entre elles lui traverse le bras. Ses chairs sont déchiquetées, mais l’os est indemne. Une autre balle se loge dans son épaule gauche. Michael claudique vers l’arrière du magasin, glisse dans son propre sang. Les terroristes ne le prennent pas en chasse. Ils préfèrent se diriger vers le rayon boucherie, où, sous les présentoirs réfrigérés, beaucoup sont là à se cacher. C’est le cas d’Amber Prior, 35 ans, et de ses deux enfants.

Un des shebabs armé dans un des magasins du Westgate filmé par une des caméras de sécurité, à Nairobi, Kenya, le 17 octobre 2013 | REUTERS

«Je le vois, je le vois», murmure une petite fille kényane quand s’approche l’un des tireurs. Amber n’arrive pas à croire qu’ils puissent tirer dans un tas de femmes et d’enfants blottis les uns contre les autres. Jusqu’à ce qu’ils tirent. Les coups sont précis, délibérés. Amber essaye de s’allonger sur sa fille de 6 ans et son fils de 4 ans afin de faire bouclier. Elle sent une balle la toucher à la cuisse gauche, mais reste immobile.

Après des secondes qui sembleront une éternité, la fusillade cesse et les bruits de pas s’éloignent.

Sur le toit, Kene et Mogadish en ont terminé avec leur tuerie. Ils prennent l’escalator menant au premier étage, puis au rez-de-chaussée. Ils rejoignent eux aussi le Nakumatt. Près de l’entrée, Kene trouve un homme qui se cache derrière la statue d’un éléphant –l’emblème du supermarché. Il ralentit à peine le pas, lève son fusil et lui tire dans le ventre.

Ne pas pleurer trop fort

À 13h15, soit quarante-cinq minutes après le début de l’attaque, les assaillants sont tous les quatre dans le supermarché. Il n’y a eu aucune réaction des forces de sécurité. La seule résistance que les terroristes ont pu rencontrer a été celle d’un policier, gardant une banque au premier étage. L’homme a fait feu sur Sudani et l’a blessé à la jambe droite. Depuis, il boite.

Derrière le comptoir de la boucherie, près d’Amber, un garçon est allongé sur le carrelage sanguinolent. Il est blessé, il gémit, près des cadavres de sa mère et de sa sœur. Amber lui serre la main, l’exhorte à ne pas pleurer trop fort. «Prends ma main, ferme les yeux et fais le mort», lui dit-elle. Elle envoie un SMS à son mari: «Nous avons été touchés.»

Les minutes s’écoulent. Les gémissements cessent quand les blessés succombent à leurs blessures. Puis c’est le retour des bruits de pas. Accompagnés cette fois-ci d’une voix parlant un anglais clair, mâtiné d’un léger accent somalien. 

«S’il y a encore des enfants en vie, on les laissera partir. On ne leur fera pas de mal», annonce Kene. Amber se relève et le supplie de laisser partir ses enfants.

«Nous ne sommes pas des monstres, lui répond-il. On veut simplement que les gens comprennent qu’ils ne peuvent pas venir chez nous et nous tuer. On leur fera la même chose.» Puis il ajoute: «Je veux que vous nous pardonniez.»

Kene demande à Amber d’où elle vient. «De France», répond-elle. Il dit n’être intéressé que par les Kényans et les Américains.

Kene laisse Amber partir avec ses deux enfants. Il accepte aussi que le garçon blessé soit évacué dans un caddie, avec une petite fille. En passant près du rayon des sucreries, Amber explique à son fils que Kene est un «homme méchant» et qu’il aurait dû libérer tout le monde. Avant de leur dire de quitter le magasin, Kene a donné deux Mars aux enfants d’Amber.

Prends ma main, ferme les yeux et fais le mort

Amber Prior, à un petit garçon blessé près des cadavres de sa mère et de sa sœur

Au premier étage du Nakumatt, Fred, l’électricien, a réussi à cacher plus de soixante-dix personnes dans une remise quelques minutes après le début de l’attaque. Le reste des clients et des employés ont trouvé refuge derrière des meubles ou se sont barricadés dans le rayon sport, derrière ses épaisses parois vitrées. Fred a poussé des caisses contre la porte à double battant reliant la boutique à la remise. Par un tout petit bout de fenêtre laissée libre, il peut surveiller ce qui se passe à l’extérieur. Après avoir traversé la grande pièce, remplie d’étagères croulant sous les cartons et les marchandises, il ferme la cloison permettant d’accéder aux couloirs de service, aux bureaux et au réfectoire du Nakumatt. Une fois le cadenas en place, il retournera près de la porte battante pour monter la garde.   

Au rez-de-chaussée, les quatre terroristes cherchent des gens à tuer. Deux sœurs –Annie Gichanga, 31 ans, et Sharon Nderitu, 33 ans– se cachent avec des dizaines d’autres personnes à l’arrière du Nakumatt. Toutes les grappes de minutes, c’est un nouveau tir. À chaque claquement de balle, Annie, alors enceinte de quatre mois, récite le Psaume 27: «L’Éternel est ma lumière et mon salut. De qui aurais-je crainte?» Accroupie à côté d’elle, Sharon répète: «Putain, putain!» Le courant en vient à sauter, coupant lumière et musique. Il reviendra par intermittences, mais, à ces rares exceptions près, les sœurs n’entendront que du silence, des pas et des coups de feu.

Les bruits de pas s’approchent, lents et décidés. Au milieu de l’horreur, Sharon devine un bout de torse, un bras, une mitraillette. Elle entend quelqu’un murmurer en swahili: «C’est bon, ils sont partis, vous pouvez sortir.» À quelques mètres, dans un autre rayon, il y a eu de l’agitation, puis on a encore entendu des coups de feu, précédant le silence.

Frénésie d’appels

13h15. Westgate n’est pas le genre d’endroit où un policier chevronné va traîner trop longtemps ses guêtres. Le caporal Nura Ali, de la brigade volante de Nairobi, effectuait sa ronde habituelle: sillonner les rues avec ses équipiers, attendre que l’urgence l’appelle. Après vingt-cinq ans de carrière, Nura est calme et confiant. Installé sur le siège passager avant, il a son talkie-walkie en main, un pistolet Ceska 9mm sur les genoux et un fusil d’assaut AK-47 derrière lui. Sa kalachnikov possède un chargeur de trente cartouches, celui de son pistolet en a quinze. Il a un chargeur de rechange dans l’une des poches de son treillis. Sa berline banalisée n’étant pas en grande forme, il profite de l’accalmie pour demander au chauffeur de passer chez un mécanicien et faire réparer un problème d’essieu.

Avec ses deux collègues, Nura profite aussi des réparations pour déjeuner. Ils en sont à la moitié de leur ragoût de bœuf accompagné de chapatis quand la radio se met à crachoter: «Appel à toutes les unités. Fusillade en cours au Westgate. Braqueurs à l’intérieur.» Nura appelle son supérieur au téléphone, qui lui dit de se rendre au centre commercial et de faire «tout ce qui est nécessaire pour résoudre la situation». Nura abandonne son assiette et saute dans la voiture. Il est excité, impatient même. Tandis que la patrouille accélère, Nura ouvre sa fenêtre, agite sa radio et hurle aux autres véhicules de dégager le passage.

La nouvelle de l’attaque commence à se propager via une frénésie d’appels téléphoniques, de SMS et de messages WhatsApp. Westgate est au cœur d’un quartier indo-kényan et les communautés très soudées qui y vivent savent que les autorités officielles ne sont pas les plus à même de leur venir en aide. Les informations sont donc massivement relayées vers les membres de la communauté autorisés au port d’arme, déjà organisés dans des patrouilles autonomes de surveillance du voisinage.

Harish Patel, membre d’une telle escouade –la sienne s’appelle la «brigade de Krishna»– revenait chez lui après une matinée de bénévolat passée au crématorium hindou quand il reçoit l’appel de détresse: braquage en cours au Nakumatt du centre commercial Westgate, avec des coups de feu. Quelques minutes plus tard, l’homme de 43 ans est à quelques encablures des lieux. D’une main, il tâte sa hanche pour vérifier que son pistolet est bien dans son holster, puis attrape un chargeur de rechange qu’il gardait dans sa voiture.

À l’ouest de la ville, Abdul Haji est en rendez-vous professionnel au Yaya Centre, un autre centre commercial de Nairobi. L’homme de 38 ans, négociant en bitume, sirotait un Americano quand une notification fait biper son iPhone blanc. C’était un SMS de son frère: «Enfermé au Westgate. Attaque terroriste. Prie pour moi.»

Les communautés savent que les autorités officielles ne sont pas les plus à même de leur venir en aide. Les informations sont donc relayées vers les membres autorisés au port d’arme

Abdul abandonne son déjeuner et se précipite dans sa voiture, un SUV gris métallisé garé en sous-sol. Sur la route menant au Westgate, pied au plancher, il slalome entre les voitures, grimpe sur les trottoirs et coche mentalement sa liste: il a son arme, comme toujours, un Ceska 9mm, mais il lui manque un chargeur de rechange et un gilet pare-balles.

Il arrive au Westgate quelques minutes après Nura et Harish.

Cadavres déchiquetés

Quand Nura approche du centre commercial, il aperçoit plusieurs voitures garées bizarrement. Certaines ont le moteur qui tourne, d’autres sont criblées de balles. Il y a des cadavres ensanglantés accrochés aux portières ou affaissés sur les sièges. Un corps s’étale sur les marches menant à l’entrée  du bâtiment. Non loin de là, il devine un groupe de policiers, «comme un troupeau de moutons qui ne fait rien», se dit Nura.

Il avance aussi vite qu’il le peut, accroupi, de voiture en voiture pour se couvrir. Quand il arrive à l’entrée principale, Amber en sort avec ses deux enfants dans les bras et deux autres derrière elle.

Du côté d’Abdul et d’Harish, les choses sont mal parties. À l’extérieur du centre commercial, on a vite compris qu’il s’agissait d’un attentat terroriste et que les shebabs étaient responsables: le groupe menaçait depuis longtemps la capitale kényane et avait déjà mené une série de petits attentats dans différentes régions du pays. Les habitants de Nairobi savaient aussi que les centres commerciaux de la ville, opulents et bondés, étaient des cibles évidentes pour les terroristes somaliens. Ce qui fait que lorsque Abdul, kényan de nationalité mais ethniquement somalien, s’est approché du centre commercial arme à la main, il s’est heurté à un Harish hurlant et menaçant. Abdul sortira son permis de port d’arme et Harish pourra se calmer.

Nura est le premier à s’engager sur la rampe d’accès menant au parking supérieur, animé bien davantage par la honte ressentie devant l’apathie de ses collègues que par un désir d’héroïsme. Il y trouve un carnage épouvantable. Dans un coin, il y a un tas de cadavres déchiquetés. Ils sont encore plus nombreux sous les chapiteaux éventrés. Des corps sont aussi éparpillés çà et là, sous et entre les voitures garées. Nura pense être le premier d’une opération de sauvetage, que des renforts vont bientôt arriver mais, tout ce qu’il trouve, ce sont des cadavres et du sang. On se croirait dans un abattoir. Nura aperçoit du mouvement et se fige. Il prend conscience de son apparence: un Somalien en habits civils portant un AK-47. Il se met alors à crier en anglais: «Je suis de la police! Je suis un gentil!»

Des secouristes de la Croix rouge kényane suivent Nura sur la rampe d’accès. Ils commencent leur travail de triage, cherchent les blessés parmi les morts, pourvoient aux premiers soins d’urgence. Simon est tiré de dessous la voiture et est installé dans une ambulance aux côtés d’Amanda, qui n’est pas blessée. Des centaines de personnes sortent par l’issue de secours inférieure et Elaine et Sandeep, qui se trouvaient tous les deux au concours de cuisine, se mêlent à l’exode après avoir emprunté un escalier descendant du toit par un coin de l’immeuble. Dehors, dans la rue, des journalistes ont commencé à affluer. Elaine et Sandeep sont photographiés, hébétés, couverts de sang, à leur sortie du centre commercial.

Devant le Westgate, la foule grossit, mais il n’y a encore aucun signe d’une opération de sécurité officielle et organisée. À la place, c’est une mission de sauvetage bénévole et improvisée qui commence à prendre forme –un attelage hétéroclite de policiers en uniforme, en civil ou hors service et de citoyens lambda autorisés au port d’arme. De la terrasse du parking, ils peuvent entendre les coups de feu et comprennent qu’ils ne viennent pas des étages supérieurs du centre commercial. Nura ouvre la voie avec Abdul et Harish, et deux agents armés en civil: deux musulmans, un hindou, deux chrétiens. Tous Kényans.

Prudemment, ils entrent dans le centre commercial par le dernier étage, à l’affût des terroristes. Le travail est lent, nerveusement éreintant. Dans chaque magasin, derrière chaque porte fermée et cadenassée, Abdul, Harish et Nura trouvent des groupes qui se cachent. Ils leur disent de rejoindre le parking supérieur, où une opération d’évacuation vient de se mettre en œuvre. Des groupes de plusieurs de dizaines de personnes se forment et se précipitent, hagards, sur la rampe d’accès, escortés par les policiers et les ambulanciers qui ont commencé à arriver sur les lieux.

Réalisant que les tirs viennent d’en bas, les cinq hommes forment une première ligne et prennent l’escalier menant au premier étage. La progression est lente. Ils sont aux aguets, car ils ne savent rien sur le nombre ni l’emplacement des assaillants. Toutes les boutiques, banques, toilettes, sont inspectées. Partout, ils trouvent des dizaines de personnes terrées et les incitent à rejoindre rapidement le toit pour sortir.

«Où sont les forces spéciales?»

15 heures. Lorsqu’ils arrivent au rez-de-chaussée, l’après-midi est déjà bien engagée et, pour la première fois depuis leur entrée dans le centre commercial, ils sont la cible directe de tirs.

Nura pense être le premier d’une opération de sauvetage, que des renforts vont bientôt arriver mais, tout ce qu’il trouve, ce sont des cadavres et du sang: on se croirait dans un abattoir

Nura est touché. Une balle lui perce le dos, à quelques centimètres de sa colonne vertébrale, ricoche sur le holster de son pistolet puis vient déchiqueter ses intestins. Caché derrière un pilier, Nura s’affale au sol. Il se tient le ventre et regarde son sang couler entre ses doigts. Il perd un instant connaissance et reprend ses esprits au milieu d’une averse. Il se rend compte que ce qu’il prend pour des gouttes d’eau sont en réalité des balles qui se répandent sur le carrelage tout autour de lui. Il essaye de se relever et prend deux autres balles dans la cuisse. Sur sa jambe droite, il a un trou aussi gros qu’un poing. Nura essaye de s’extraire en rampant de la ligne de tir. Il trouve refuge dans le restaurant Artcaffe. Là, il se met à prier Allah et se prépare à la mort, puis il sent des mains passer sous ses bras et l’extirper à l’air libre, sur la terrasse du restaurant.

Abdul est accroupi derrière un kiosque à glaces, il essaye de comprendre d’où viennent les tirs. Il pense avoir trouvé un angle mort le long d’un mur adjacent à l’entrée du Nakumatt et, pendant une brève accalmie, il s’y précipite. Le dos collé au mur, il voit alors Katherine pelotonnée derrière le fragile totem en carton, directement dans la ligne de tir.

Depuis le début de l’attaque, Katherine s’est réfugiée derrière le stand promotionnel avec ses trois filles et trois autres femmes. Portia, 4 ans, est allongée, immobile, les mains sur ses oreilles, tandis que Gigi, 2 ans, s’est roulée en boule avec sa tête à l’intérieur de ses jambes, comme une petite tortue se cachant dans sa carapace. Petra, 13 mois, comate, entre sa tétine et le biberon de lait que lui donne par petites gorgées sa mère. Les hauts-parleurs du centre commercial continuent à jouer leur musique, qu’entrecoupent les salves de tirs.

«Mais où sont les forces spéciales? ne cesse de se demander Katherine à mesure que les heures passent. Pourquoi personne ne vient? Ils devraient donner l’assaut et nous faire sortir.»

Quand les secours arrivent, enfin, il s’agit d’un homme seul armé d’un pistolet.

Abdul rebrousse rapidement chemin pour dire à Harish et aux autres de cesser le feu et de trouver des grenades lacrymogènes pour forcer les terroristes à rester où ils sont et secourir le groupe de Katherine. Quand il se retourne vers le Nakumatt, il voit l’un des assaillants pour la première fois.

Jeune et maigre, un foulard noir couvrant son visage, l’homme baisse son arme et tend le bras. «Kuja, kuja», dit-il en swahili kényan («Viens, viens.»). Le terroriste lui fait la nique. Ce qui met Abdul hors de lui. Il y a des cadavres partout, des gens terrifiés et craignant pour leur vie, y compris lui-même, et ce type fait le pitre? Mais avant qu’Abdul puisse tirer, l’homme a de nouveau disparu.

Décidé à extraire Katherine de la ligne de feu, Abdul pique un sprint de son pilier jusqu’à la pharmacie attenante à l’entrée du Nakumatt. Comme dans toutes les autres boutiques, il y trouve un groupe de personnes retranchées dans le font. À la porte de la pharmacie, Abdul n’est qu’à quelques mètres de Katherine. Il articule son plan: il va jeter une grenade lacrymogène vers l’entrée du Nakumatt et, à ce moment-là, elle devra en profiter pour le rejoindre à toute vitesse.

«Je ne peux pas, répond-elle. J’ai trois bébés.»

Puis c’est une nouvelle rafale, une explosion de grenades lacrymogènes, et tout le monde qui s’enfuit. La première à arriver dans la pharmacie est la femme qui se cachait avec Katherine, elle a Petra dans les bras. Puis c’est au tour de Portia. L’image de cette petite fille courant vers Abdul sera immortalisée par un photographe de l’agence Reuters, Goran Tomasevic. Katherine, avec sa petite Gigi, sera la dernière. Une fois réfugiées à l’intérieur de la pharmacie, la mère et ses filles sont conduites vers les distributeurs de billets qui longent le mur, où se trouve une issue de secours. Un peu avant 16 heures, elles retrouvent la lumière du jour. Plus tard, elles retrouveront aussi Blaise et Ian, qui réussiront à s’échapper par la porte de service du Nakumatt.

La petite Portia, 4 ans, court se mettre à l’abri lors de l’attaque de Westgate, le 21 septembre 2013 | REUTERS/Goran Tomasevic

De l’atrium, Abdul fait demi-tour et rejoint l’avant du bâtiment. Il est à cran. Assoiffé et épuisé, ses yeux piquent à cause des lacrymogènes. Pensant y trouver un lavabo pour boire et se nettoyer, Abdul entre dans l’Urban Burgers. La scène est identique à ce qu’il a vu sur le toit: du sang et des cadavres, partout, encore. Sur le comptoir, Abdul remarque un verre d’eau, qu’il avale d’un trait. Derrière, il trouve un évier et s’asperge le visage. Hébété, il observe le charnier qu’est devenu le restaurant, puis voit que quelqu’un le regarde. C’est Niall, l’économiste du développement. Il est grièvement blessé, mais en vie. Sa femme, Moon Hee, n’a pas survécu aux balles tirées par Sudani quelques heures plus tôt et à l’hémorragie qu’elles auront provoquée.

Premier signe d’espoir

À l’extérieur du centre commercial, les infirmiers de la Croix rouge et les officiers en civil sont trop effrayés pour rentrer. C’est donc à Abdul de sortir et de leur faire signe. Dès qu’ils commencent à sortir les blessés, d’autres apparaissent. Entendant des voix parlant swahili et aucun coup de feu, Faith Muiva, qui s’était cachée à côté du cadavre de son amie, Anne, et Arnold, qui faisait le mort sur la terrasse, se lèvent et rejoignent la rue en claudiquant.

À l’arrière du Nakumatt, au deuxième étage du magasin, Fred s’affaire avec d’autres de ses collègues à faire sortir sains et saufs les clients qui s’étaient retranchés dans la remise. Eux aussi passent par le côté du centre commercial pour rejoindre l’entrée de service. 

Nancy, la vendeuse de chaussures, est finalement grimpée dans le faux plafond de Little Soles. Elle y restera des heures avant d’être secourue, écoutant les respirations laborieuses de ses collègues et des clients blessés. Elle aurait voulu leur venir en aide, mais était trop terrifiée pour bouger. Après une heure et des poussières, les respirations se sont faites de plus en plus ténues, avant de s’arrêter. Ce n’est qu’aux alentours de 16 heures que Nancy trouvera le courage de quitter sa cachette. Elle descend du plafond, en essayant de ne pas penser aux cadavres qu’elle piétine, ni à ceux qu’elle doit enjamber pour sortir de la boutique.

Faith Wambua n’a pas bougé depuis des heures, ses membres sont ankylosés. Elle est à plat ventre, son bras gauche recouvre son fils, Ty, sa fille Sy est pressée contre elle. Pour calmer ses enfants –et se calmer elle-même–, elle murmure «He will call», un chant religieux, et alterne avec des prières. Ty est si immobile que Faith a cru un moment qu’il était mort, touché par une balle perdue. Le premier signe d’espoir prend la forme d’un cliquetis derrière elle. Elle tourne la tête, et voit un photographe qui la prend en photo de la balustrade. Plus tard, un peu avant 17 heures, elle entend quelqu’un ramper près d’elle. «Je suis avec la police, chuchote-t-il. C’est bon, vous ne craignez plus rien.»

Ce n’est qu’aux alentours de 16 heures que Nancy trouvera le courage de quitter sa cachette, en essayant de ne pas penser aux cadavres qu’elle piétine

En cette fin de samedi après-midi, tous les terroristes sont retranchés dans une remise à l’arrière du Nakumatt. Ils n’en sortiront jamais. La plupart des soixante-sept personnes tuées lors de l’attaque seront mortes dans l’heure suivant la première fusillade, avant toute opération de secours. Les forces officielles kényanes n’arriveront pas avant 16 heures, heure à laquelle il était déjà trop tard. La plupart de ceux qui allaient s’enfuir s’étaient déjà enfuis, la plupart de ceux qui allaient être blessés l’étaient déjà, et la plupart de ceux qui allaient mourir étaient déjà morts. Bon nombre de ces victimes allaient se vider de leur sang dans les longues heures séparant le début de l’attaque et l’arrivée des premiers secours.

Lacunes des autorités

Une unité de police spécialisée et formée aux opérations de lutte contre le terrorisme, la brigade Recce, finit par entrer dans le centre commercial par le parking supérieur. Des soldats kényans entrent par le rez-de-chaussée. Aucun des deux groupes n’est en communication avec l’autre. Peu après, la brigade Recce et les soldats se tirent dessus, un commandant de l’unité de police sera tué et deux autres officiers blessés. Les membres survivants de la brigade d’intervention se replieront, dégoûtés, suivis de près par les soldats de l’armée.

Après cet épisode, Westgate devient un terrain militaire. Des transports de troupes blindés et armés de mitrailleuses lourdes patrouillent devant le centre commercial. Des soldats armés de fusils, de lance-roquettes et de grenades entrent et sortent du bâtiment, où des tirs sporadiques et des explosions se font entendre. Le dimanche 22, le ministre de l’intérieur kényan affirme que les assaillants sont plus de quinze et qu’un siège est en cours. Mais, à ce moment-là, le bâtiment est globalement sous contrôle de l’armée. Lundi 23, une roquette tirée par l’armée kényane fait s’effondrer l’arrière du centre commercial. Le toit s’affaisse sur le rez-de-chaussée, écrasant comme une crêpe la pièce où les terroristes se sont retranchés. Un épais nuage de fumée s’échappe dans le ciel de Nairobi. L’incendie durera des jours. Les voitures garées aux réservoirs d’essence pleins tomberont dans un trou béant et exploseront comme des bombes.

La chaleur, les substances toxiques et l’instabilité structurelle du bâtiment éventré empêcheront les enquêteurs du FBI, dépêchés en renfort sur les lieux, de collecter la moindre preuve matérielle pendant des semaines. Quand ils pourront enfin se mettre au travail, ce ne sera que pour trouver les restes calcinés de trois cadavres, les fragments de trois fusils d’assaut, à l’emplacement approximatif de la remise. Le quatrième terroriste est lui aussi probablement mort dans l’incendie. Les fragments de colonne vertébrale et de mâchoire retrouvés par le FBI étaient si brûlés, et à des températures si élevées, qu’il sera impossible d’y isoler des dents ou de l’ADN susceptibles de préciser le moindre élément d’identité des assaillants.

Avant et après l’explosion du centre commercial, l’armée kényane pillera les boutiques, défoncera les coffres des banques et videra les distributeurs de billets. Des caméras de surveillance enregistreront ces méfaits, qui seront confirmés par des propriétaires, qui, une fois revenus dans leurs magasins, les trouveront saccagés, leurs marchandises volées. Une enquête publique sur les désastreuses lacunes des autorités officielles sera promise, mais ses conclusions ne seront jamais connues. Par un miracle quelconque, le ministre de l’Intérieur kényan réussira à rester encore quinze mois à son poste. Le chef de l’armée a pris sa retraite au printemps 2015, avec tous les honneurs. Le centre commercial Westgate a rouvert en juillet, quasiment vingt-deux mois après l’attaque. Des soldats kényans sont toujours postés en Somalie, où ils font désormais partie de l’Union africaine multinationale, protègent le gouvernement somalien et luttant contre les shebabs, qui contrôlent toujours pour leur part une bonne partie des campagnes.

En avril 2015, des terroristes shebabs lançaient une attaque à Garissa, au nord-est du Kenya, qui aura été étrangement similaire à celle de Westgate. Quatre hommes armés allaient faire irruption dans un campus universitaire et arroser les dortoirs de balles. Ils laisseront les musulmans partir et exécuteront les autres. Ce jour-là, 148 personnes seront tuées, pour la grande majorité de jeunes étudiants. L’attaque deviendra la plus meurtrière réalisée jusque-là par les shebabs. Pour le Kenya, Westgate n’était qu’un début.

Tristan McConnell
Tristan McConnell (1 article)
Journaliste
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