France

Les lieux des attentats transformés en chemin de pèlerinage

Aude Lorriaux, mis à jour le 16.11.2015 à 18 h 27

Samedi soir, j’ai décidé de me rendre sur les lieux des attentats. Pour me rendre compte et puis rendre hommage avec ma petite bougie à tous ces gens «morts pour rien».

Crédit: Aude Lorriaux/Slate

Crédit: Aude Lorriaux/Slate

Je n’étais pas du tout partie pour écrire un article. Après une intense journée à décrypter les paroles politiques, analyser la signification de ces événements, et tenter de me repérer dans cette marée d’informations qui nous submerge depuis ce 13 novembre, vous lecteurs mais aussi nous journalistes, j’avais surtout besoin de prendre l’air et de décompresser. Mais difficile de déconnecter vraiment dans un moment pareil.

Alors, comme d’autres à Slate, lorsque j’ai sorti la tête de l’eau, j’ai décidé de me rendre sur les lieux des attentats. Pour me rendre compte, réaliser encore un peu mieux ce qui venait de se passer. Et puis être là, rendre hommage avec ma petite bougie à tous ces gens «morts pour rien», comme l’ont écrit de nombreuses personnes ce soir-là au pied des lieux du crime. Qui est-on dans ces cas-là? Simple citoyen? Journaliste? Dans un tel moment, les choses se mélangent, on a du mal à laisser l’émotion de côté, ou bien à laisser complètement son job pour se laisser aller à l’émotion. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu nombre de mes confrères et consœurs tenir des propos que je ne leur vois jamais tenir d’habitude, des mots moins neutres, des mots d’émotion, mais il faudrait être vraiment dur pour leur reprocher. 

Quand je sors, le métro est désert. Contrairement au 7 janvier dernier, les Parisiens ne sont pas sortis en masse dans la rue, et ils n’ont pas non plus le cœur à la fête, visiblement. Ils sont aussi sans doute au courant qu’un état d’urgence a été décrété, qui interdit les rassemblements et ont entendu les injonctions à rester chez soi, par sécurité.

Il est près de 22 heures quand j’arrive au croisement du boulevard Richard Lenoir et de la rue Oberkampf, près de la salle de concert où ont été tuées au moins 89 personnes, selon un bilan encore provisoire. Ce qui me frappe, d’abord, parce que c’est la chose la plus visible, c’est la nuée de caméras et de spots de lumière, postés là car c’est l’endroit le plus proche du Bataclan. Le quartier, sinon, est bouclé, impossible d’y accéder, pour des raisons évidentes. Alors nombre de journalistes de la presse internationale font le pied de grue ici. On entend parler japonais, russe, italien, espagnol… Certains tournent des plateaux en direct, d’autres attendent un signal de leur rédaction. Mais eux non plus ne sont pas insensibles à ces événements. Je le vois dans le regard d’un journaliste coréen qui allume une bougie.

Et puis à côté, je vois enfin le premier de ces mémoriaux, comme on peut les appeler, avec ses multiples lumières et ses bouquets de fleurs. Des gens sont accroupis, ils allument ces myriades de bougies. Une minute avant, je pensais encore aux papiers que j’allais écrire, aux déclarations de Manuel Valls dont je venais de suivre le discours, mais il suffit de regarder les visages des ces personnes pour être immédiatement plongé dans une autre ambiance. Il y a sans doute parmi eux des gens qui ont perdu des proches, ou qui ont des amis, de la famille, à l’hôpital. Peut-être d’autres sont simplement venus là pour témoigner leur solidarité, ou pour rendre concret, humaniser, ce flux d’informations.

Utilité symbolique

Il y a une personne, en tous cas, qui me touche particulièrement. C’est cet homme-là, sur la photo ci-dessous, qui rallume systématiquement toutes les bougies qui se sont éteintes. Il est heureux d’être là, on peut le sentir, il est heureux de faire ce job de rallumer les bougies, et d’être un peu utile, même si c’est une utilité toute symbolique. Je ne lui ai pas parlé, tout juste ai-je croisé son regard pour sentir qu’il était consentant à ce que je prenne cette photo. Mais son sourire rayonnait autour de nous ce soir-là, et rouvrait au monde pour quelques instants les visages refermés sur leur tristesse.

Il y a une personne qui me touche particulièrement: cet homme qui rallume systématiquement toutes les bougies qui se sont éteintes

Sur les grilles, sous les bougies, coincés entre deux bouquets de fleurs, on peut voir aussi des messages. Plein de messages de révolte, de solidarité, de paix, des hommages, de l’humour moqueur à l’égard des terroristes, des poèmes, des citations, des incitations, et j’en oublie. Toutes les formes que la créativité humaine peut prendre dans ces moments-là pour dire merde à la peur, pour dire l’amour qu’on a d’être ensemble, pour dire le courage aussi.

À ce moment-là, avec mon objectif en main, j’ai ressenti ce que sans doute beaucoup d’autres ont ressenti devant ces petits et grands mots: le besoin de les immortaliser, de les faire cheminer, perdurer, dans leur singularité. La main se tend irrésistiblement vers l’objectif, le déclencheur apporte un soulagement, comme une petite revanche contre la mort. Comme les 129 personnes fauchées le 13 novembre, ces messages continueront d’exister quelque part, dans les cœurs de ceux qui les auront vus ici, sur les réseaux sociaux, dans les journaux, et partout où un objectif les aura fait vivre.

Ce qui interpelle, c’est qu’il y a énormément de textes écrits dans d’autres langues, et venant d’autres pays. Ici, un témoignage d’«Amoure» (sic) de Kansans City, là, un message en arabe, «Je suis parce que nous sommes», plus loin, des sous-bocks de l’Oktober Fest, à Munich, en forme de cœur, là encore, un message disant que «l’Argentine est solidaire avec la France». Ces messages sont la preuve parlante et vivante que le monde nous soutient, ou qu’en tous cas de nombreuses personnes en dehors de l’Hexagone nous soutiennent. Le badaud qui les regarde a la même impression que celui qui admire les étoiles: sa conscience de soi grandit, s’élargit jusqu’à la taille du monde, on se sent tout petits et en même temps forts, et nombreux. Non, ils ne nous diviseront pas.

On se sent tout petits et en même temps forts, et nombreux

Dans ces moments-là, la parole se libère, on se parle les uns les autres beaucoup plus facilement. Alors au moment on l’on se demande avec mon ami où sont les autres lieux du drame, un homme m’apostrophe pour me dire: «Ah, mais vous verrez, des endroits comme ça, avec des bougies, il y en a plein! C’est par là-bas.» Et on discute un peu, car ce soir, nous sommes tous solidaires.

Présence du symbolique

Ce qui ressemble fort à un pèlerinage, un chemin vers des lieux devenus sacrés, ne fait que commencer. En fait, il n’y a qu’à suivre le mouvement des marcheurs sur le boulevard, qui se dirigent pour la plupart comme nous vers les autres lieux. Nous voilà maintenant au croisement de la rue de la Folie Méricourt et de la rue de la Fontaine au roi. Ici, cinq personnes sont mortes. Là, ce ne sont pas les caméras qui frappent, mais les destructions. La vitre de la laverie Lavatronic a été complètement détruite, et des impacts de balles sont visibles sur le devanture du café à côté, Bonne bière. 

Là, ce ne sont pas les caméras qui frappent, mais les destructions

Il y a là trois lieux où des personnes ont déposé des bougies et des fleurs, peut-être les lieux précis où certaines de ces personnes sont mortes. Quelqu’un, d’ailleurs, a écrit sur une feuille: «Une personne est morte ici, respectez ces lieux.» Dans la laverie, où les policiers ont dressé des «rubalises», des rubans de signalisation, il y a un objet qui me fend le cœur: un pot de fleur s’est glissé au milieu des morceaux de verre. Il a été pris en photo, juste avant que la lumière ne s’éteigne. Tout seul au milieu de ces débris, avec ses couleurs dans ce décors de gris, il a l’allure de l’espoir qui renaît après la tragédie.

Peu à peu, les objets déposés me happent. Nous évoluons dans un espace où tout est fait pour nos besoins pratiques: les feux de signalisation, les trottoirs où l’on se presse, les passages piétons, les escaliers mécaniques. Tout ceci fait partie de notre quotidien. Mais dans la ville, le symbolique est peu visible, ou bien nous l’occultons. Nous ne voyons plus la signification de ces monuments qui ont fait l’histoire, et ont porté fièrement les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité. Nous passons à côté des œuvres des fresques peintes sur les murs. Le symbolique nous échappe, il est réservé à ces rares endroits où nous abandonnons nos défenses du quotidien, pour nous laisser aller à la contemplation: les musées, le cinéma, le théâtre. Rarement la rue.

Mais ce soir, le symbolique est bien présent, il brûle dans ces bougies qui font penser aux âmes envolées des morts, il transperce dans les mots criant des idéaux, il se fait remarquer dans les multiples objets qu’on a détournés de leur sens premier pour en faire des objets d’hommages. Comme ce livre de Camus, L’Homme révolté, glissé entre une rose rouge et une rose blanche, et sur les mots LIBERTÉ - FRATERNITÉ écrits en lettres capitales. Ce soir, il y a beaucoup de gens en France qui sont fiers de ce pays et de ses écrivains, de ses idées, de ses valeurs.

Il y a beaucoup de gens en France qui sont fiers de ce pays et de ses écrivains, de ses idées, de ses valeurs

Veille des enfants de la République

Un homme un peu éméché m’apostrophe. Il se dit musulman, mais pas comme «ceux-là», les auteurs des attentats. «Le djihad, c’est pas ça Madame, eux, c’est des fils de pute», dit-il avec ses mots. Il est triste, comme beaucoup de gens ce soir qui ont peur de l’amalgame qui pourrait être fait entre des fous et cette religion. Comme beaucoup de gens ce soir qui ont peur de la division, de la haine que ces attentats pourraient créer. Et cela aussi se lit dans les messages, et revient constamment le long de ce pèlerinage étrange. Toi marcheur qui pénètre dans ces lieux saints, ne les souille pas de ta haine, semblent dire les petits papiers, toi marcheur qui as emprunté ce chemin, ne te laisse pas entraîner par les sirènes qui t’appellent sur le bas-côté. Ou dans d’autres termes, plus triviaux: «Daech, va niquer ta mère. Bande d’ignorants, Nothing to do with Islam.»

Des dessins d’enfants, il y en a à chaque étape de ce pèlerinage sans religion, des dessins où la mort est dessinée, d’autres avec des cœurs, des Tours Eiffel, les couleurs du drapeau français

Il est bientôt 23 heures, nous logeons le canal Saint-Martin, et nous voilà, mon ami et moi, arrivés près du restaurant Le Petit Cambodge et du bar Le Carillon, à l’angle de la rue Alibert et de la rue Bichat, dans le Xe arrondissement. Là aussi, de nombreux médias internationaux sont présents, avec leurs camions techniques. L’ambiance est plus lourde encore que rue de la Fontaine au roi, les gens plus nombreux: quinze personnes au moins sont mortes à cet endroit. Ce qui frappe, c’est la simplicité des lieux. La notice Google décrit d’ailleurs le Carillon comme «un bar de quartier décontracté avec terrasse, au décor rustique figé dans le temps». Aucun faste ici, et ce ne sont pas non plus des lieux branchés de la jeunesse qui s’amuse comme le Bataclan, mais des lieux simples, où des familles devaient rire et bavarder autour d’un verre ou d’un repas, après une semaine de travail. On a beaucoup dit sur le symbole que constituait la salle de concert, mais avec ces rues, il est clair aussi que les terroristes ont voulu frapper Monsieur et Madame Tout-le-monde, que cela aurait pu être nous, nos proches, nos familles. 

Au sol, ce qui me frappe d’abord ce sont les dessins. Des dessins d’enfants, il y en a à chaque étape de ce pèlerinage sans religion, des dessins où la mort est dessinée, d’autres avec des coeurs, des Tours Eiffel, les couleurs du drapeau français.

À cette heure tardive, les enfants sont couchés… mais les enfants de la République veillent toujours, et nous sommes tous un peu redevenus des enfants de ce pays, me dis-je, au moment où je lis le texte de Mehdi. C’est ainsi qu’il se proclame, «enfant de la République», et aussi «enfant de la magnifique et grande France». Il dit avoir «PEUR», en lettres capitales, mais il affirme aussi que ses peurs, et nos peurs, «ne vaincront pas contre nous tous». Je n’ai pas peur, mais le texte de Mehdi me touche, car sa formulation, qui dissocie les peurs des êtres que nous sommes, raconte bien le combat intérieur et silencieux que mènent de nombreuses personnes, en ce moment-même, avec leur conscience.

Théâtres mémoriaux

Un pèlerinage sans religion, ai-je dit plus tôt, j’aurais dû dire ouvert à toutes les religions, ce qui est la vraie définition de la laïcité, aujourd’hui bien écornée. Car sur le chemin on croise aussi toutes les religions, des Menorah, des chapelets, des paroles du Coran...

Nous ne sommes pas simplement des clients, mais des être humains, et surtout des frères et sœurs partageant la même adversité

Un poète prend la parole, il dit un texte contre la guerre, les gens se rassemblent, on l’écoute religieusement, puisque nous sommes devenus des pèlerins. Les journalistes de la télévision étrangère filment, un homme s’insurge contre cette prise de parole et lui dit que ce n’est pas le lieu, d’autres tentent de le calmer. En plus d’être des lieux de recueillement et des murs d’expression, ces mémoriaux sont aussi des théâtres.

Il est presque minuit, une télévision espagnole demande à l’ami qui m’accompagnait si celui-ci veut bien être interviewé, il accepte de bonne grâce. Je lui souris pour l’encourager (je suis bien contente quand quelqu’un accepte de me répondre, donc forcément je me sens solidaire), et nous voilà, comme les journalistes des directs TV, à attendre que de l’autre côté de la frontière une rédaction donne le top départ. Il fait de plus en plus froid, mon bras qui n’a fait que taper et cliquer depuis deux jours, comme si c’était un seul et même long jour, est encore plus froid que le reste de mon corps. J’ai toujours des fourmis au bout des doigts, et la faim qui s’était fait oublier se réveille à nouveau. Édouard n’est pas très content de sa prestation, mais il se dit aussi que tout ceci n’est pas bien grave, au regard de tous ces morts dont l’esprit flotte encore ici.

Les cafés et les restaurants de la place sont fermés, mais on trouve quand même un endroit ouvert dans la rue qui y mène, où l’on peut manger de délicieux Börek fourrées aux épinards, ces galettes turcs à base de pâte feuilletée, et du thé noir çay, que l’on boit dans des petits verres évasés en forme de tulipe. Le patron kurde, «Jacques», nous dit-il (que je soupçonne de nous avoir donné un prénom francisé, comme le font souvent les étrangers qui ont peur qu’on écorche leur prénom), nous accueille avec bonté. Il se montre attentionné. À ses yeux, après ce qui s’est passé, on sent que nous ne sommes pas simplement des clients, mais des être humains, et surtout des frères et sœurs partageant la même adversité. On discute d’abord du Börek, de la cuisine méditerranéenne, des noisettes qu’il nous offre. Jacques veut aussi nous faire goûter ses olives, mais pas moyen de mettre la main dessus. Son collègue turc –ici, Kurdes et Turcs se serrent les coudes, précise-t-il– nous apporte le thé chaud qui enfin met fin au calvaire de mes doigts gelés. Les visages se détendent.

Assistance psychologique rudimentaire

Puis on lui demande s’il était là, la veille, et le patron du restaurant opine du chef. La parole sort et apaise, chacun dans cescas-là tient lieu pour l’autre d’assistance psychologique rudimentaire, les rues de Paris bruissent de mots qui ont besoin d’être partagés. Oui, il était bien là, et oui il a vu les terroristes, il a d’abord cru à un règlement de comptes, il y a déjà eu des problèmes dans ce quartier-là il y a quelques mois, mais quand il a vu les gens courir dehors, il a vite compris. Une femme est entrée dans son restaurant, qui pouvait à peine parler. «My friend…» a murmuré celle qui ne parlait pas français, en tremblant. «Elle était choquée, dit-il, en insistant sur la consonne. Cho-quée.» Il mime alors l’attitude avec ses poings serrés et son corps qui tremble. «Cho-quée», répète-t-il encore, lui même ahuri de ce que le corps peut nous faire faire dans de pareilles circonstances. Il a aidé cette jeune fille et d’autres à se cacher pendant la fusillade, certains étaient tellement traumatisés qu’ils ne voulaient plus ressortir de ses toilettes, nous dit-il. «Jacques», réfugié politique, n’a pas eu peur, il est habitué aux balles qui ont volé contre les siens il y a trente ans. «Mais, chez nous, ceux qui étaient tués, c’était des policiers ou des militants politiques, ça n’avait rien à voir avec cette barbarie», dit-il en hochant la tête, en signe qu’il désapprouve fortement.

Place de la République, on sent qu’on s’est éloigné des lieux où des gens sont morts, et où l’on n’ose pas élever la voix, comme dans les cimetières ou les églises

Tout ceci, estime Jacques, c’est aussi de la faute d’Erdogan, qui joue un double jeu avec Daesh, en laissant passer des terroristes armés, dans l’espoir qu’ils matent les Kurdes de Kobané. Jacques s’emballe, il mange de plus en plus ses mots, on n’arrive pas à suivre tout ce qu’il dit, mais le Börek est bon, et je suis tellement fatiguée que je n’ai pas la force de lui demander de préciser à chaque fois ce qu’il veut dire.

Il est tard, il faudrait rentrer se coucher, mais nous décidons de passer quand même par la place de la République, dernier lieu de pèlerinage. Enfin, ici le mot pèlerinage paraît moins approprié. L’atmosphère est un peu différente quand nous arrivons. Il y a bien quelques personnes qui sont autour de la statue, à se recueillir les yeux fermés. Mais il y a surtout un homme et une femme qui débattent en pleine rue, entourés par une vingtaine de personnes. C’est le même besoin de paroles qui est là, mais plus affirmé, les gens parlent forts, on sent qu’on s’est éloigné des lieux où des gens sont morts, et où l’on n’ose pas élever la voix, comme dans les cimetières ou les églises.

Et puis il y a tous ces messages, autour de la statue. Qui ne doivent pas mourir.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (226 articles)
Journaliste
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