France

Daech déteste le hasard

Ariane Bonzon, mis à jour le 15.11.2015 à 9 h 26

Connaissant les méthodes des djihadistes, le choix des cibles et du jour a forcément été mûrement réfléchi. Décodage.

Paris, le 13 novembre 2015 I REUTERS/Philippe Wojazer

Paris, le 13 novembre 2015 I REUTERS/Philippe Wojazer

Ne pas se contenter de la qualification de «barbare», ô combien justifiée pourtant. Questionner la date, l’heure, le lieu. Pourquoi ce jour-là et pourquoi à cet endroit-là? Car les lieux et le jour sont presque toujours soigneusement choisis par les terroristes. Les djihadistes de l’État Islamique ne dérogent pas à la règle: ils ne  croient pas au hasard.

C’est banalité de le dire. Mais aussi choquant cela soit-il, il faut  garder à l’esprit que ces actes de terreur ont leur «rationalité», une rationalité atroce mais une rationalité.

Ils avaient «le regard fou», expliquait un rescapé du Bataclan sur BFM. «Des machines à tuer […] froids et méthodiques, aucune hésitation dans leurs gestes. […] Ils étaient en mission. Tout cela avait été pensé, tout cela avait été planifié.»

Sans doute est-on enfin en train de comprendre que nous sommes aussi en guerre sur notre territoire et que notre ennemi commet des actes de guérilla urbaine avec des méthodes, des techniques et un savoir-faire militaire et psychologique éprouvés qui ont pour but de déstabiliser l’État français et de créer la psychose. La preuve? Leur sélection de cibles, réfléchie, précise. Les experts le savent depuis longtemps qui ne le disent jamais qu’à demi-mot. 

Quoique beaucoup d’informations nous échappent encore, on peut émettre quelques hypothèses:

1.Le Stade de France

Était-ce le président de la République qui était visé par les kamikazes qui se sont fait exploser au match France-Allemagne? Après tout François Hollande pour l’État islamique, c’est un chef de guerre, le chef des armées qui se battent contre les djihadistes au Sahel (Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso) et en Syrie depuis septembre. C’est également l’homme qui ordonne les bombardements en Irak et en Syrie et surtout les exécutions extra-judiciaires de djihadistes menées, selon la terminologie officielle, au nom «de la légitime défense collective»

Ainsi, dans la nuit du 8 au 9 octobre 2015 avons-nous bombardé un camp à Raqqa où des membres de l’État islamique s’entraînaient pour frapper le sol français et européen. Dans ce camp, la France aurait particulièrement visé Salim Benghalem, 35 ans, originaire de Cachan, qui tenait un rôle pivot dans la formation de ces djihadistes d’origine française et francophone. Les attentats de vendredi à Paris ont en partie sans doute été effectués en représailles à ces exécutions.

Pour autant, il est fort possible que les djihadistes n’aient pas eu l’assurance de la présence du président Hollande au Stade de France, car celle-ci aurait peut-être été décidée à la dernière minute.

En revanche –c’est ce que dit l’État islamique dans son communiqué du 14 novembre au matin–, ce match a été visé car il réunissait «deux pays croisés l’Allemagne et la France», ce qui inscrit ces attentats dans l’histoire violente des relations entre la chrétienté et l’islam et les légitiment. Et puis, «l’Allemagne et la France, c’est en foot, pour des Français, la quintessence. Et c'est bien sûr un signal fort avant l’Euro 2016 en termes de sécurité», suggère Yannick Cochennec.

2.Le Bataclan

Ce n’est pas nouveau cette salle parisienne est régulièrement la cible de groupes antisionistes. Elle accueille souvent des rassemblements en soutien à Israël. Et le groupe de rock américain Eagles of Death Metal qui y jouait vendredi 13 novembre avait effectué une tournée en Israël cet été, malgré des appels au boycott.

3.Les fusillades du Xe et du XIe

Plusieurs fusillades ont visé des restaurants, leurs terrasses ou les alentours dans le Xe et le XIe: au petit Cambodge, rue Bichat et au Carillon, 18, rue Alibert ( 12 tués ) dans le Xe arrondissement, à la Casa Nostra, rue de la Fontaine au roi (5 tués) et à la Belle Équipe, rue de Charonne (19 tués) dans le XIe. Pourquoi ces restaurants dans ces quartiers-là? L’idée est bien sûr de créer un effet de masse et de saturation pour affoler la population et les services de sécurité. 

Est-ce un style de vie qui a été visé, celui d’une jeune bourgeoisie blanche, hipsters, bobo qui aime à se retrouver le week-end pour draguer, discuter autour d’un verre dans des lieux fréquentés par une population qui s’amuse? Les djihadistes ont-ils voulu cibler un quartier où il existe un peu plus de mixité sociale et ethnique qu’il n’y en a rive gauche ou à l’ouest de Paris, comme  pour polariser encore un peu plus la société française là où justement elle l’était –polarisée– un peu moins qu’ailleurs. Ce n’est pas exclu, l’un des moteurs de ce terrorisme-là est de creuser le fossé entre les communautés, de dresser les «croisés» justement contre les musulmans, mais il y a d’autres hypothèses.

L’un des restaurants, par exemple, se situerait à 300 mètres du domicile de notre Premier ministre, une manière de personnaliser la menace, ce dont l’opinion publique n’a pas toujours connaissance. Il n’était pas loin non plus de la synagogue Don Isaac Abravanel de la rue de la Roquette où des manifestants pro-palestiniens et des groupes de défense juifs se sont affrontés le 13 juillet 2014. À chaque fois, l’attaque s’inscrit précisément dans la géographie politique et sociale française, d’une manière qui parfois nous échappe…

4.Place de la République et Boulevard Voltaire

Surtout, plusieurs de ces attentats ont eu lieu dans le périmètre situé entre la Place de la république et le boulevard Voltaire. À l’endroit même où il y a dix mois, le 11 janvier 2015, les télévisions du monde entier s’étaient donné rendez-vous pour retransmettre l’image d’une cinquantaine de chefs d’État défilant, solidaires et serrés aux côtés de François Hollande. L’opinion publique internationale découvrait avec admiration la manière dont plusieurs millions de Français répondaient à l’attentat contre Charlie Hebdo: dans le silence, le recueillement et la dignité transgressive d’une marche républicaine pour la paix.

Les lieux sont les mêmes mais les images ont désormais la couleur du sang et de la nuit. Le silence a été remplacé par le bruit des fusillades, des explosions, des sirènes d’ambulances, des pleurs et des cris.

La guerre que nous mène l’État islamique est aussi une guerre d’images, ne l’oublions pas. Vendredi 13 novembre, Daech a voulu effacer de notre mémoire visuelle les images de solidarité du dimanche 11 janvier pour les remplacer par des images d’effroi et de désolation. Là encore, du travail de «professionnel».

5.Le vendredi 13 novembre 2015

Reste la date de cette série d’attentats. Un vendredi 13 diront ceux qui n’ont pas perdu le sens de la dérision. Plus certainement, il a lieu la veille, ce samedi 14, de la réunion à Vienne (Autriche) d’une vingtaine de pays invités à réfléchir à la transition syrienne ainsi que la veille de la tenue du G20 qui devait réunir dimanche 15 et lundi 16 les chefs d’États et de Gouvernements de 19 pays à Antalya en Turquie voisine de la Syrie.

Daech a repris l’initiative, et s’est imposé dans l’agenda de ces deux rendez-vous internationaux importants. La contre-attaque française sera sans doute de maintenir la tenue de la COP21 à Paris.

Et puis, mais qui s’en est souvenu?, ce vendredi marquait un «anniversaire». Il y a un an, le Parlement français votait la loi renforçant les dispositions de lutte contre le terrorisme. C’était le 13 novembre 2014. Un an, jour pour jour, avant ce macabre 13 novembre 2015,  qu’aucune disposition d’aucune sorte n’aura pu empêcher. Humiliation suprême pour le gouvernement français.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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