France

À la première déflagration, on ne s'est douté de rien

Robin Panfili, mis à jour le 19.09.2017 à 13 h 53

Mon vendredi soir au stade de France.

Avant la rencontre, une photo prise depuis les tribunes du stade de France.

Avant la rencontre, une photo prise depuis les tribunes du stade de France.

Quoi de mieux pour terminer une grosse semaine de travail qu’un match de football? Ce 13 novembre, en plus de voir l’équipe de France affronter l’Allemagne, je me réjouis également de voir, enfin, sur une pelouse, Patrice Evra, Paul Pogba et Sami Khedira, trois joueurs qui évoluent dans mon club préféré, la Juventus Turin.

À peine sorti de la rédaction de Slate.fr, je rejoins alors mon frère et deux amis, direction le stade de France. Un sandwich au McDonald’s, une bière et une cigarette plus tard, nous voilà installés pour les hymnes. À la porte K, dans la tribune Nord où l’on se trouve, l’ambiance est détendue, ça chante, ça saute. À nos côtés, des familles, des gens venus entre amis, des couples et beaucoup d’enfants.

Dix-sept minutes après le coup d’envoi, entre deux «Allez les Bleus», une première déflagration résonne dans les travées. On ne se alors doute de rien. D'autant qu'autour de nous, personne ne semble vraiment s’inquiéter, certains l’acclament en pensant à une bombe agricole, «fréquente aux alentours des stades», explique L’Équipe ce samedi matin. C’est également ce que j'ai en tête –le bruit ressemble à celui que j’ai pu entendre dans d’autres stades en Italie–, mais un ami à mes côtés, lui, émet quelques doutes.

À vrai dire, il y avait assez peu de chances qu’un tel engin explosif puisse entrer dans le stade de France avec les mesures de sécurité drastiques imposées à l’entrée du stade, et le bruit que l’on vient d’entendre semblait bien plus puissant. Je ne le sais pas encore mais, sur Twitter, une poignée de spectateurs présents dans le stade s’inquiètent plus franchement. C’est par exemple le cas de Simon Kuper, chroniqueur du Financial Times, qui poste une série de tweets dès 21h21.

Les chants reprennent et, soudain, une seconde détonation se fait entendre. Plus forte. Sur la pelouse, peu avant la mi-temps, Olivier Giroud ouvre le score pour l’équipe de France. Pendant la pause, les stadiers bloquent pendant quelques minutes l’accès qui permet de rejoindre les coursives et les toilettes. Un ami, un habitué du stade de France, s’interroge à nouveau: il n'a jamais vu ça au stade de France.

Les grilles de la tribune s’ouvrent finalement, mais dehors, un cordon d’une centaine d’agents de sécurité empêche la sortie du stade au public, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Personne autour de nous ne semble encore s’inquiéter dans le stade, dont –mais on le sait pas encore– François Hollande a été exfiltré pour regagner Paris.

Le premier texto reçu dans le stade.

En milieu de seconde mi-temps, mon portable s’agite. Six textos arrivent d’un seul coup vers 22h10. Des amis me demandent des nouvelles, cherchent à savoir si je suis en sécurité. Je ne comprends pas et pense d’abord à une blague. Le réseau saturé dans le stade prive tout le monde ou presque des alertes info sur mobile qui commencent à tomber (un peu avant 22h30. Vingt minutes avant la fin du match, l’AFP publie une première alerte faisant état, de sources concordantes, d’explosions et de fusillades en région parisienne). Impossible d’accéder à internet, à Twitter ou à Facebook. Ma batterie, elle, est en train de me faire faux bond.

Les textos arrivent au compte-goutte, me confirmant des attaques à proximité du stade, mais également dans plusieurs autres lieux à Paris. Autour de nous, personne ne semble être encore au courant. Nous restons discrets, afin d’éviter tout mouvement de panique dans les travées. Au loin, nous distinguons des sirènes de police, de pompiers et le survol d’un hélicoptère auxquels nous n’avions pas prêté attention jusque-là. En bas, les stadiers s’agitent. Nous ne regardons plus le match, nos yeux sont désormais rivés sur nos téléphones qui refusent de fonctionner.

Dans les dernières minutes du match, André-Pierre Gignac marque le deuxième but de l’équipe de France. Regards perdus dans le vide, nous ne le voyons même pas. C’est à ce moment que nous pressons pour quitter le stade. C’est aussi à ce moment –je l’apprendrais ensuite– que, sur TF1, qui n’a pas interrompu la retransmission du match, Christian Jeanpierre informe les téléspectateurs des événements en cours à Paris et annonce qu’il rendra l’antenne dès le coup de sifflet final pour une édition spéciale.

Dehors, les gens sont pris de panique. Des CRS nous montrent l’itinéraire à suivre pour rejoindre le RER afin de regagner Paris. Les rumeurs fusent, des kamikazes seraient encore à proximité du stade, prêts à se faire exploser. Alors que nous marchons vers la gare, une centaine de personnes se mettent alors à courir dans notre direction, dans le sens inverse. Un mouvement de foule emporte des gens, certains se poussent sans savoir où aller, d’autres tombent et s’agrippent aux chevilles de ceux qui parviennent à se faufiler.

Tout le monde, ou presque, crie et tend la main à un proche afin de ne pas le perdre dans la foule apeurée. À ce moment-là, on se dit que les terroristes pourraient être n’importe où autour de nous. La peur de ma vie. Quelques mètres plus loin, la foule retrouve finalement un calme précaire, mais ignore que faire. Certains entonnent en chœur la Marseillaise

Des parents tentent de rassurer les enfants alors que nous arrivons à proximité de la gare RER. Assez facilement, nous parvenons à prendre un train et arrivons à la gare du Nord. Habituellement bondées, les galeries sont vides et silencieuses. Nos pas résonnent. On croirait même entendre battre nos cœurs. Face à nous, des policiers armés, certains cagoulés, balayant frénétiquement du regard les couloirs vides qui nous entourent. Ils crient, hurlent même, et nous ordonnent d’évacuer la gare.

Tout le monde se met alors à courir, sans savoir où aller, et se bouscule jusqu’au parvis de la gare où les gens attendent, faute de savoir s’ils peuvent rentrer chez eux où s’il vaut mieux attendre les indications de la police.

Nous interpellons ici un bus qui nous ramènera jusqu’à chez nous, dans le quartier de Jaurès (XIXe arrondissement). Quelques minutes après nous être mis à l’abri, nous accueillerons quatre filles à la recherche d'un refuge par l’intermédiaire du hashtag #porteouverte. Et la soirée se termine devant le direct d’i>Télé qui suit, en direct, les événements. Nous y voyons la pelouse envahie du stade de France que nous venons tout juste de quitter et les dégâts d’une des explosions kamikazes aux abords du stade, tout près du McDonald’s où nous nous étions arrêtés pour manger un morceau avant la rencontre.

Robin Panfili
Robin Panfili (190 articles)
Journaliste à Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte