Monde

Au Bataclan: «Je crois encore à la bonté dans le monde»

Slate.fr, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 16.11.2015 à 9 h 17

Près du Bataclan à Paris, le 15 novembre 2015 | REUTERS/Christian Hartmann

Près du Bataclan à Paris, le 15 novembre 2015 | REUTERS/Christian Hartmann

Des dizaines de témoignages de survivants du Bataclan ont été publiés entre samedi 14 et dimanche 15 novembre. Celui d'Isobel Bowdery, une jeune femme dont le compte Facebook indique seulement qu'elle a été diplômée de l'université de Cape Town en Afrique du Sud en 2014, raconte moins les événements que la façon dont elle a trouvé de l'aide. À côté d'une photo de T-shirt blanc taché de sang, elle raconte dans un texte poignant publié samedi les inconnus qui lui ont porté secours alors qu'ils ne la connaissaient pas. Et qui ont trouvé les ressources pour l'aider alors qu'eux-mêmes étaient dans la détresse. Ce texte a été partagé plus de 700.000 fois. Nous l'avons traduit en français ci-dessous. 

 

you never think it will happen to you. It was just a friday night at a rock show. the atmosphere was so happy and...

Posted by Isobel Bowdery on Saturday, November 14, 2015

 

On ne pense jamais que ça va nous arriver. C'était juste un vendredi soir, un concert de rock, une ambiance super, tout le monde qui sourie et qui danse. Et puis quand les types sont arrivés par l'entrée avant et ont commencé à tirer, on a pensé naïvement que ça faisait partie du spectacle. Ce n'était pas qu'un attentat terroriste, c'était un massacre. Des dizaines de gens ont été abattus juste devant moi. Des flaques de sang se sont répandues sur le sol. Des hommes qui tenaient le cadavre de leur copine dans leurs bras hurlaient, leurs cris déchirant la petite salle. En un instant, des avenirs ont été démolis, des familles brisées. Choquée et seule j'ai fait la morte pendant plus d'une heure, couchée parmi des gens voyant leurs êtres chers devenir immobiles. J'ai retenu ma respiration, j'ai essayé de ne pas bouger, de ne pas pleurer – de ne pas montrer aux types la peur qu'ils voulaient tellement voir. J'ai eu énormément de chance de survivre. Mais beaucoup n'ont pas eu cette chance. Ces gens qui se trouvaient là pour les mêmes raisons que moi – passer une bonne soirée –, ils étaient innocents. Ce monde est cruel. Et ce genre d'actes est censé montrer la dépravation des humains et les images de ces types qui nous ont tourné autour comme des vautours me hanteront pour le restant de ma vie. Cette manière qu'ils ont eue de mettre soigneusement en joue les gens dans la fosse où j'étais avant de les abattre sans la moindre considération pour la vie humaine. Ça n'avait pas l'air réel, à tout moment je m'attendais à ce que quelqu'un dise «c'est un cauchemar». 

 

Avoir survécu à cette horreur me permet de rendre hommage à des héros

Isobel Bowdery

Mais avoir survécu à cette horreur me permet de rendre hommage à des héros. L'homme qui était à côté de moi, qui m'a rassurée et a risqué sa vie pour essayer de me cacher la tête pendant que je pleurais, le couple dont les derniers mots d'amour font que je crois encore à la bonté dans le monde, aux policiers qui sont parvenus à sauver des centaines de personnes, aux inconnus qui m'ont récupérée dans la rue et m'ont réconfortée pendant les 45 minutes où j'étais persuadée que le garçon que j'aime était mort, à l'homme blessé que j'ai pris pour lui et qui, quand j'ai vu que ce n'était pas Amaury, m'a pris dans ses bras et m'a dit que tout allait s'arranger, même s'il était aussi seul et effrayé que moi, à la femme qui a ouvert sa porte aux survivants, à l'ami qui m'a hébergée et est allé m'acheter de nouveaux habits pour que je n'ai pas à garder ce haut maculé de sang, à vous tous qui m'ont envoyé des messages de soutien – vous me faites croire que le monde peut devenir meilleur. Que cela ne se reproduira jamais. 

 

Mais l'essentiel de ce message, je veux le dédier aux 80 personnes qui ont été assassinées dans cette salle, ceux qui n'ont pas eu ma chance, qui ne se réveilleront pas demain, je veux le dédier à toute la souffrance de leur famille et de leurs amis. Je suis tellement désolée. Rien n'effacera la douleur, mais je me sens privilégiée d'avoir été là lors de leur dernier souffle. Et comme j'ai vraiment cru que j'allais les rejoindre, je peux vous dire que leurs dernières pensées n'ont pas été pour les animaux qui nous ont fait ça. Elles ont été pour les gens qu'ils aimaient. Couchée dans le sang d'inconnus, à attendre la balle qui allait mettre fin à mes même pas 22 ans, j'ai visualisé tous les visages que j'ai un jour aimés et je leur ai murmuré «je t'aime» encore et encore, je me suis repassé les meilleurs moments de ma vie. Je voulais qu'ils sachent combien je les avais aimés, qu'ils sachent que malgré ce qui allait m'arriver, il fallait qu'ils croient à la bonté des gens, qu'ils ne laissent pas ces types gagner. La nuit dernière, tant de monde a vu sa vie changer pour toujours et c'est à nous de faire sortir le meilleur de nous-mêmes. De vivre les vies que les victimes innocentes de cette tragédie ont pu rêver, des rêves qu'elles ne pourront malheureusement jamais réaliser. Vous êtes des anges, reposez en paix. Jamais on ne vous oubliera.

Slate.fr
Slate.fr (9125 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte