CultureFrance

Le jour où la musique est revenue

Boris Bastide, mis à jour le 15.11.2015 à 13 h 02

Pendant vingt-quatre heures après les attentats de Paris, je n'ai plus écouté une note de musique. Sous le choc d'une jeunesse meurtrie, un soir de concert comme un autre.

Devant le Bataclan le 15 novembre 2015 I REUTERS/Christian Hartmann

Devant le Bataclan le 15 novembre 2015 I REUTERS/Christian Hartmann

C'est venu d'un coup, ce samedi 14 novembre au soir. Un simple constat. Voilà 24 heures que je n'avais plus écouté de musique. Pas une seule note. Remplacées par la litanie des informations à la radio, des pushs, des tweets, des messages réconfortants ou alarmants, des pensées vides, tristes, quelques rires aussi. Une musique comme dissoute dans un grand trou noir situé pas loin du Bataclan, ses quelques 80 victimes et nombreux blessés.

Elle qui partage pourtant habituellement ma vie de tous les jours. Fidèle compagnon de fêtes comme de déboires, mais aussi de tous ces autres moments creux. Que dire? L'esprit n'y était plus. Ni dans le métro. Ni au bureau, où chacun tente tant bien que mal de faire son devoir dans ces si étranges circonstances. Ni à la maison, rivés sur nos téléphones. Tout au long de la journée, la liste des concerts annulés s'est allongée. Et d'Universal aux Inrocks, notamment, chacun a compté ses pertes.

Subversif, le rock?

Un groupe terroriste qui s'en prend à la musique. Ma réaction, sans doute idiote, a été de penser que les islamistes étaient donc les dernières personnes à trouver le rock encore subversif. Celui de ces joyeux drilles des Eagles of Death Metal ou de tout autre groupe se produisant ce soir-là. Comme si, pour nous, cet ami intime avait depuis bien longtemps laissé de côté toute dimension politique. Et si nous avions tort?

Après avoir annulé son show du soir et du lendemain à Bercy, Bono, le chanteur de U2, est allé rendre hommage aux victimes de la veille devant le Bataclan. À la radio, il a déclaré que «c'est la première fois que l'on s'en prend directement à la musique dans cette guerre de la terreur, ou quel que soit son nom. Ce pourrait être moi à un concert.»

Ce pourrait être moi à un concert. Ça aurait pu, oui. Passionné de musique, amateur de rock, familier du Bataclan où j'ai vu pour la première fois sur scène Sufjan Stevens ou découvert Midlake en première partie d'un show des Flaming Lips. Mais ça ne l'était pas. C'était d'autres. Plus jeunes pour beaucoup sans doute que moi, mes 34 ans, mes deux enfants.

Communion des esprits et des corps

C'est finalement depuis vendredi soir ce qui m'a le plus bouleversé. Cette liste des personnes disparues dont les proches recherchent la moindre trace via Twitter, pour la plupart présentes au Bataclan. Il y a Louise, 16 ans. Julien, 21 ans. Joachim, 17 ans. Marine, 18 ans. Hamit, 17 ans. Yohan, 18 ans. Jérémy, 15 ans. Carla, 20 ans. Antoine, 15 ans. Marion, 20 ans. Julien, 20 ans. Bruno, 17 ans. Lola, 17 ans. Ryan, 18 ans. Agathe, 13 ans. Rémi, 17 ans. Et tant d'autres. Pris pour cibles par d'autres à peine plus vieux. Certains en ont peut-être réchappé ou sont aujourd'hui à l'hôpital. D'autres sont bel et bien morts, comme le confirment les avis de décès qui se multiplient sur Twitter. On ose à peine imaginer la moyenne d'âge des victimes du carnage.

Daech l'a bien compris. La véritable dimension politique de la musique, elle se joue peut-être là. Sur scène. Dans cette communion si particulière entre une musique, un public et un artiste. Une énergie tellement forte, singulière et positive qu'elle ne cesse de m'étonner à chaque fois qu'elle se produit aux quelques concerts que je fréquente encore, au Bataclan comme ailleurs. L'énergie de la jeunesse, d'abord. Ceux qui fréquentent assidûment ces salles le savent sans doute mieux que personne.

Et maintenant? Faudra-t-il se retourner de temps à autres dans la salle, détournant notre attention de la scène? Se planquer à proximité de la sortie? Rester à écouter la musique seul chez soi? Personne ne saurait s'y résoudre, bien sûr. Et c'est tant mieux. Passés le choc et le traumatisme, la vie reprendra son cours jusqu'à la prochaine tempête. Comme elle l'a fait après Charlie. La jeunesse retrouvera le plaisir des salles. Des mélanges. Des corps qui se déhanchent. 

«Notre musique n'aura aidé à rien»

Plus tôt dans la semaine, Spotify a peut-être apporté une bonne nouvelle en révélant que le titre le plus streamé de l'histoire était «Lean on» de Major Lazer. Un groupe qui professe l'abolition des frontières musicales, relie des héritages culturels riches et pauvres à travers les continents et défend une certaine idée de la fête. Mais soyons lucides, la musique à elle seule ou les artistes ne pourront pas tout pour faire reculer l'ignorance, la bêtise, la violence. 


Me revient un bel échange survenu en début d'année avec Yael Naim et David Donatien pour la sortie de leur album Older. Je les questionnais sur le rôle que les artistes pouvaient jouer après les attentats de Charlie Hebdo. Surtout eux, hérauts d'une musique métissée. «Les artistes ont forcément un rôle à jouer en restant ouverts, m'expliquait David Donatien. Mais si à la fin du concert, chacun rentre s'enfermer chez soi, notre musique n'aura aidé à rien.» 

L'élément politique visé par Daech, c'est nous. Notre capacité à dialoguer, à respecter les différences, à accepter l'inconnu, la mixité, l'autre, le rire, la joie. Toutes ces choses que la peur ronge à petit feu. Et qui seront sûrement encore tant malmenées dans les semaines à venir.

Pour conclure, on a pour l'heure pas trouvé mieux que ces mots signés MGMT sur leur Facebook. D'une justesse, d'une générosité et d'un humour auxquels on ne peut qu'adhérer. 

 

To Everyone:We love France. We love Paris. MGMT are fortunate enough to have played Le Bataclan four times,...

Posté par MGMT sur samedi 14 novembre 2015


Ce dimanche 15 novembre, c'était donc décidé. Plus qu'«Imagine» repris par Coldplay ou par un pianiste devant le Bataclan, notre compagnon serait un morceau du duo pop psyché américain. Les premiers mots: «This is a call to arms to live and love and sleep together/ We could flood the streets with love or light or heat whatever» («C'est un appel à vivre, aimer, coucher ensemble/Nous pourrions inonder les rues d'amour, de lumière, de châleur, peu importe»). Et son titre: «The Youth».

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
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