Comment le djihadisme est devenu «global»

Un militaire patrouille aux alentours de la tour Eiffel au lendemain des attentats terroristes meurtriers du 14 novembre 2015 | REUTERS/Yves Herman

Un militaire patrouille aux alentours de la tour Eiffel au lendemain des attentats terroristes meurtriers du 14 novembre 2015 | REUTERS/Yves Herman

Pourquoi, et à la faveur de quelles évolutions politiques et religieuses, l’islam politique, dans sa version la plus radicale qu’est le djihadisme, a-t-il fini par atteindre l’Europe et surtout la France?

En passant en revue les différentes phases de l’islamisme militant, on mesurera mieux ce qui, à la fois, rapproche et sépare le réseau mondial al-Qaida, son émanation appelée État islamique ou Daech (Irak, Syrie), et les formes historiques de ce mouvement islamiste. On distinguera trois étapes de la montée de cet islamisme «global» qui vient de frapper Paris.

1.Le premier islamismeou la «réislamisation par le haut»

Le premier islamisme prend son essor à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Il est «théorisé» par quelques «idéologues» devenus célèbres, comme le Pakistanais Mawdudi (1903-1979), l’Égyptien Hassan al-Banna (1906-1949), fondateur en 1926 des Frères musulmans, Sayut Qotb, également égyptien, exécuté par Nasser en 1966, et l’ayatollah Khomeini (1902-1989), l’homme de la Révolution chiite iranienne.

Cette première forme d’islamisme intellectuel, qui va s’étendre après la guerre israélo-arabe d’octobre 1973 (Kippour), trouve des relais dans des groupes politiques plus ou moins clandestins qui rêvent d’un retour à l’âge d’or mythique de l’islam, fondé sur le Coran et les haddith (enseignements) du prophète, réclament «plus d’islam» dans tous les domaines, recrutent leurs militants dans la population jeune et déshéritée des grandes villes. Ces premiers groupes islamistes prêchent un ordre moral strict, une obéissance inconditionnelle à Dieu, la guerre contre les impies. S’ils disent incarner l’authenticité de l’islam, ils sont détestés par les intellectuels laïques, par les partis socialistes ou d’inspiration marxiste. Ce mouvement qu’on appelle la «réislamisation par le haut» –le pouvoir politique– va réussir en Iran (1979), mais échouer en Égypte et en Algérie.

2.Le deuxième islamismeou l’expansion de l’islam radical

Le deuxième islamisme se définit par la prise de pouvoir révolutionnaire et l’affrontement avec un État autoritaire. Dans les années 1990, cette nouvelle forme d’islamisme devenu «radical» va se couper, par la dynamique de sa propre violence en Algérie et en Égypte, des bases sociales qui l’ont fait naître, de l’alliance qui avait pu se manifester entre ce que Gilles Kepel avait justement appelé la «jeunesse déshéritée» des grandes villes et les «classes moyennes éduquées», dont l’ascension était bloquée par des appareils d’État autoritaires.

Tous les dispositifs de contrôle, qui existaient dans la première phase de montée de l’islamisme, vont sauter dans les années 1990. Dans l’islam sunnite par exemple, un pays comme l’Arabie saoudite, effrayée par la percée de la Révolution iranienne, va chercher à anticiper cette expansion de l’islamisme radical. Elle envoie des fonds dans les pays arabes par l’intermédiaire de la Ligue islamique, finance en Europe la construction de mosquées et subventionne la guerre contre l’URSS en Afghanistan, devenu le sanctuaire et le camp d’entraînement de tous les militants islamistes révolutionnaires.

Mais, après la première guerre du Golfe de 1990-1991 et l’arrivée, jugée sacrilège, des Américains sur les lieux saints d’Arabie saoudite, les djihadistes, militants de cet islamisme qu’on qualifiera plus tard d’«afghan», vont se couper de leurs «parrains» saoudiens et pro-américains. On va les retrouver dans la victoire des moudjahiddin à Kaboul (futurs talibans), puis en Bosnie, en Égypte, où la violence islamiste se déchaîne contre les chrétiens coptes, les touristes étrangers, les intellectuels laïques, et en Algérie, où la terreur islamiste fera des milliers de victimes. C’est à cette époque aussi que le Hamas, dans les territoires occupés par Israël, va disputer à l’OLP sa suprématie, au moment où se met en branle le processus de paix qui aboutira aux accords d’Oslo et de Washington.

3.Le troisième islamismeou l’islamisme de la violence suicidaire

Lavage de cerveau, préparation militaire quasi professionnelle, enseignement militant wahabbite et salafiste: on invente un style qui n’a plus rien à voir avec celui des théoriciens dépassés du premier islam politique

Le troisième islamisme se développe à partir des échecs et des impasses rencontrés par les deux premiers. C’est l’islamisme de la violence suicidaire, mondiale, planétaire, celui qui provoque les carnages d’aujourd’hui. Il est loin de ce jeu de forces sociales et d’influences intellectuelles qui avait été si puissant dans les deux premières étapes. Ses militants, qu’on commence à appeler djihadistes, appartiennent à la «génération des camps », camps de «concentration» de l’Égypte de Nasser et camps d’entraînement du Pakistan et d’Afghanistan. Ce sont –si l’on veut faire une comparaison avec la guerre d’Espagne de 1936– les «brigadistes internationalistes» de l’islam.

Lavage de cerveau, préparation militaire quasi professionnelle, enseignement militant wahabbite et salafiste: on invente un style qui n’a plus rien à voir avec celui des Frères musulmans, des Sayut Qotb, Mawdudi et autres théoriciens dépassés du premier islam politique. Des oulémas de type wahabbite vont prêcher à de jeunes militants. Ils leur font apprendre par cœur des textes qu’ils ne comprennent pas, mais qui servent à leur inculquer une discipline brutale, absolue, répétitive.

Prenons le cas des talibans, dont le régime de terreur à Kaboul a été renversé, on le sait, par les Américains au cours de la deuxième guerre d’Afghanistan en 2002, mais qui, depuis, sont restés militairement actifs en Afghanistan et dans ces zones aux frontières floues du Pakistan, devenues le premier vivier d’islamistes radicaux qui ensanglantent la planète. Les talibans sont issus d’un milieu traditionnel, celui des écoles Deobandi de l’Inde remontant à l’époque coloniale, qui étaient destinées à former de bons jeunes musulmans dans un environnement hindou. Mais ce système scolaire a transformé ses étudiants en machines à fabriquer des fatwas terroristes.

Dans les années 1990, c’est le réseau al-Qaida d’Oussama Ben Laden qui est devenu l’acteur alors le plus représentatif de cette mouvance islamiste à dimension planétaire, responsable des attentats du 11-Septembre, de ceux qui vont suivre au Maroc, à Madrid, à Londres, en Inde, etc. Le réseau al-Qaida (la «base »), co-fondé par Ben Laden en 1987, a pris ses racines dans les thèses islamistes radicales comme celles de l’Égyptien Sayyud Qutb. Son djihadisme s’est répandu dans le monde, au Proche-Orient, en Afrique sahélienne, en Asie, grâce à ses «succursales» et des «réseaux» plus ou moins organisés, «dormants»,  ou au contraire très actifs quand il s’agit de préparer des actions d’éclat et des attentats.

L’expansion d’al-Qaida dans les années 1990 et 2000 s’appuie sur deux ressorts principaux: la «victimisation» de la communauté des musulmans, la fameuse oumma. Le monde musulman asiatique, arabe, africain serait victime d’une accumulation de souffrances et de frustrations, égrénées et mythifiées par des noms de lieux «martyrs»: Palestine, Irak, Tchetchénie, Kosovo, Bosnie, où pourtant les situations politiques et religieuses sont différentes. C’est l’appel à l’oumma souffrante. Un Ben Laden n’était pas soutenu par des classes sociales définies ou par un mouvement politique qui se reconnaissait en lui, mais il en appellait régulièrement à la mobilisation de l’oumma humiliée par les Occidentaux «croisés» et les juifs.

Le deuxième ressort d’al-Qaida et de ses dérivés du djihad mondial, c’est le discours apocalyptique, celui du Jugement dernier auquel tout bon musulman, le jour de sa mort, est aussi appelé. C’est ce ressort qui envoie les candidats au djihad contre un Occident diabolisé, les conduit aux «attentats-suicides» et au mausolée des martyrs (les chahid). L’objectif d’al-Qaida est ainsi de créer un affrontement de civilisations, de cultures, de religions, en se fondant sur l’historicité de l’action du Prophète, sur une interprétation à l’état brut des versets les plus belliqueux du Coran, sur une absence totale d’interprétation historique et critique.

Ben Laden ne pouvait créer à lui seul les conditions d’un soulèvement planétaire de l’islam contre l’Occident

Cette activation du double ressort de l’islam persécuté et de l’affrontement apocalyptique de civilisations a largement échoué. L’oumma ne s’est pas mobilisée comme les leaders d’al-Qaida l’espéraient. Si les frustrations sont considérables dans beaucoup de pays musulmans, asiatiques et arabes, et dans les pays européens d’émigration, Ben Laden ne pouvait créer à lui seul les conditions d’un soulèvement planétaire de l’islam contre l’Occident.

4.L’avènement de Daechou la guerre chiites-sunnites

À la fin des années 2000, on pouvait donc faire, aux États-Unis et en Europe, l’hypothèse rassurante, mais très imprudente, que cet islamisme à tendance planétaire, initié par al-Qaida, n’avait pas d’avenir s’il restait cette affaire de réseaux de têtes brûlées et ne disposait pas d’une base sociale plus solide et d’un soutien politique plus large. Mais c’était compter sans un autre facteur historique aux résonances considérables: le réveil, dans les pays sunnites, de l’antique détestation des chiites, ces minoritaires de l’islam réputés déviants et hérétique. Réveil qui avait commencé avec la Révolution islamique d‘Iran en 1979 et la volonté de l’ayatollah Khomeiny d’exporter son modèle à l’ensemble du monde musulman.

S’estimant menacées, les monarchies du Golfe ont soutenu dès 1980 –avec l’accord de l’Occident– l’invasion de l’Iran par l’Irakien Saddam Hussein. On se souvient que la guerre entre l’Irak et l’Iran a duré huit ans et fait plus d’un million de morts. Depuis, dans les pays du Golfe, l’oppression sociale et politique des minoritaires chiites par le pouvoir central sunnite n’a cessé de s’aggraver et le jeu des alliances régionales a ensuite compliqué la donne.

Si la République islamique d’Iran n’est pas parvenue à exporter sa révolution, elle a trouvé dans le Hezbollah chiite libanais, chez les alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie et dans le gouvernement chiite irakien de solides alliés pour étendre son influence régionale. Au détriment de populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées discriminées à leur tour. Ces inégalités sociales profondes sont à l’origine des révoltes populaires qui ont éclaté en Syrie et en Irak .

Cette guerre entre les deux principales forces confessionnelles de l’islam a fait le lit des islamistes de Daech. En effet, au prix d’une infinie surenchère avec al-Qaida passée, après l’assassinat de Ben Laden en 2011, sous le contrôle d’al-Zawahiri, d’autres djihadistes sunnites, encore plus violents, ont émergé en Irak, regroupés sous la bannière de «l’État islamique» (EI). À l’origine, l’EI était une émanation de la branche irakienne d’al-Qaida qui, en avril 2013, avait voulu fusionner avec le Front al-Nosra, groupe djihadiste présent dans la guerre en Syrie, pour fonder l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL). Mais EI a pris son autonomie.

Cette guerre entre les deux principales forces confessionnelles de l’islam a fait le lit des islamistes de Daech

Bien avant les attentats du 13 novembre à Paris, on savait que cet État islamique, implanté de part et d’autre de la frontière syro-irakienne, disposait d’un potentiel de dangerosité supérieur à celui d’al-Qaida. C’est lui qui a décrété l’effacement des frontières entre la Syrie et l’Irak, mené une guerre de conquête, pris des villes, chassé les minorités religieuses. En juillet 2014, Daech a proclamé le rétablissement du «califat islamique», souvenir de l’âge d’or de l’islam sunnite disparu en 1924 avec le démantèlement de l’Empire ottoman. L’État islamique dispose enfin de sources de revenus variées et considérables, de puits de pétroles et de centrales électriques, qui s’ajoutent à ses réseaux de contrebande, d’extorsions et d’enlèvements contre rançon.

Ce groupe de criminels a recruté depuis des milliers de militants irakiens, mais aussi de nombreux Syriens entraînés par quatre années de guerre contre Bachar el-Assad. D’autres combattants de Daech ont été formés en Tchétchénie et en Afghanistan. Mais plusieurs milliers viennent aussi d’Europe. Rien qu’en France, des milliers de volontaires sont partis vers la Syrie et on ne peut exclure qu’ils ont été partie prenante dans les derniers attentats de Paris.

Ces attaques commises par des «fous de Dieu» ne nous bouleversent pas seulement en raison de leur atrocité. On peine à rationaliser ces événements, à en comprendre la logique. Comment de jeunes hommes jouissant du confort prodigué par notre modernité occidentale peuvent-ils décider, à un moment de leur vie, de mettre un terme à ce confort et à leur existence dans un tel déchaînement de violences contre leurs propres compatriotes français? Il y a derrière cela un immense mystère. Y voir le simple résultat de la folie, de la détresse sociale ou de la contestation ne suffit pas.

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