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Face au terrorisme, nous sommes capables de résilience

Pierre Rondeau, mis à jour le 16.11.2015 à 13 h 14

Que l’on applique l’analyse économétrique aux données du conflit israélo-palestinien ou à celles du foot espagnol, les mêmes résultats tombent: nous continuerons à vivre comme avant.

Chaîne de solidarité humaine sur la place de la République, à Paris, le 15 novembre 2015 | REUTERS/Pascal Rossignol

Chaîne de solidarité humaine sur la place de la République, à Paris, le 15 novembre 2015 | REUTERS/Pascal Rossignol

Vendredi 13 novembre a eu lieu la pire attaque terroriste de l’histoire sur le sol français. Trois attaques coordonnées, dans des lieux emblématiques parisiens, ont provoqué la mort de 129 innocents. Mais le bilan risque encore de s’alourdir, puisque les autorités recensaient, dimanche 15 novembre, 352 blessés dont 90 très graves.

Après Charlie Hebdo et l’attaque du magasin Hyper Cacher, en janvier dernier, la peur s’installe de nouveau dans le pays. L’état d’urgence a été déclaré et les frontières fermées. Cette fois-ci, ce qui frappe, c’est la froideur des attaques. Alors qu’il y a dix mois des personnes précises étaient ciblées, les journalistes de Charlie Hebdo, des juifs, les terroristes de vendredi se sont attaqués à des gens par hasard, en tirant aveuglement, sans aucune distinction.

Tout le monde peut être touché. Les victimes étaient au restaurant, dans des bars, assistaient à un concert, à un match de foot, et ces personnes sont mortes.

La science a souvent cherché à mesurer les impacts de cette peur et cette violence sur la vie quotidienne, sur la consommation, sur la croissance, sur la productivité voire sur le moral.

Apprentissage de la peur

En 2013, les économistes Gary Becker, lauréat du prix Nobel, et Yona Rubinstein ont souhaité montrer, cette fois-ci, que les gens étaient capables de s’adapter et de contrôler leurs émotions, qu’ils étaient plus forts que la haine et des atrocités. Les chercheurs ont réalisé, pour la première fois, une analyse économétrique et psychologique appliquée au terrorisme.

L’idée comportementale classique est que chaque agent fait preuve d’un comportement adaptatif: plus un événement se répète, plus il a les moyens de l’appréhender et de gérer ses émotions face à à ce dernier. Un enfant qui assiste à une explosion une fois a peur; si ces explosions deviennent quotidiennes, il ne devrait plus avoir peur.

Mais tout cela n’est que théorie.

Les deux économistes ont analysé les effets de la Seconde Intifada, lors du conflit israélo-palestinien, entre 2000 et 2005. L’Intifada el-Aqsa s’est terminée sur un bilan de 3.500 morts côté palestinien et 1.062 côté israélien. La majeure partie des victimes israéliennes avait été tuée par des attaques terroristes.

En appliquant leur modèle, Becker et Rubinstein ont constaté un apprentissage de la peur. Lorsque les terroristes s’attaquaient à des lieux de consommation courante (transports publics, boutiques, magasins, etc.), ils n’impactaient que sur la crainte des consommateurs occasionnels, pas sur ceux qui avaient l’habitude de fréquenter ces endroits.

Le terrorisme et la violence ne l’emporteront jamais: nos habitudes sont plus fortes

Par l’apprentissage et l’expérience, l’agent s’adapte. Les consommateurs réguliers, s’ils revivaient les mêmes attaques terroristes, étaient capables de faire résilience et de réduire l’effet de la peur. De plus, une fois que l’agent réussissait à surmonter ce sentiment et à le dépasser, après une attaque, l’impact d’un nouvel attentat se réduisait psychologiquement.

En étudiant les dépenses consacrées aux transports publics, Becker et Rubinstein ont constaté que les utilisateurs réguliers des bus, pourtant visés par des attaques, ne réduisaient pas leur consommation et continuaient à les prendre, quels que soient les risques encourus. À l’inverse, les consommateurs occasionnels, n’étant pas habitués à ces événements, arrêtaient définitivement d’utiliser ce moyen de transport et changeaient leur ordre de préférence.

Vivre comme avant

L’économiste Ignacio Palacios-Huerta, dans son livre L’économie expliquée par le foot, a réalisé la même étude sur la peur en l’appliquant au football. Il a analysé l’affluence des supporters avant et après des matchs violents et dangereux, entre 1951 et 1995, dans le championnat espagnol. Il a montré que les spectateurs réguliers, les abonnés ou les socios, continuaient de venir au stade, même après des attaques hooligans ayant causés des dégâts importants voire des morts. 

À l’inverse, les spectateurs occasionnels, ceux qui se déplacent moins de cinq fois par an, arrêtaient de venir après un match violent, par peur. Le taux d’affluence de cette catégorie passe de 85% à 45% contre un maintien à 93% pour les socios et 85% pour les abonnés.

Ceux-ci, les vrais fans, ne conçoivent pas le hooliganisme comme une raison de fuir le stade. Leur passion reste plus forte que leur crainte.

En d’autres termes, si des attaques se répètent, si des événements violents se reproduisent, les victimes s’y adaptent et vont être capables de contrôler leur peur. L’être humain fait preuve d’une résilience à toute épreuve, d’une capacité à se reconstruire psychologiquement après un choc sévère et à retrouver sa force initiale.

Que l’on applique l’analyse économétrique aux données du conflit israélo-palestinien ou aux données du foot espagnol, les mêmes résultats tombent: le terrorisme et la violence ne l’emporteront jamais, nos habitudes sont plus fortes. Nous n’aurons jamais peur et nous continuerons à vivre comme avant.

Lorsque l’État islamique a attaqué, vendredi, des lieux symboliques, une enceinte sportive, une salle de concert, des bars et des restaurants, il a cru lancer un signal: vous ne serez jamais à l’abri. Mais la science économique comportementale prouve le contraire, nos passions sont plus fortes que la haine.

Continuons à écouter de la musique, à sortir, à aller dans des bars, à aller au stade: les terroristes ont échoué.

Pierre Rondeau
Pierre Rondeau (31 articles)
Professeur d'économie à la Sports Management School
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