France

La France peut-elle redevenir Charlie?

Philippe Boggio, mis à jour le 14.11.2015 à 18 h 29

Face à l'horreur des attentats survenus en région parisienne, il faut bien chercher des sources de réconfort. Même si les premières réactions politiques n'incitent guère à l'optimisme...

REUTERS/Kim Hong-Ji.

REUTERS/Kim Hong-Ji.

Devant une telle d’horreur, devant, comme l’a dit François Hollande, «un acte d’une barbarie absolue», il faut bien, même si la répétition, depuis les attentats de janvier, commence à agir comme une fatigue cumulée, il faut bien se chercher encore des raisons de réconfort. Ce qu’on a appelé, il y a huit mois, «l’esprit de Charlie» pourrait en tenir lieu. Rappelons-nous: ce soudain réveil des solidarités, cette défense et illustration proclamée, dans les rues de Paris et en France, de valeurs chéries, liberté, laïcité, démocratie; cet engouement retrouvé de beaucoup de Français pour le meilleur de ce qu’il y a en eux, jeté par la foule innombrable à la face du Mal.

Ces promesses, dans un air d’hiver qui sentait tout à coup le printemps, ces appels de tous, majorité et opposition, à «l’union nationale», avaient eu d’abord un effet de baume. Quelques jours. Trois, peut-être. Le temps d’un deuil national. Le même deuil national que le même le chef de l’Etat vient de décréter, après les nouveaux attentats commis à Paris et Saint-Denis. Puis le vertige de l’autodétestation nationale actuellement en usage avait repris ses tangages infernaux. La politicaillerie, qui tend souvent à remplacer la politique, ces dernières années, ces querelles trop souvent démagogiques, mal intentionnées, sur le «vivre-ensemble», sur l’islam en France, sur la politique de sécurité, forcément «laxiste», face au djihadisme, avaient repris leur travail de sape et «de peur sur les passants».

Jusqu’à ces derniers jours, et ce «vendredi 13» encore, avant que la nuit ne tombe sur la capitale, par la volonté d’une campagne électorale sans retenue, que la droite extrême et une partie de la droite transforment en alerte générale contre l’invasion de nos frontières, contre le terrorisme potentiel de tous, immigrés, réfugiés et djihadistes mêlés, le pays, par l’expression de ses débats, débridait ses surenchères. Comme s’il fallait, au-delà d’une année électorale normale, en rajouter dans la médiocrité conceptuelle et déclamatoire, aussi faire rendre gorge de ce souvenir trop vertueux de janvier, et réduire à un mirage cette courte parenthèse collective d’une meilleure entente entre tous.

Voix raisonnables et tweets justiciers

La force effrayante du nombre, neuf ou dix fois celui des victimes de janvier, pourrait-elle inverser un tel processus, au moins le ralentir? Agir comme un électrochoc sur les esprits des candidats et des polémistes de tous poils? Ramener un peu de mesure, déjà histoire de débarrasser d’un poison le nécessaire et douloureux travail de deuil qui attend la collectivité nationale?

Les chances d’une telle perspective sont minces. Au moment où, vendredi soir, et ce samedi encore, le président de la République exhortait ses concitoyens à «l’unité nationale, au rassemblement», avec à peu près les mots déjà prononcés en janvier, au moment où, lui répondant, des voix raisonnables s’élevaient dans l’opposition pour y consentir, en particulier celles d'Alain Juppé, François Fillon, François Bayrou, commençaient à claquer les tweets des justiciers. Louis Aliot, député européen du FN qui traite Manuel Valls d’«irresponsable». L’extrémiste Philippe de Villiers, sans étiquette, qui déplore «la mosquéisation» du pays. Gilbert Collard, député apparenté au FN, qui juge la France «abandonnée». Le même qui dénonce «les traîtres» du gouvernement, et demande, retrouvant les fantasmes de la guerre d’Algérie, vue par les paras d’alors, que l’armée puisse «entrer sur le territoire» et «ouvrir le feu».

Mais passons sur ceux-là, qui ont décidé depuis longtemps de mettre le feu au pays. Comme l’ont fait les autres partis en lice, Marine Le Pen a annoncé la suspension de la campagne régionale du Front national, tout en prenant soin de laisser ses chevau-légers souffler délibérément sur le drame de la capitale. L’attitude de l’extrême-droite avait été la même, au début de l’année. Les trois jours de deuil vont paraître longs à son icône.

Tout autre devait être le positionnement du grand parti républicain d’opposition, qui avec le Parti socialiste, d’abord, justifie le label démocratique du système politique français. Sa rectitude allait être une garantie d’apaisement, surtout en face de 127 victimes, pensait-on. Alain Juppé et François Fillon avaient bien donné l’impression, vendredi soir, de réagir avec rapidité, presque par précipitation, comme s’ils craignaient d’être contredits sur leur droite, dans leur propre camp. Alain Juppé avait réclamé l'«unité avec les autorités et les forces de sécurité». De son côté, François Fillon avait assuré: «Nous résisterons, nous nous battrons ensemble.» Et l’ancien Premier ministre, rejoint en cela par le maire de Bordeaux, avait ajouté: «Le président de la République a pris les décisions nécessaires à la sécurité du pays.»

Nicolas Sarkozy détient la clef de l'union nationale

C’est un sens minimal de cette «unité nationale» que Nicolas Sarkozy a montré

Cela n’éclairait pas encore leurs positions pour la suite, mais il y avait dans ces affirmations quelque chose, déjà, de l’esprit de Charlie. Au moins une amorce de paix des braves, en réponse au drame subi. Restait à entendre Nicolas Sarkozy. L’homme qui, en fait, détient la clé de cette «unité nationale» qui avait été introuvable, en janvier, parce qu’il a lui-même présidé la République, et connaît mieux que personne les limites des politiques de sécurité en démocratie, mais qu’il donne, depuis son retour dans l’opposition, des signes de glissement vers un certain extrémisme. Au moins vers un penchant certain pour l’outrance.

Les tweets et déclarations de ses anciens ou actuels lieutenants laissaient, c’est vrai, assez songeurs. Nadine Morano, députée européenne bannie: «Les déclarations ne suffisent plus! Des actes !» De son côté, Laurent Wauquiez, secrétaire général des Républicains (LR) réclamait que les «4.000 personnes vivant sur le territoire français, fichées pour terrorisme» soient placées «dans des camps d’internement». On connaît moins critique, indirectement, pour le pouvoir en place, confronté à la plus rude épreuve du quinquennat.

Avec les heures, la position qu’allait adopter Nicolas Sarkozy gagnait en importance. Celui-ci pouvait encore retenir les siens. Vendredi soir, l’ancien chef de l’Etat avait paru vouloir conforter un consensus possible. Il avait approuvé le recours à l’état d’urgence et la fermeture des frontières. Il avait assuré: «La solidarité de tous les Français s’impose.»

Mais la sienne? Samedi matin, c’est un sens minimal de cette «unité nationale» qu’il a montré, reprenant, par le ton autant que par les idées, le positionnement critique par défaut, de surenchère implicite, qu’il a adopté depuis son retour. Au delà du fait qu’il rend toujours sensible, par le calibre, les mots, la manière présidentielle, trop solennelle, de son intervention, son dépit de ne plus être en exercice, Nicolas Sarkozy a paru dénier tout mérite à la politique de son successeur. Comme si, sans lui, la sécurité du pays restait nécessairement imparfaite. Insistance sur le verbe «devoir». «Notre pays ne doit pas céder, ne doit pas reculer» –comme si c’était ce qu’il s’apprêtait à faire. «Notre devoir est de prendre en compte l’extrême gravité de la situation et d’en tirer toutes les conséquences en termes d’action.» «Notre politique extérieure doit intégrer…» Au final, la politique de sécurité de la France doit connaître «des inflexions majeures». Autrement dit, tout est à faire, rien n’a été fait, et Nicolas Sarkozy détient seuls les recettes du miracle possible.

Sang-froid et patience

Est-ce ce qu’il dira au chef de l’Etat, qu’il doit rencontrer le 15 novembre? On imagine mal l’appel au «rassemblement» lancé par François Hollande trouver un début de concrétisation au cours de l’entretien des deux hommes. Plus encore qu’en janvier, l’intervention du président des Républicains ouvre la porte à la maximalisation des solutions irréalistes et vaines dans le débat politique à venir. Le recours à l’armée, dont l’idée circule en cette fin d’automne, paraît aussi farfelu que dangereux sur le plan de la démocratie. Les plans Vigipirate ne servent même pas à rassurer la population, et les unités professionnelles combattantes ne pourraient pas grand chose face à l’extrême dispersion, intérieure comme extérieure, des ennemis potentiels du pays.

L'opposition devrait se sentir coresponsable moralement
du sentiment d’impuissance et de rage qui traverse aujourd’hui la France

Certains membres de l’opposition, et Nicolas Sarkozy parmi eux, avaient déjà reproché au gouvernement de ne pas recruter assez, et assez vite, de nouveaux policiers dans les services de renseignement. Mais de quelle utilité peuvent bien être des policiers peu formés à des enquêtes complexes? Il est évident qu’après des attentats ayant fait autant de victimes, il est aisé d’accabler les forces de sécurité, et leur hiérarchie politique. La peur, la douleur, compréhensibles, peuvent conduire à des propositions expéditives, sous le coup de l’émotion. Mais l’opposition a tenu assez longtemps les rênes du pouvoir régalien. Elle a connu sa part d’échecs, en un temps de terrorisme pourtant moins déterminé à frapper systématiquement la France, et connaît bien les contraintes de l’exercice. Elle devrait même se sentir coresponsable moralement du sentiment d’impuissance et de rage qui traverse aujourd’hui la France.

Sur toutes ces questions, l’esprit de Charlie recommanderait, pour commencer, sang-froid et patience. Souci, malgré l’effroi, des règles de droit, et des pondérations de bon sens. Fermer les frontières à double tour? Et les Alpes? Les Pyrénées? Qu’a pu empêcher, hier, la ligne Maginot? Enfermer tous les suspects fichés, puis comme cela ne suffira pas, les immigrés illégaux, puis les légaux, enfin les musulmans français des cités? Aussi vigilantes qu’elles ont le devoir de se rendre, les démocraties doivent compter aussi sur le hasard, sur la chance –et ce vendredi 13 est maudit, de ce point de vue. Elles se cuirassent moins bien que les dictatures. Mais c’est aussi leur orgueil. C’est ce que Charlie, en janvier, avait aussi tenté de rappeler.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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