Aux Etats-Unis, twitter, ça s'apprend

Cécile Dehesdin, mis à jour le 30.09.2009 à 21 h 00

Comment utiliser les réseaux sociaux quand on est journaliste aux Etats-Unis.

Cécile Dehesdin étudie le journalisme à l'université de Columbia, à New York, concentration «new media». Elle tient un blog sur les nouveaux laboratoires de l'info aux Etats-Unis, des salles de classe de l'école aux sites locaux.

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Des cinq cours que je prends chaque semaine à Columbia, le plus étrange est sans aucun doute «Social Media skills for journalists». Mon prof, Dean Sree Sreenivasan, l'a admis immédiatement en introduction: «C'est la première fois depuis longtemps qu'on donne un cours où les étudiants en savent autant sur le sujet». «Ce cours est un effort de collaboration, on va tous apprendre les uns des autres et donner forme à notre utilisation des médias sociaux.»

Au début de l'année scolaire, l'annonce que plusieurs universités américaines lançaient des «Cours de Twitter» a bien fait rire certaines rédactions. Mais après avoir vu un journaliste d'ABC annoncer sur Twitter que Barack Obama avait traité le rappeur Kanye West de «jackass», et surtout après les nouvelles règles données par le Washington Post à ses journalistes quant à l'utilisation des médias sociaux, le cours ne parait plus aussi risible.

Le programme du cours est modifié en permanence sur un google doc. Avant de commencer nos sessions, Dean Sree et son collègue Adam Glenn ont d'ailleurs envoyé le lien sur Twitter en demandant à leurs followers des commentaires, des conseils, des ajouts possibles. (Si vous avez des idées en le lisant, envoyez-les en anglais sur Twitter à @sreenet, en français ou en anglais à moi et je transmettrai).

Le but du cours est de nous apprendre à trouver des infos et identifier des sources, à entretenir une relation avec nos lecteurs, et à construire notre «marque». Pour Dean Sree, les médias sociaux changent profondément la façon d'envisager notre métier: «Les journalistes envisagent le journalisme comme un accouchement, mais ils devraient plutôt l'envisager comme un développement de logiciel».

Et de citer Brian Stelter, journaliste télé au New York Times, qui commence souvent par un tweet du genre «Je bosse sur ça, vous en pensez quoi?», avant d'en faire un post pour le blog Media Decoder, et de finir avec un article dans le journal. Et il n'est pas le seul à briser toutes les règles traditionnelles du journalisme qui encouragent à garder ses idées secrètes de peur de se les faire piquer.

Mes devoirs? Live-tweeter un événement ou trouver des fils twitter qui constituent de bonnes sources pour les sujets que je couvre en cours. Vous pouvez retrouvez tout ce qu'on fait sur le groupe ning de la classe, où les élèves postent leurs réponses.

Depuis notre première session, on analyse chaque semaine le rapport des médias traditionnels avec les réseaux sociaux, en se concentrant sur les règles internes de grands groupes médias quant à l'utilisation par leurs journalistes de Facebook, Twitter, ou des blogs.

Les réactions des élèves aux règles de l'Associated Press, du Wall Street Journal ou de la BBC se ressemblent: elles sont généralement raisonnables, mais mes collègues trouvent qu'elles considèrent les médias sociaux de façon assez négative, via le prisme de «tout ce qui pourrait mal se passer».

Question de culture journalistique

Du coup, une petite équipe dans la classe a comme projet final de rédiger une base de conseils positives sur «comment utiliser les médias sociaux en tant que journalistes».

Mais ce qui me paraît le plus fou dans cette histoire, c'est que tous ces médias ont des règles claires définissant comment leurs journalistes doivent se comporter, pour certaines publiées, pour d'autres fuitées. Je ne parle pas ici de règles sur les cadeaux à ne pas accepter ou les conflits d'intérêts, mais de la supposée impartialité / objectivité des journalistes.

La culture journalistique est difficile à comparer, bien sûr, puisqu'en France la presse écrite est traditionnellement positionnée politiquement: Libération à gauche, Le Figaro à droite, etc. Aux Etats-Unis, les journalistes ne sont jamais censés donner leur opinion, sauf s'ils sont éditorialistes, en fonction de la stricte règle de séparation entre les faits et les opinions.

«Bavures» journalistiques

Peu importe qu'ils discutent d'un sujet qu'ils ne couvrent pas professionnellement, ils pourraient bien le couvrir un jour: en 1989, une journaliste s'énervait de ne pouvoir exprimer son opinion sur l'avortement selon les règles de son journal, et ce alors même qu'elle était critique gastronomique!

Le plus absurde dans cette histoire, c'est qu'alors même que nos profs nous disent de faire attention en prenant ces «bavures» en exemple, le principal livre qu'on doit lire ce semestre «Les éléments du journalisme», par Bill Kovach et Tom Rosenstiel, revient longuement sur le problème de l'objectivité journalistique: «Le concept est aujourd'hui profondément mal compris». Le concept a été inventé dans les années 20, «pour permettre aux journalistes de développer une méthode afin de ne pas laisser leurs biais culturels et personnels saper l'exactitude de leur travail».

Retranscrire les règles sur Facebook et Twitter

Ils prennent comme exemple de dérive le «ton impartial» du New York Times ou du Washington Post, censé démontrer que «le journal veut produire un article écrit selon des méthodes objectives». Avant de conclure: «D'après le sens originel d'"objectivité", la neutralité n'est pas un principe fondamental du journalisme. C'est simplement une voix, ou un moyen, de persuader le public de son exactitude et de son équité».

Et ces règles sont aujourd'hui retranscrites sur Twitter et Facebook, tout simplement. Plusieurs journalistes du Washington Post ne s'estiment pas plus choqués que ca, arguant que d'eux-mêmes ils ne twittent/ne facebookent rien qu'ils ne publieraient pas. L'école nous transmet les mêmes traditions. Dean Sree réfléchit à chaque tweet ou chaque statut Facebook qu'il poste. Il dit que c'est parce qu'il veut démarrer une conversation à chaque fois, et n'est content que s'il récolte des douzaines de commentaires / de Retweets, etc.


Du coup, il nous conseille de ne poster quelque chose de personnel qu'une fois tous les trois ou cinq tweets, et de garder le reste pour parler des sujets qu'on couvre. Il nous encourage à «liker», commenter, ou retweeter les statuts de nos anciens et actuels profs et patrons et de nos sources, comme facon de rester en contact.

Tout ça me paraît très — trop? — réfléchi, mais aux Etats-Unis, on ne rigole pas sur le sujet. Alors que le débat s'installe entre les médias traditionnels et les blogueurs américains qui crient à la fin d'une fausse objectivité, quand est-ce qu'éclatera la première affaire Twitter/Facebook en France? Est-ce que ce problème n'existe pas dans le pays parce que les journalistes sont suivis par 3.000 personnes au lieu d'un million? Ou est-ce parce que nous n'imposons pas aux journalistes les mêmes restrictions sur leurs opinions?

Cécile Dehesdin

Des questions, des envies, des idées? Dites-moi tout dans les commentaires, sur Twitter (@sayseal), envoyez-moi un mail à cecile.dehesdin (@) slate.fr ou sur le blog.

Image de une: photo de Twitclass / CC Flickr lindacq

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Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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