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Deux siècles plus tard, un monument «anti-français» de Berlin se pare de bleu-blanc-rouge

Annabelle Georgen, mis à jour le 15.11.2015 à 16 h 05

L’hommage rendu porte de Brandebourg, qui était devenue un symbole de la victoire prussienne sur Napoléon, est un symbole fort de l'amitié franco-allemande.

La Porte de Brandebourg à Berlin, le 14 novembre 2015 | REUTERS/Hannibal Hanschke.

La Porte de Brandebourg à Berlin, le 14 novembre 2015 | REUTERS/Hannibal Hanschke.

Des centaines de Berlinois se sont rassemblés ce week-end à Berlin devant la porte de Brandebourg en hommage aux victimes des attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre, déposant des monceaux de fleurs, de messages et de bougies sur la Pariser Platz, la place de Paris, où se dressent à la fois l’ambassade de France et le monument emblématique de Berlin.

Cette porte triomphale de 26 mètres de hauteur a été érigée entre 1788 et 1791 à la demande du roi de Prusse Frédéric-Guillaume II. Elle était alors l’une des dix-huit portes que comptait Berlin, la capitale de la Prusse, reliées entre elles par le Berliner Zollmauer, le mur d’octroi qui entourait la ville à cette époque. Sa réalisation a été confiée à l’architecte Carl Gotthard Langhans, qui s’est inspiré des Propylées de l’Acropole d’Athènes: avec sa double enfilade de six colonnes doriques et son entablement à l’antique, la porte de Brandebourg est un exemple typique du classicisme allemand. En 1793, un quadrige en fonte conçu par le sculpteur prussien Johann Gottfried Schadow vient couronner l’ensemble: un char tiré par quatre chevaux sur lequel se dresse une déesse antique symbolisant la paix. Le monument reçoit le nom de «Porte de la paix» (Friedenstor).

Le quadrige déboulonné par Napoléon en 1806

Mais c’était sans compter sur les ambitions expansionnistes d’un certain Napoléon. À peine quinze ans après l’achèvement du monument, la Prusse est de nouveau en guerre. Elle s’oppose à la création de la Confédération du Rhin, imposée par l’empereur français en 1806 après sa victoire sur l’Autriche et la Russie lors de la bataille d’Austerlitz, qui rassemble les différents États allemands et s’étend donc jusqu’à ses frontières. Napoléon lance alors une offensive contre la Prusse et met ses troupes à terre lors des batailles d’Iéna et d’Auerstadt.

Triomphant, Napoléon marche sur Berlin avec sa Grande Armée le 27 octobre 1806. Pour sceller sa victoire et humilier durablement les Prussiens, il fait déboulonner le quadrige de la «Porte de la paix», qu’il prévoit d’utiliser pour orner l’arc de triomphe du Carrousel, à Paris. Cet arc érigé en hommage à ses troupes, dont la construction est achevée trois ans plus tard, est situé aux abords du musée du Louvre, alors baptisé «Musée Napoléon». Mais Napoléon préfèrera finalement les chevaux de Venise à ceux de Berlin, qu’il avait volés à la basilique Saint-Marc quelques années plus tôt lors de la Campagne d’Italie. Inutilisé, le butin de guerre restera tout de même durant huit ans dans la capitale française, enfermé dans des caisses. La porte de Brandebourg ressemblait alors à ça. Les troupes napoléoniennes resteront en outre stationnées durant plusieurs années à Berlin jusqu’à ce que la Prusse s’acquitte des réquisitions exorbitantes exigées par la France.

Ce n’est qu’en 1814, après la défaite de Napoléon, dont les troupes ont été laminées lors des terribles batailles de la Campagne d’Allemagne de 1813 –et notamment la sanglante Bataille des Nations, dont nous vous racontions l’histoire à travers celle du mémorial de Leipzig– et après la prise de Paris au mois de mars par les forces européennes alliées, que l’attelage regagnera Berlin.

Retour triomphal en 1814

Retour triomphal de l’attelage à Berlin, célébré en grande pompe par la foule réunie face à la porte de Brandebourg. Le tableau Victoria! Die Rückkehr der Quadriga 1814 (Victoire! Le retour du quadrige) du peintre Rudolf Eichstaedt témoigne du faste des festivités.

C’est là que le quadrige change radicalement de signification. Sa restauration est confiée au célèbre architecte berlinois Karl Friedrich Schinkel –on lui doit notamment l’Altes Museum et le Konzerthaus, sur la place du Gendarmenmarkt–, qui ajoute deux symboles prussiens sur la lance brandie par la déesse: la croix de fer, entourée d’une couronne de lauriers, et l’aigle. La déesse symbolisant la paix devient ainsi une allégorie guerrière de la victoire sur les troupes napoléoniennes, et fait ainsi de la porte de Brandebourg un monument anti-français.

Dans le même temps, la Pariser Platz reçoit le nom qu’elle porte toujours de nos jours, non pas en signe d’amitié franco-allemande comme peuvent le supposer aujourd’hui les touristes qui arpentent la place lorsqu’ils aperçoivent la silhouette de l’ambassade de France, mais pour célébrer la prise de Paris par les armées de la Sixième Coalition. Un comble pour une place qui à l’origine avait été conçue sur le modèle architectural d’une des places royales de Paris, et baptisée «Quarree» en s’inspirant du français en raison de sa forme carrée.

Symbole de la division de Berlin

Un siècle plus tard, la porte de Brandebourg sera d’ailleurs un des décors privilégiés des nazis. C’est par exemple ici qu’il fêteront leur «prise de pouvoir» le 30 janvier 1933. Très endommagée par les bombardements qui ont frappé Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la porte de Brandebourg a été entièrement restaurée dans les années 1950 et le quadrige qui la surmonte aujourd’hui est une copie. Seule une des têtes des chevaux a pu être conservée et est exposée au Märkisches Museum.

Enserrée par le mur de Berlin à partir de sa construction en 1961, la porte de Brandebourg, inaccessible aux Berlinois de l’Ouest comme de l’Est car elle se trouvait au beau milieu de la bande de la mort, du nom donné au no man’s land se trouvant entre le mur extérieur (le plus célèbre) et le mur intérieur, côté est, a une fois de plus changé de signification et est devenue le symbole de la division de Berlin. C’est ce qui explique pourquoi elle est désormais le monument le plus célèbre de la capitale allemande.

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (342 articles)
Journaliste
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